En cette année de commémoration les éditions L’Harmattan publient la version française de Memoirs of the Maelstrom : A Sénégalese Oral History of the First World War paru en 1999 et primé par la société d’Histoire coloniale française. L’auteur Joe Lunn, professeur d’histoire africaine et d’histoire de l’Europe à l’université Michigan -Dearborn est spécialiste d’histoire orale et d’histoire interculturelle. Il a ici travaillé à partir de 85 interviews réalisées en 1982-83 de tirailleurs sénégalais qu’il met en regard d’un travail sur les archives. Plus que le récit de la guerre il s’agit d’en évaluer l’impact tant sur les combattants , leurs familles que sur l’ensemble des populations de l’A.O.F. dans une étude centrée sur le Sénégal.
En sept chapitres l’auteur aborde les réactions africaines aux campagnes de recrutement en montrant la différence entre Sénégal rural et « quatre communes », l’expérience combattante du voyage depuis Cayor aux rapports entre Sénégalais et Français sur le front, le retour des soldats et les conséquences en termes de revendications politiques.

La vision des vaincus, souvenirs du régime colonial d’avant-guerre

Ce premier chapitre fait un point sur la réalité de la présence française, d’une quasi-absence d’empreinte sur le rural profond à la présence réelle dans les comptoirs et surtout les quatre communes : Gorée, Saint-Louis, Dakar et Rufisque. Si cette influence est sensible partout par l’impôt en argent, les réquisitions de main-d’œuvre et le développement des cultures de rente, elle passe par des intermédiaires africains. Bien que plus fréquents dans les villes de l’intérieur les contacts entre population locale et colons restent ténus et sont représentés par des constructions: immeubles commerciaux, bâtiments administratifs, hôpitaux et écoles. Mais dans les quatre communes la situation est différente puisque les habitants sont sous le régime de la citoyenneté directe, ils envoient à la veille du conflit les premiers députés noirs à la chambre des députés. Toutefois la faible présence blanche n’a guère modifié les modes de vie africains. D’après les souvenirs des vétérans le plus marquant est un avant-guerre fait d’inégalités profondes et le sentiment de Français racistes.
Si on comprend bien la sympathie de l’auteur pour ces témoins je suis un peu surprise par le ton, il semble que l’auteur oublie la situation d’infériorité dans laquelle les Noirs américains vivaient à la même époque et plus récemment aux USA.
A partir des témoignages l’auteur tente une description de la façon dont les Sénégalais expliquaient leur assujettissement : point de vue sur la conquête, récits reconstruits de la défaite des royaumes pré-coloniaux vaincus par l’appât du gain et la duplicité des Français; point de vue musulman qui évoque la défaite de nobles et valeureux guerriers comme une volonté divine, notamment dans la tradition mouride. [http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0003-9659_1962_num_14_1_2789->http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0003-9659_1962_num_14_1_2789]

L’impôt du sang : recrutement militaire au Sénégal rural 1914-1917

Après une description des phases et méthodes de recrutement sans référence à la situation antérieure, les tirailleurs ne sont pas une création de la Première Guerre Mondiale l’auteur développe les réactions de la population, montre le côté coercitif de l’enrôlement qui provoque une véritable terreur et une comparaison avec la Traite comme le montre la BD récente de [Didier Kassaï L’odyssée de Mongou->http://clio-cr.clionautes.org/l-odyssee-de-mongou.html]. Il montre aussi que les communautés ont souvent désigné pour l’enrôlement les plus faibles: esclaves de case, orphelins, fils de troisième épouse non sans tenter de les protéger par différents rituels. L’opposition fut cependant plus forte dans les régions périphériques en particulier en Casamance.

La lutte pour la reconnaissance des droits : la conscription dans les communes et la mission Blaise Diagne de 1918

Le chapitre est consacré à l’action de Blaise Diagne dont l’action vient de faire l’objet d’un ouvrage récent : [La Révolution de 1914 au Sénégal->http://clio-cr.clionautes.org/la-revolution-de-1914-au-senegal-tome1.html]. L’auteur rappelle les succès électoraux du début du siècle et présente la politique de Diagne pour affermir les droits des citoyens noirs des quatre communes : la demande du droit à la conscription et à l’accès aux régiments français qui rappelle la position des députés antillais analysée dans un récent colloque: La Caraïbe et la Première guerre mondiale. .
C’est aussi une description si non de l’enthousiasme du moins de la fierté des recrues, de la mission de 1918 et de ses succès partout au Sénégal.

Le long voyage : depuis Cayor jusqu’à la Côte d’Azur

Dès le recrutement la fréquentation nouvelle des « toubabs » les Blancs devient une réalité quotidienne qui marque les souvenirs des tirailleurs mais c’est surtout à un profond bouleversement de vie quotidienne, de représentation du monde qu’ils sont confrontés dès la marche vers le camp d’instruction. L’effort matériel et financier imposé par un tel recrutement pour la métropole est aussi source de découverte pour les paysans sénégalais, une expérience marquante, une certaine égalité de traitement entre anciens esclaves et fils de l’élite, entre jeunes et aînés, entre ethnies.
Le voyage lui est une lourde logistique, des impressions mêlées de 8 à 10 jours de mer, souvent une épreuve entre souvenir du voyage sans retour de la Traite et curiosité.
L’auteur décrit ensuite l’instruction militaire en métropole, occasion de voir émerger un sentiment national, pour certains, avec l’accès aux grades subalternes, un renversement de situation : avoir sous ses ordres des soldats blancs et pour tous le sentiment d’être traité avec équité.

Affronter la mort en terre étrangère : les Sénégalais dans les tranchées

C’est ici l’occasion de définir les « usages » des troupes coloniales dans le conflit fronts extérieurs (Dardanelles, Salonique) puis la Somme et Verdun, les principes d’organisation de ces troupes au sein de l’armée française, les motivations et modes d’engagement des unités noires.
L’auteur fait une grande place aux souvenirs des combattants, c’est là le principal intérêt mais le choix de faire très peu de citations directes en limite la portée. L’évocation du froid, des difficultés du combats etc… ces réalités sont présentées presque comme une spécificité des troupes africaines d’autant que le repli sur le Sud (camp de Fréjus notamment) Cet aspect peut être mis en relation avec la situation des soldats antillais et mis en scène dans le roman de Guillaume Prévost : Force noire en hiver n’est cité que plus loin.
Plus intéressant l’interrogation sur le sens même de leur participation au conflit.
Enfin la discussion d’un point controversé, le bilan humain par comparaison des pertes avec celles du reste de l’armée laisse un goût d’inachevée. Des expressions comme »Bien qu’il n’y ait pas de données sur la répartition des victimes selon leur origine ethnique, il est plausible que les Sénégalais fussent surreprésentés » (p;178) ou « Bien que les données fussent fragmentaires… les pertes africaines furent supérieures » (p.179) peuvent donner l’impression d’un jugement plus que d’un travail d’historien.

« Bons soldats » et « sales nègres » : les rapports entre Sénégalais et Français

Ce sixième chapitre aborde la nature de cette expérience de contact et les changements de perspective dans les mentalités. On y trouve les discours officiels contradictoires: le tirailleur barbare de la propagande destinée à effrayer l’ennemi et la mise en avant élogieuse du courage du tirailleur. Même si officiellement on a tenté de limiter les contacts avec les autres soldats et entre troupes coloniales et population à l’arrière, ils furent nombreux et ont conduits à une modification des représentations dans les deux groupes s’éloignant de l’héritage colonial.

Sous les racines du baobab : le rapatriement des soldats et le régime colonial d’après-guerre au Sénégal

Lors du retour au pays les soldats rapportent une image changée d’eux-mêmes et des Français. On assiste à la démobilisation, au retour joyeux de personnes qui constituent désormais un groupe. Les anciens combattants, rapidement organisés en associations, sont porteurs de changement. L’auteur analyse leur influence et l’action de Blaise Diagne lors de la campagne très virulente pour les élections communales de 1919 et les élections au conseil général de 1920. Émergence d’un parti politique sénégalais, lutte pour l’élargissement des droits à tout le protectorat (1920-1923), construction d’une véritable élite politique noire et radicalisation (1923-1930), ces évolutions politiques s’accompagnent d’évolutions sociales : si la guerre a en définitive facilité l’emprise administrative et développé les infrastructures elle a aussi dans l’après-guerre soutenu la croissance économique. Mais au plan social on assiste à un effritement de la hiérarchie sociale pré-coloniale. Si certains anciens combattants reprirent leurs activités d’avant le conflit la vie d’autres fut profondément changée.

L’auteur conclut sur les témoignages divergents, la pluralité des points de vue recueillis .