« Le problème de la Syrie, c’est la façon dont le pays est gouverné. L’État contrôle absolument tout : les entreprises, les gens… Tout ! Il n’hésite pas à se servir dans la caisse des entreprises. Des fois, l’armée venait me voir à la pépinière… ‘’Il va y avoir une inauguration, il nous faut des plantes !’’ Tout ça sans payer. Mais le plus oppressant, c’est le contrôle des gens. Un contrôle qui enveloppe le pays dans un voile de peur ».

Hakim à Fabien Toulmé,

L’Odyssée d’Hakim, tome 1, « De la Syrie à la Turquie »

Éditions Delcourt, Collection « Enrages », 2018, p. 29.

 

Présentation de l’éditeur

« L’histoire vraie d’Hakim, un jeune Syrien qui a dû fuir son pays pour devenir « réfugié ». Un témoignage puissant, touchant, sur ce que c’est d’être humain dans un monde qui oublie parfois de l’être.

L’histoire vraie d’un homme qui a dû tout quitter : sa famille, ses amis, sa propre entreprise… parce que la guerre éclatait, parce qu’on l’avait torturé, parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Un récit du réel, entre espoir et violence, qui raconte comment la guerre vous force à abandonner votre terre, ceux que vous aimez et fait de vous un réfugié. »

__________________________________________________________________________________________________________

            Tout commence par une catastrophe : le crash d’un avion de la Germanwings. En mars 2016, un pilote dépressif de la compagnie précipite l’équipage de son appareil (150 personnes) contre une montagne des Alpes françaises : aucun survivant. Tous les journaux télévisés font leur ouverture sur cette actualité morbide et les chaînes d’information en continu ressassent l’évènement et les images en boucle. Dans un de ces mêmes JT presque exclusivement consacré à la tragédie, une simple phrase avant de clore celui-ci « Drame de l’immigration toujours, 400 migrants décèdent noyés lors de leur traversée de la Méditerranée. » (p. 9) : aucune analyse d’une des crises humanitaires sans doute les graves du XXIe siècle. Fabien Toulmé s’interroge : « Plus grave sans doute, et j’en ai honte, j’avoue ne pas avoir ressenti la même compassion que pour les passagers de l’avion. Je me suis dit qu’un truc n’allait pas. Est-ce que la répétition de ces naufrages de migrants avait conduit à ce que nous nous habituions à l’horreur ? » (p. 9). C’est en réalité par une méconnaissance et de la complexité des phénomènes migratoires, de la diversité des profils et des situations, que l’auteur conclue cet apparent silence médiatique et ce manque de compassion de certain.e.s face au sort « des migrants ». Qu’est-ce qu’être réfugié ? Pourquoi quitter son pays d’origine ? Où se rendre lorsque l’on a tout perdu ? Comment s’adapter une fois à destination, loin des siens et déraciné ?

            Pour tenter de pallier ce problème, Fabien Toulmé[1] décide de rencontrer quelqu’un qui accepterait de témoigner de son histoire. Il y parvient par l’intermédiaire d’une amie journaliste et fait la connaissance d’Hakim, installé depuis 2015 à Aix-en-Provence avec sa femme Najmeh et son jeune fils de trois ans Hadi. Sous couvert d’anonymat, il accepte de se livrer à l’auteur. Commence ainsi une palpitante et bouleversante histoire, le récit biographique d’Hakim, forcé de quitter sa vie paisible à cause de la guerre. Des dizaines d’heures d’entretien retranscrites dans cette bande-dessinée par Fabien Toulmé,

            Ce jeune Syrien de 30 ans vivait à Damas avec sa famille, il y était pépiniériste et était heureux entre un travail lucratif, sa famille, les restaurants et boites de nuit entre amis, drague. Pourtant, la situation du pays est tendue : l’État contrôle tout (« le plus oppressant, c’est le contrôle des gens. Un contrôle qui enveloppe le pays dans un voile de peur » (p. 29) confie Hakim), les moukhabarats, les membres du service de renseignement « habillés en civils, […] infiltrent la vie quotidienne des Syriens pour les surveiller et font peser une menace constante et invisible » (p. 31), le « favoritisme communautaire » (p. 37) profitant essentiellement à la minorité alaouite (environ 10% de la population syrienne) fortunée, proche du pouvoir et à qui est réservée des postes-clefs notamment dans l’armée. Un grand système de corruption s’est ainsi développé pour que les non-alaouites puissent bénéficier de quelques avantages (p. 42). Une telle situation inégalitaire et de peur ne pouvait pas perdurer…

            En 2011, Hakim a 25 ans, sa situation financière et son entreprise sont florissantes et il vient de faire l’achat d’un appartement dans le centre-ville : « J’ai commencé à y faire des travaux, acheter des meubles, le décorer. Ce serait l’appartement de ma vie et je voulais m’y installer une fois que j’aurais trouvé une femme. Je me souviens, tout a été prêt un jeudi » (p. 47). C’est le lendemain que tout bascule et que l’Histoire s’accélère…

            Les premières manifestations débutent dans la lignée du printemps arabe de 2011 mais Hakim reste en retrait et pessimiste. Il ne croit pas à une révolution : « un régime qui s’est construit sur la peur ne va pas céder aussi facilement, dans quelques jours on en parlera plus et tous les manifestants seront en prison » (p. 60). Pourtant le mouvement s’amplifie mais la répression également « c’était très pacifique, il y avait des femmes, des vieillards, des enfants, de toutes communautés et de toutes religions… Et puis en quelques minutes l’armée est arrivée » (p. 59), « au fur et à mesure, la répression s’est durcie, s’est faite plus violente, on a senti que le pouvoir voulait écraser la contestation, la réduire à néant. » (p. 72)… Hakim décrit, les évènements, l’enracinement du pays dans la guerre civile, la violence, les dénonciations et arrestations arbitraires (dont la sienne). Il n’a de choix que de partir de Syrie. Commence alors un long périple dans les pays frontaliers (Liban, Jordanie, Turquie où il se marie dans une pizzeria faute d’argent) où il se heurte aux difficultés d’être un réfugié…

            En rapportant avec minutie les aventures d’Hakim, Fabien Toulmé nous livre ici une odyssée touchante, pleine de poésie et captivante. Avec un style graphique simple qui n’est pas sans rappeler l’univers de Guy Delisle, l’auteur s’applique à raconter une tranche de vie, les parcours migratoires d’un homme et de sa famille, touchés par le désastre d’une guerre qui n’en finit pas. Les parcours migratoires si complexes et pressants de milliers de personnes regroupés sous des catégories floues « migrants », « réfugiés », « demandeurs d’asile »… trouvent ici un regard éclairant et éclairé. Bien entendu, l’enseignant.e y trouvera ici un support pédagogique intéressant et dynamique pour traiter de ce sujet dans le secondaire, en géographie (en 4e par exemple) et/ou en EMC et cette bande-dessinée trouvera sa place dans n’importe quel CDI. Plus largement, tout citoyen et amateur du 9e art se laissera emporter par l’Odyssée d’Hakim dont nous attendons impatiemment la sortie du deuxième tome !

[1] FABIEN TOULMÉ est né en 1980 à Orléans. Lecteur de bande dessinée classique franco-belge (Tintin, Lucky Luke, Astérix) dès son plus jeune âge, il commence à dessiner à 7-8 ans. Il suit des études d’ingénieur en génie civil et urbanisme, puis il voyage à l’étranger (Brésil, Bénin, Guyane, Guadeloupe) pendant dix ans pour son travail. Suite à des rencontres avec des dessinateurs brésiliens, il rentre en France en 2008 avec l’envie de se consacrer à la BD. Il publie quelques histoires sur le Web puis dans des magazines (Psikopat). Il participe au feuilleton en ligne Les Autres Gens, créé par Thomas Cadène, et aux collectifs Vivre dessous (Manolosanctis) et Alimentation Générale (Vide Cocagne). En 2012, il se rend au Festival d’Angoulême où il propose aux Éditions Delcourt de raconter la naissance de sa fille Julia, porteuse d’une trisomie 21 non détectée pendant la grossesse. Ce n’est pas toi que j’attendais sort en 2014 et remporte un grand succès public et critique. Il a également publié Les Deux Vies de Baudouin en 2017, toujours chez Delcourt. http://fabien-t.blogspot.com/.

 

 

©Fabien Toulmé, Delcourt, édition 2018.
©Fabien Toulmé, Delcourt, édition 2018.
©Fabien Toulmé, Delcourt, édition 2018.
©Fabien Toulmé, Delcourt, édition 2018.

 

©Fabien Toulmé, Delcourt, édition 2018.
©Fabien Toulmé, Delcourt, édition 2018.

©Rémi Burlot, pour Les Clionautes