Présentation de l’éditeur. « Suite du récit de l’histoire vraie d’Hakim, réfugié syrien en exil, ce deuxième tome aborde avec émotion la difficulté de rester ensemble quand on doit survivre, et le terrible choix de traverser la Méditerranée…

En exil loin de son pays natal, Hakim trouve un peu d’espoir dans la naissance d’un fils.

Mais de petits boulots en difficultés, la complexité du monde le rattrape une nouvelle fois et sépare sa famille. Livré à lui-même avec son enfant, Hakim va tenter de survivre, malgré les obstacles et la précarité, jusqu’à envisager le pire : monter sur un canot de fortune pour trouver un salut… ».

 

 « J’étais triste… en colère… déprimé. Sans doute l’une des pires périodes de ma vie et je n’avais pourtant pas été épargné dernièrement… J’ai essayé d’appeler ma famille pour en savoir plus, mais je n’arrivais pas à les joindre et je suis resté chez moi reclus une quinzaine de jours. »

Hakim à Fabien Toulmé,

L’Odyssée d’Hakim, tome 2, « De la Turquie à la Grèce », éditions Delcourt, collection « Enrages », 2019, p. 92-93.

 

Nous l’attendions avec impatience  la suite de l’Odysée d’Hakim !  Fabien ToulméFABIEN TOULMÉ est né en 1980 à Orléans. Lecteur de bande dessinée classique franco-belge (Tintin, Lucky Luke, Astérix) dès son plus jeune âge, il commence à dessiner à 7-8 ans. Il suit des études d’ingénieur en génie civil et urbanisme, puis il voyage à l’étranger (Brésil, Bénin, Guyane, Guadeloupe) pendant dix ans pour son travail. Suite à des rencontres avec des dessinateurs brésiliens, il rentre en France en 2008 avec l’envie de se consacrer à la BD. Il publie quelques histoires sur le Web puis dans des magazines (Psikopat). Il participe au feuilleton en ligne Les Autres Gens, créé par Thomas Cadène, et aux collectifs Vivre dessous (Manolosanctis) et Alimentation Générale (Vide Cocagne). En 2012, il se rend au Festival d’Angoulême où il propose aux Éditions Delcourt de raconter la naissance de sa fille Julia, porteuse d’une trisomie 21 non détectée pendant la grossesse. Ce n’est pas toi que j’attendais sort en 2014 et remporte un grand succès public et critique. Il a également publié Les Deux Vies de Baudouin en 2017, toujours chez Delcourt. http://fabien-t.blogspot.com/., son auteur, a encore réussi le pari de la faire aussi aboutie que son premier volet que nous avions eu le plaisir de découvrir l’année dernière. Ce second volet est toujours aussi fort et puissant, avec les mêmes atouts que son prédécesseur. Pour celles et ceux qui aurait raté ce dernier, l’auteur retrace en quelques planches, les principales étapes du début du périple de ce jeune Syrien qui a fui Damas avec sa famille et le régime dictatorial de Bashar al-Assad, jusqu’à la Turquie. Nous avions donc laissé Hakim et Najmeh (enceinte), ainsi que la famille de cette dernière, partant pour Istanbul dans l’espoir de trouver du travail : « On ne savait pas vraiment à quoi s’attendre, mais jamais je n’aurais imaginé vivre ce qui allait arriver… » étant les derniers mots d’Hakim en conclusion du premier tome.

« C’est un vrai super héros Hakim… » « Oui. En quelques sorte. » (Dialogue entre Hakim et sa fille Louise, p. 10)

L’histoire reprend à Istanbul en juillet 2013. Abderrahim, père de Najmeh avait trouvé une grande maison dans le centre-ville, dans un quartier très touristique, près de la Mosquée bleue où ils habitent tous les quatre. Pendant qu’Hakim enchaîne les petits boulots précaires, son beau-père ne trouve pas de travail et tourne en rond. Ce dernier décide donc de partir illégalement pour la France, pays qu’il connaît déjà, avec le but de demander l’exil et de faire venir ensuite le reste de la famille. Alors que la situation politique de la Turquie se tend et que la précarité de la famille devient inquiétante, des nouvelles arrivent d’Aix-en-Provence. Le regroupement familial est possible pour Najmeh, sa mère et ses deux frères… Mais sera beaucoup plus long pour Hakim et son fils Hadi. Le jeune homme va connaître bon nombre de complications et d’épisodes douloureux. Effondré, il en vient à envisager une possibilité terrifiante : rejoindre la France illégalement en traversant la Méditerranée, tel un clandestin.

Avec son fils, il prend un bus pour Izmir durant l’été 2015 dans l’espoir de rejoindre la Grèce, porte d’entrée vers l’Europe. Les mécanismes des flux migratoires et de la détresse des migrants à travers l’exemple d’Hakim sont parfaitement retranscrits par Fabien Toulmé sans pathos mais avec une humanité remarquable. La traversée de la Méditerranée, scène de nuit dépeinte en nuances de noir, blanc et bleu, est particulièrement percutante et bouleversante. Elle ne devrait laisser personne indifférente. La préparation de celle-ci est toute aussi forte. Hakim achète en effet un gilet de sauvetage mais une simple bouée pour son fils, trop petit pour en avoir une à sa taille en cas de naufrage de l’embarcation. La situation dramatique que vivent le père et de son fils sont accentuée par le réalisme du dessin de l’auteur. Pourtant, celui-ci perd rarement espoir et continue à se battre pour avoir une vie meilleure. S’il y a autant de situations que de migrants, le lecteur ou la lectrice à travers le cas d’Hakim devrait avoir matière à réflexion : comment accepter de tels cas de figure aujourd’hui ? Un espoir de renversement des clichés et stéréotypes, doublé une prise de conscience, semble émerger dans les mots de Louise, la fille de l’auteur qui, après sa rencontre avec Hakim et sa famille, tient des propos remplis de naïveté mais prometteurs pour l’avenir (pp. 127-128).

Louise : « Je ne pensais pas que les réfugiés étaient aussi gentils ! Ils sont bien habillés, ils sont polis »

Fabien Toulmé : « Haha ! Mais oui ce sont des personnes qui ont fui leur pays ! Des gens comme nous. Mais leur vie est compliquée, même s’ils ont des aides. Ils vivent loin des leurs et ne savent pas quand ils pourront les revoir. »

Louise : « Moi j’aimerais pas devoir vous quitter pour aller dans un autre pays. »

Fabien Toulmé : « Personne n’aimerait. »

Louise : « J’espère qu’un jour tout ira mieux dans leur pays pour qu’ils puissent se retrouver. »

En définitive, nous avons là un véritable chef-d’œuvre ! Fabien Toulmé nous emporte une nouvelle fois dans l’un des plus grands drames du XXIe siècle se jouant, dans une indifférence quasi-générale, aux portes de l’Europe ! Narrant avec justesse et délicatesse la tragédie que vivent des milliers d’hommes et de femmes qui comme Hakim fuient au péril de leur vie leur pays natal, il casse tous les préjugés sur les migrants et fait preuve d’un humanisme redoutable. Les collègues enseignants en collège et en lycée y trouveront plusieurs planches permettant de traiter les questions sensibles liées aux migrations aujourd’hui. Si cela n’a pas été encore fait, foncez acheter et lire l’Odyssée d’Hakim, chacun et chacune d’entre-nous est concerné !


Rémi Burlot, pour Les Clionautes