Quelque part en Australie, en 1864, un ouvrier agricole retrouve des enfants blancs égarés dans une forêt d’eucalyptus. Dick-a-Dick, l’homme sobre et discret entre alors dans l’histoire de la colonie britannique. « Loin des eucalyptus » raconte l’épisode oublié d’une équipe de cricket uniquement composée de joueurs aborigènes. Paul Gros met en image ce parcours tourmenté sur un scénario tout à la fois profond et rigoureux de Laurent-Frédéric Bollée.

« Vous êtes les plus forts »

À cette époque, les terres appartiennent à de riches propriétaires qui les exploitent au sein de Stations où ils emploient en grand nombre des travailleurs aborigènes. Le labeur harassant, les conditions du quotidien difficiles dans les élevages de moutons épuisent les hommes. Chacun reste à sa place. C’est par le biais d’un sport typiquement britannique que le rapprochement se fait. Le cricket, réservé alors à l’élite coloniale, rapproche les propriétaires des ouvriers. Il faut de prouver que la Station a les meilleurs dans tous les domaines.

Tom Wills, premier joueur de cricket de dimension internationale, est recruté comme entraîneur. Né dans une colonie pénitentiaire, il a appris la langue des autochtones et connaît leur histoire qui a croisé celle de sa famille. Entre réprouvés, le contact s’établit aisément. Trop peut-être. Plongée dans l’alcool, troisième mi-temps dans les pubs des villes, l’équipe de Dick-a-Dick oublie qui elle est. Si le match historique du 26 novembre 1866 s’est soldé par une défaite face à l’équipe de Melbourne, les gradins sont pleins. 10.000 spectateurs sont venus au stade, l’équipe de Wills est rentable. Cependant, elle se doit aussi de gagner donc ce sera sous l’égide d’un nouvel coach.

 » Une sorte de revanche sur l’histoire mais dérisoire »

Charles Lawrence est un héros du cricket anglais. Débarqué depuis peu en Australie, il devient alors le nouvel entraîneur de l’équipe. Très attaché à la religion, il emmène ses joueurs à l’église et les éloignent des tentations. L’équipe vit sa première victoire à Sydney juste avant d’embarquer pour l’Europe. Le 8 février 1870, Jungunjinanuke « Dick-a-Dick« , Unaarrimin « Johnny Mullagh« , Bullchnanach « Bullocky » et leurs camarades s’embarquent pour la première tournée du sport australien en Angleterre. Photographiés pour la première fois, affublés d’une identité qui n’est pas la leur et sans avoir décidé de ce long périple, ils débarquent à Londres le 13 mai. Ils font le voyage en sens inverse de celui des 11 navires qui s’étaient lancés à la conquête de leurs terres.

La tournée se transforme rapidement en exhibition lors de l’avant-match. Lancer de boomerang, saut en hauteur, concours de lancer de balle au-delà de 100 yards, et même course à pied à l’envers ! Il faut faire oublier les défaites qui s’accumulent, faire rentrer l’argent en attirant toujours les spectateurs. La curiosité l’emporte sur le sport. La fatigue des hommes, la maladie, le mal du pays ravagent la petite troupe toujours poussée à aller plus loin. L’alcool refait son apparition malgré les efforts de coach Lawrence. Il est alors temps de rentrer.

« Nous étions spectateurs de notre propre vie »

La grande tournée de 47 matches se solde par 14 victoires et 19 nuls : une véritable performance selon Charles Lawrence. Enfin, début février 1869, le Dunbar Castle accoste à Sydney. Encore quelques rencontres contre des équipes locales puis c’est le retour à la Station, à la vie d’avant pour la plupart de ceux qui furent, pendant quelques mois, des joueurs de cricket australiens. Rapidement, leur exploit tombe dans l’oubli. La misère, la maladie et l’ivresse aussi. Tous ces hommes disparaissent, leur histoire va mettre du temps à se construire, la reconnaissance plus encore à venir.

LF Bollée & Paul Gros donnent ici vie et visage à ces oubliés. En 1988, une plaque est apposée à Londres sous un eucalyptus où a été enterré Brippokey « King Cole » jamais rentré chez lui. L’album  » Loin des eucalyptus » se clôt par les photographies prises en 1867 de l’équipe et de chacun des joueurs avant leur grand voyage. Dans sa préface, l’arrière-petite-fille et petite nièce de deux joueurs de la « First XI« , Fiona Clarke, rappelle que cette histoire est celle de tout un peuple et combien cet album de bandes dessinées en est le vecteur.