Maurice et Jeannette, cela sonne un peu comme un film de Robert Guediguian, mais c’est un vrai grand livre d’histoire, consacré à une énigme qui pourrait se résumer dans la question suivante : comment ce couple, enraciné dans le même terreau ouvrier qui fit surgir des années 30 aux années 50 une génération militante acquise au communisme, a-t-il incarné tout à la fois le destin presque exemplaire de ces militants ouvriers, mais aussi la trajectoire singulière et heurtée de dirigeants forgés par l’expérience du pouvoir au sein de l’univers stalinien.

Annette Wieviorka est une spécialiste de la mémoire de la Shoah. Cette avancée, réussie, du côté de l’histoire des dirigeants communistes, est le fruit d’une longue enquête, menée à partir de sources nouvelles, grâce au dépôt, en 2003 aux Archives Nationales, d’un énorme fonds (papiers personnels et dossiers de travail) Thorez-Vermeerch, qui aura été partiellement utilisé pour ce travail, mais aussi avec des documents inédits (bibliothèques, cadeaux, films familiaux) déposés aux archives municipales d’Ivry (accessibles par un site internet).

Cet ouvrage très solidement documenté se distingue par sa démarche, puisque l’auteur parie, à juste titre, sur les effets bénéfiques pour son investigation, d’une biographie croisée, au fil de laquelle, quand on suit l’un des protagonistes en laissant provisoirement l’autre de côté, on  aménage ainsi une distance critique qui donne plus d’acuité au regard porté sur les deux.

Une génération militante

Les premiers chapitres retracent les itinéraires familiaux et personnels de ces deux enfants du Nord dont les histoires sont si différentes malgré une commune appartenance prolétarienne. Maurice, né en 1900, est campé dans l’univers de la mine et des corons. C’est déjà un monde intégré, encadré par les associations, comme cette fanfare municipale où il joue du cornet à piston, par des syndicats bien implantés, voire par l’écho et le culte de luttes héroïsées. Jeannette vient d’un milieu plus populaire, celui des travailleurs précaires sans qualifications, ouvrières des filatures textiles ou débardeurs déchargeant les péniches, qui s’entassent dans les faubourgs Lillois de la Madeleine : famille nombreuse, père alcoolique, misère profonde.

C’est la Grande Guerre qui bouscule les horizons de Maurice réfugié dans la Creuse : dépaysement assuré malgré la dureté de la vie, avec petits métiers, reprise d’études, lectures. Pour Jeannette, née en 1910, c’est l’occupation allemande et encore davantage de privations. Pour les deux, le fait marquant c’est la précocité de l’engagement militant, avec un point commun, l’aimantation par la révolution russe, mais des choix différents puisque, l’un devient très vite un militant professionnel du tout nouveau parti communiste, quand l’autre, entrée en usine à douze ans pour échapper aux « ménages », se lance avec ardeur dans le syndicalisme et les grèves. Au début des années 20, ils sont au PC par raison pour l’un, révolte pour l’autre.

L’ascension de Thorez est rapide, d’abord dans la fédération du Nord-Pas de Calais. A 23 ans il est « permanent non rétribué », déjà il est aspiré vers le sommet dans une période où la direction du PC va se « bolcheviser ». Un seul exemple pour tenter de saisir ce qui se joue : Thorez en 1923 est proche de Souvarine, le leader de la « gauche » au sein du parti (J’approuve ton projet de création d’une revue communiste, et je t’envoie ci-joint un mandat de 40 francs pour un abonnement à vingt numéros ) ; en avril 1924 à un moment où Souvarine est en perte de vitesse, il lui écrit encore :  j’ai voté contre, dimanche, et je te prie de me considérer comme solidaire des idées que tu as émises à la conférence. Fraternellement ; en juin Souvarine est exclu du parti … or, en janvier 1925, Thorez est élu au Comité central avant d’entamer son premier voyage à Moscou. On aimerait en savoir plus sur ces quelques mois entre avril 1924 et janvier 1925. Faute de sources, reste la frustration.

« Nous nous sommes tant aimés »

A partir du milieu des années 20, Thorez est engagé dans un processus complexe qui mêle l’activité militante intense d’un dirigeant en herbe, toujours soucieux de compléter sans cesse sa formation d’autodidacte, et la cooptation par le centre soviétique qui a très vite repéré son potentiel. La période est au « classe contre classe », Thorez entre au bureau politique en 1925. S’agissant de sa formation, onze mois de prison pour propagande antimilitariste pendant la guerre du Rif lui permettent d’étudier les classiques du marxisme. Toute sa vie, il gardera ce même désir très vif d’apprendre (le latin !), de se former, de prendre des notes, d’écrire.

En 1930, il est à nouveau en URSS où il va rencontrer Jeannette dont c’est le premier voyage en URSS dans une délégation d’ouvrières du Nord. Elle clame son enthousiasme face à un  accueil plein de joie et de chaleur. Thorez est promu (avec Duclos et Frachon) au sommet du parti en 1931. Il est assisté et contrôlé par la figure mystérieuse d’Eugen Fried (Clement) mandaté par l’internationale communiste pour redresser un parti moribond. C’est en 1932 que Thorez, se lie définitivement avec Jeannette alors membre du bureau national des JC, tandis que Fried va prendre sous son aile la femme de Thorez, en effet déjà marié, ainsi que son fils.

« Le parti de Maurice Thorez »

Le tandem Thorez-Fried va réussir à prendre efficacement le tournant vers la lutte antifasciste voulu par le Komintern en 1934. Pour la première fois, le jeune PC  découvre la politique  selon la formule d’Annie Kriegel et Thorez explique : nous avons appris maintenant à parler au peuple, nous avons simplifié les exposés dont l’argumentation d’un dogmatisme rébarbatif faisait peur à tout le monde. C’est la politique de la main tendue dont on entend l’écho chez François Mauriac, relevant que la voix de Thorez se faisait alors : presque aussi tendrement pressante que celle de la paysanne appelant ses couvées : « Petit, petit, petit, … ».

C’est le succès d’un parti qui sur ses affiches met une cravate à son chef et lui enlève sa casquette prolétarienne : je considère que les ouvriers d’Ivry préfèrent me voir en chapeau plutôt qu’en casquette, parce qu’avec une casquette cela pourrait être considéré comme de la démagogie … De même les élus de 1936 ont l’instruction de ne pas venir en casquette. Thorez peut écrire son fameux « Fils du peuple », qui annonce le véritable culte de la personnalité qui lui sera voué dans les années 50, tout montre désormais un couple confortablement installé dans une vie de dirigeants coupés du peuple, avec maisons, chauffeurs, domestiques, séjours dans le Midi ou sur la mer Noire. S’agissant de l’URSS, c’est un aveuglement absolu face aux arrestations d’anciens amis et camarades. Ecoutons Jeannette : En toute franchise, à l’époque, je m’en moquais des procès. Personne n’en parlait et ça n’existait pas. Je ne peux avoir une autre vision de cette période. Ce que je voyais c’étaient de jeunes militants communistes qui se battaient avec acharnement pour réussir la construction du socialisme. Jour et nuit ils étaient mobilisés et c’était beau à voir.

L’ouvrage passe en revue avec une profusion de détails particulièrement intéressants, nombre de points parfois mal connus : les circonstances de la désertion de Thorez au moment du pacte germano soviétique, son exfiltration vers l’URSS, les conditions de ses longs séjours dans un pays où il aura passé presque dix ans (entre la guerre et sa maladie) en contact étroit avec les plus hautes autorités soviétiques, son activité gouvernementale qui l’aura passionné, l’entrée en guerre froide, les réactions très négatives du couple face à la déstalinisation,  les luttes de pouvoir dans le parti, l’ascension de Jeannette au fil de la maladie de Maurice, les thèses de Maurice Thorez sur la « paupérisation absolue » des ouvriers français, en pleine période des Trente Glorieuses, donnant lieu à une controverse vigoureuse avec Pierre Mendes France …

« Je vais au parti comme je vais à la fontaine » (Picasso)

Si le découpage en une vingtaine de chapitres est largement chronologique, certains ont une tonalité plus thématique, l’un pour évoquer le rapport des Thorez aux peintres, en particulier à Picasso, l’autre pour discuter la posture moralisatrice adoptée par Jeannette dans le débat sur la contraception. On ne peut que se féliciter de ces pas de côté qui font revivre l’incroyable polémique déclenchée dans le parti par le dessin offert par Picasso et publié à l’occasion de la mort de Staline, en pleine période de « réalisme socialiste » triomphant, ainsi que le débat très vif sur la contraception et les « vices de la bourgeoisie » quand Jeannette Vermeersch s’en prend vertement aux tenants du « birth control ».

Une biographie passionnante qui offre des portraits très fouillés de personnages finalement assez mal connus, tout en nous permettant de profiter d’un parcours allègrement mené, loin des sentiers battus, à travers une cinquantaine d’années de notre histoire