Michel Winock 13 mai 1958, l’agonie de la IVème République, Gallimard/ »Les journées qui ont fait la France » (Mars 2006) 381p.
CR de Jean Philippe Raud Dugal, professeur au Lycée Edmond Perrier à Tulle.

Cet ouvrage est le quatrième d’une série initiée par Gallimard sur « les journées qui ont fait la France ». Les prédécesseurs de Michel Winock, Paul Renouvin pour Rethondes, Georges Duby pour Bouvines sont déjà des classiques. Celui ci comme le Varennes de Mona Ozouf sont appelés à le devenir.
Michel Winock, historien , spécialiste de l’histoire politique des XIXème et XXème siècles , professeur émérite à l’IEP de Paris est un écrivain très actif. On retrouve dans son dernier opus les principaux thèmes qu’il développe depuis trois décennies comme la place des intellectuels au cœur des principales querelles de l’histoire contemporaine…On peut aussi retrouver dans ses écrits une proximité d’analyse avec Serge Bernstein ou Maurice Agulhon compléments indispensables à sa lecture.
Loin de son précédent ouvrage sur la période en 1978, ‘La République se meurt. Chronique, 1956-1958′, où comme l’auteur le dit lui même dans l’avant-propos, il avait écrit un livre d’ego-histoire, ‘L’agonie de la IVème République’ propose d’étudier l’événement sous le prisme de la triple temporalité, le temps court de l’événement, le temps moyen de la République et le temps long de la colonisation et non, comme le précédent, sur les trois dernières années de cette république si longtemps décriée. Il justifie ainsi le retour à l’ étude de l’événement comme matrice de l’histoire et à celui de l’étude centrale des personnages, qui en sont les moteurs.

La manifestation du 13 Mai 1958 et la prise insurrectionnelle du palais du Gouvernement Général ont changé le cours d’une histoire qui débute dès 1830 par la prise d’Alger. Michel Winock envisage alors le mythe de l’Algérie française décrite comme telle par Pierre Mendés France et François Mitterrand. On a connu l’auteur plus tendre avec PMF. En effet, tout au long de l’ouvrage, PMF apparaît tour à tour emprunté, digne puis sombrant dans l ‘erreur.
La colonisation apparaît comme une violence faite aux populations locales et où la spoliation devient la règle. La stratégie de la colonie de peuplement se solde par un échec : 10% seulement de la population est d’origine européenne.
Dans le contexte des revendications nationalistes algériennes, c’est l’étude de l’armée qui apparaît la plus intéressante. L’échec de l’expédition de Suez doublé du traumatisme du désastre indochinois ont radicalisé les cadres militaires qui rendent responsables les hommes politiques de leurs échecs. C’est dans ce cadre que les premières critiques de la métropole sur la torture scandalise et radicalise l’armée. On pourra ici compléter cette partie par une lecture approfondie des travaux de Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche. Les militaires théorisent ainsi la notion de « guerre révolutionnaire » alliant guerre psychologique contre l’ennemi et action sociale envers les populations indigènes allant jusqu’à la volonté d’intégration pour sauver l’Algérie française. C’est la fin de la ‘Grande Muette’. La participation des militaires à la prise du GG et à l’arrivée de De Gaulle au pouvoir va être déterminante. L’armée se politise : Salan, qui a reçu du nouveau président du conseil Pfimlin les pouvoirs civils et militaires, en est le symbole tout comme Massu. De même, la création de Comités de Salut Public en Algérie leur fait la part belle jusqu’à la mise en demeure de De Gaulle de les quitter.

Par contre, l’auteur se contente de présenter succinctement la guerre qui secoue l’Algérie comme l’étude des défaillances de la IVème République très souvent décrite comme impuissante devant les coups de semonces des velléités centrifuges des peuples colonisés ou encore devant la menace communiste.

C’est essentiellement sur la description des personnages que l’ouvrage innove. Ils sont tous étudiés dans leur contexte avec un rappel de leurs actions passées pour mieux éclairer leurs prises de décisions. La trame du retour de De Gaulle au pouvoir est ainsi présentée autrement que par la succession de journées qui le rapprochent de la tête du gouvernement.

Plus intéressant encore, Michel Winock présente la préparation du référendum sous le prisme des réactions politiques et intellectuelles qui, pour beaucoup, sont réduites à l’acceptation sans enthousiasme comme Raymond Aron ou Hubert Beuve-Méry. Plus largement, le scrutin va avoir à court terme des conséquences majeures : la Guinée de Sékou Touré refuse avec son peuple la fédération proposée par la Constitution et devient de facto indépendante mais, aussi, ce vote marque le début du recul de l’électorat communiste qui n’a pas voté comme un seul homme contre. Enfin, l’auteur dresse rapidement les conséquences futures de cette nouvelle constitution : bicéphalisme de l’exécutif et cohabitation sont les pierres d’achoppement pour de nombreux opposants.

L’épilogue répond à la question centrale qui sous-tend l’ouvrage : la théorie du coup d’état. De Gaulle en est-il l’inspirateur ? La comparaison avec le 18 Brumaire et le 2 Décembre 1851 est intéressante et stimulante. Mais cette analyse n’est-elle pas à nuancer ? En effet, en 1799 ou en 1851, les citoyens n’ont qu’une conscience très réduite de la république. Ce n’est pas le cas en 1958.
En fait, c’est plus du gaullisme, autour des fidèles du Général, que de De Gaulle lui même que vient le complot du 13 Mai 1958 même si ce dernier n’a jamais condamné les insurrections d’Alger et d’Ajaccio et à su se servir de la préparation de l’opération Résurrection pour son retour aux affaires. De même, le vote d’investiture de De Gaulle à l’Assemblée Nationale est il légitime comme le soutiennent les gaullistes ou contraint pour nombres de ses opposants? Même si la légitimité apparaît douteuse, la légitimation par le peuple est indiscutable aussi bien lors du référendum que lors des élections législatives de novembre.
L’auteur affirme ainsi, à l’opposé d’un Labrousse pour qui l’économie est seule responsable de l ‘évènement, la primauté du politique dans la genèse de la crise. Il égrène alors les six principaux acteurs de cette histoire particulière en évaluant la capacité de mobilisation, leur conviction : Delbecque, Pfimlin, Salan, Soustelle, Mollet, Coty et enfin De Gaulle.

Enfin, l’ouvrage se termine par un petit appendice sur le thème ‘Que sont-ils devenus ?’. Assez surprenant voire déroutant au début pour qui s’intéresse aux événements de l’Algérie française et de son dénouement, il peut s’avérer utile pour celui qui n’a pas de connaissances précises sur la question. La bibliographie est thématique mais aurait méritée, peut être pour un tel ouvrage, d’être commentée.

Cette triple temporalité est donc au cœur des dix chapitres de l’ouvrage. Le style est alerte et vivant. Les nombreux passages relatifs à cet événement se lisent sans effort et avec un plaisir non feint grâce à de nombreuses anecdotes historiques. Par exemple, l ‘auteur décrit Saint Cloud comme le lieu de « l’histoire des crépuscules politiques » comme pour le 18 Brumaire ou la signature des ordonnances de juillet 1830.
De nombreux extraits de discours, de Mémoires des principaux acteurs et d’articles de journaux émaillent cet ouvrage. Certains sont connus mais de nombreux passages sont de véritables mines collectées par Michel Winock telle cette phrase attribuée à Poujade à propos du référendum du 28 Septembre : « Il est invraisemblable que la Constitution, qui sera le cadre de notre vie de demain, puisse être acquise par les voix des peuplades illettrées ou cannibales qui disposeront de la même représentation que les auvergnats moyens ».

Cet ouvrage est donc à recommander aux collègues qui veulent mieux connaître la période mais aussi à ceux qui cherchent une lecture agréable, véritable synthèse de la période et mise en abîme très bien ficelée.

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