Fabrice Bouthillon
Nazisme et Révolution -Histoire théologique du national-socialisme. 1789-1989
Fayard/Commentaire 2010, 329 p, 19,90 euros.

Il existe plusieurs manières dʼaborder lʼétude du nazisme. Fabrice Bouthillon,
Professeur à lʼUniversité de Brest, a choisi la forme de lʼessai historique qui replace le nazisme dans lʼhistoire allemande et européenne. Lʼouvrage peut être divisé en deux parties. Les quatre premiers chapitres replacent le nazisme dans la perspective de lʼhistoire allemande contemporaine ; les trois suivants analysent trois “moments” de lʼhistoire du nazisme. Fabrice Bouthillon accorde une place privilégiée au testament politique de Hitler,dicté le 29 avril 1945. Le sous-titre de lʼouvrage, ainsi que les bornes chronologiques choisies par lʼauteur ne doivent pas être négligées. Au-delà dʼune mise en perspective historique brillante du nazisme, Fabrice Bouthillon accorde une place importante à la dimension religieuse et apocalyptique du nazisme. Quant aux bornes chronologiques choisies, elles soulignent le désir de lʼauteur de replacer le nazisme dans une perspective historique allant de la Révolution Française à la Réunification de lʼAllemagne.

Une mise en perspective de lʼhistoire allemande.

La thèse centrale de lʼauteur est la suivante : la Révolution Française a ouvert dans toute lʼEurope, sauf au Royaume-Uni, une nouvelle période historique. La Révolution brise lʼancien pacte social et politique fondé sur le respect dʼune autorité traditionnelle, et cherche à fonder sur la Raison et des valeurs universelles un nouveau pacte social (tâche impossible pour lʼauteur).
Dès lors lʼopinion européenne se divise entre une Gauche qui cherche à mettre en oeuvre ces valeurs fondées sur la Raison , la Justice, lʼʼEgalité et lʼuniversalisme, et une Droite qui rejette ces principes et fait lʼéloge de la tradition, de la contre-révolution, du particularisme,de la nation. Pour tenter de résoudre cette tension, plusieurs expériences, que lʼauteur nomme des “centrismes”, sont mises en oeuvre. Il peut sʼagir dʼun “centrisme par exclusion des extrêmes” qui exclut les principes de lʼextrême-droite, comme ceux de lʼextrême-gauche (disons, pour schématiser, la démocratie libérale ou lʼautoritarisme bismarckien),et un “centrisme par addition des extrêmes” qui emprunte des éléments aux deux extrémismes,le bonapartisme et le nazisme pouvant en être deux exemples.

Lʼ Allemagne nʼéchappe pas à la rupture politique inaugurée par la Révolution Française. Les conquêtes napoléoniennes mettent fin au Saint-Empire romain germanique fondé sur un compromis entre lʼAutriche et les principautés allemandes. Dès lors se pose le problème de la refondation de lʼautorité politique en Allemagne. Qui peut incarner cette autorité ? Faut il ou non inclure lʼAutriche ? Quelle place accorder au catholicisme, garant du pouvoir impérial des Habsbourg? De plus, comme dans le reste de lʼEurope, lʼopinion se divise entre une Gauche libérale ou socialiste dont les idéaux sont fondés sur lʼuniversalisme et la raison, et une Droite fondée sur lʼexaltation du nationalisme, du particularisme et de la langue allemande.
Bismarck met en place une politique centriste par exclusion des extrêmes. Il fait une concession à la Gauche en créant un Reichstag élu au suffrage universel, qui vote le budget et les lois. Mais en même temps le Reichstag ne peut renverser le chancelier, qui nʼest responsable que devant lʼEmpereur et le système électoral favorise les plus riches, lʼobjectif de Bismarck étant de briser lʼexpansion électorale du parti social-démocrate. Contre la Droite, Bismarck limite le pouvoir de lʼÉglise catholique, et refuse dʼintégrer lʼAutriche à lʼEmpire allemand. Mais en même temps, Bismarck fait des concessions à ses ”adversaires” (lois sociales, démantèlement des lois vexatoires dirigées contre les catholiques, alliance avec lʼAutriche dans le cadre de la Duplice). Au total, Bismarck avait fondé un régime solide dont la légitimité reposait principalement sur ses propres actions. Le renvoi de Bismarck par Guillaume II en 1890 fragilisa lʼéquilibre politique de lʼAllemagne. Au cours des années 1890-1914, on assista aux progrès du parti social démocrate allemand ( SPD), qui obtint 35% des voix en 1912 , ce qui rendait la parlementarisation du régime inenvisageable pour les dirigeants allemands. Mais lʼannée 1890 vit aussi la fondation de la Ligue pangermaniste qui développait des thèses expansionnistes et racistes. Quoi quʼil en soit en 1914,la question de la responsabilité du pouvoir (appartenait- elle à lʼempereur ou au chancelier ?) nʼétait pas tranchée.

La Première guerre mondiale semble fournir une solution à la rupture du pacte social inaugurée en 1789. Lʼincapacité des partis socialistes à empêcher la guerre et leur ralliement, au moins provisoire, au conflit,les “unions sacrées” proclamées dans les pays belligérants soudent les nations et semblent assurer lʼunité nationale. Plus encore, lʼexpérience des combats à laquelle Bouthillon consacre quelques pages remarquables (pp 94-96),constitue le point culminant de cette dialectique entre lʼuniversel (la rationalité technique de la guerre qui réduit le soldat à nʼêtre quʼun ouvrier du front),et le local (le retour des combattants à l”animalité”).Toutefois lʼarrêt de lʼoffensive allemande sur la Marne qui écarte toute possibilité de victoire réelle, brise lʼ”union sacrée” allemande.
Une partie de la Gauche critique la guerre. A Droite, on assiste à la naissance dʼun parti extrémiste. Les tentatives “centristes” par exclusion des extrêmes échouèrent, en particulier les tentatives pour signer une paix de compromis en 1917. On assista à un glissement très à Droite de lʼAllemagne lorsque le grand état-major dirigé par Ludendorff exerça une véritable dictature. Toutefois, fidèle à sa théorie du centrisme par addition des extrêmes, Bouthillon estime que Ludendorff adopta certains thèmes de Gauche,telles que la militarisation de lʼéconomie, proche dʼune socialisation de lʼéconomie, ou lʼaide apportée à Lénine pour quʼil puisse traverser lʼAllemagne en 1917.
Au total, alors que la victoire assied la légitimité de la République en France, la défaite allemande posa de manière aigüe le problème du pacte social et politique.
La République de Weimar est marquée par des périodes de troubles, puis de stabilisation, puis à nouveau de troubles, lors de la crise de 1929-1933 qui devait conduire la nomination de Hitler comme chancelier. Les tentatives de compromis, menées par le Chancelier Brüning dirigeant du Zentrum,le parti du Centre catholique, échouèrent. Lʼauteur suggère que le Vatican et en particulier le cardinal Pacelli ( le futur Pie XII) nʼaurait pas été hostiles à une alliance entre les partis de Droite et les nazis afin dʼobtenir un concordat, signé du reste après lʼarrivée de Hitler au pouvoir. Quoi quʼil en soit, la complicité de certains dirigeants, en particulier de Von Papen,conduisirent à la désignation de Hitler comme chancelier.

Trois moments de lʼhistoire du nazisme.

Lʼauteur étudie trois “moments” de lʼhistoire du nazisme et consacre une attention particulière au testament politique de Hitler.
– Le meeting du parti nazi du 24 février 1920 à Munich apparaît comme un événement fondateur. Hitler lui accorde une place importante dans “Mein Kampf”, et Fabrice Bouthilllon y repère tous les éléments de la pratique et de la doctrine nazie : la préparation minutieuse de la réunion, lʼexpulsion violente des opposants, lʼintimidation, lʼexclusion des Juifs, lʼantisémitisme, lʼencadrement de la masse, lʼunanimité fabriquée par le vote à mains levées. Le nazisme reprenait certaines pratiques et certains thèmes de la Gauche, ce qui conduit lʼauteur à présenter le nazisme à la fois comme un mouvement né à lʼextrême-droite et haïssant la gauche, mais aussi comme un parti “centriste par addition des extrêmes” cherchant à réaliser lʼunité des Allemands.
La conception “völkisch” du monde. Le terme, difficile à traduire, désigne à la fois le “peuple” et la “race”. Fabrice Bouthillon analyse un passage de ”Mein Kampf” dans lequel Hitler expose sa vision du monde. Hitler oppose la conception libérale et socialiste (destinée, comme il se doit, à assurer la domination des Juifs) à la conception raciale du monde, qui exalte la force, lʼinégalité. Mais en même temps, il sʼagit de réaliser lʼunité des Allemands dans un “maître-peuple” (ou une “race des seigneurs”) destinée à dominer le monde. De plus, la dimension charismatique de Hitler nʼest pas à négliger. Cette dimension de meneur charismatique aurait permis de réduire la fracture droite-gauche.

Le testament de Hitler

Fabrice Bouthillon accorde une place importante au testament de Hitler. Ce texte, dicté le 29 avril 1945, comporte plusieurs aspects .Hitler rejette dʼabord la responsabilité de la guerre sur les Alliés et sur les Juifs. Il reconnait ensuite avoir ordonné lʼextermination des juifs, en “représailles” aux souffrances (guerre, bombardements) subies par les Allemands. Dans un second temps, Hitler prend acte du fait que la guerre est perdue et annonce son suicide. Il fait ensuite part de décisions politiques. Goering et Himmler, coupables dʼavoir voulu négocier avec les Alliés, sont expulsés du parti nazi.
Hitler compose alors un nouveau gouvernement qui serait présidé par Dönitz et dans lequel Goebbels occuperait le poste de chancelier. Enfin le texte sʼachève par un appel au respect des “lois raciales” et par un appel à la résistance contre la “juiverie mondiale”.
Fabrice Bouthillon commente longuement ce texte, et y voit bien plus que le dernier texte dʼun dictateur vaincu, miné par la maladie. Il montre dʼabord quʼHitler a longtemps espéré quʼune paix séparée serait possible, soit avec les Soviétiques, (Staline avait longtemps cru que lʼAllemagne nʼattaquerait pas lʼUnion soviétique), soit avec les Anglo-Américains. Mais ce projet nʼaboutit pas. Surtout, lʼauteur souligne la dimension théologique du testament et du suicide de Hitler. Le dictateur nʼappelle pas en effet à la capitulation mais envisage la survie du nazisme. Le suicide de Hitler pourrait être interprété comme un sacrifice destiné à assurer la survie du nazisme. En dépit du paganisme du nazisme, le suicide de Hitler aurait eu une dimension religieuse qui sʼapparenterait à une” Imitatio Christi” Par son suicide , Hitler aurait voulu assurer la continuité du nazisme au-delà de sa mort. Toutefois, on sʼen doute, Hitler sʼapparenterait davantage à lʼAntéchrist. On peut en voir de signes dans le caractère profanateur du nazisme ( la croix gammée,la présentation de Hitler comme le nouveau messie, lʼextermination des juifs). Cet aspect antichristique du nazisme apparaît dans lʼextrême violence du nazisme et dans son désir de créer un Empire fondé sur des principes contraires aux valeurs élémentaires de lʼhumanité. Cette analyse a le mérite de souligner le caractère apocalyptique du nazisme. Mais ce projet impossible et profanateur a échoué et malgré le souhait de Hitler,le nazisme nʼa pas survécu. La réunification allemande sʼest opérée sur dʼautres bases.

Fabrice Bouthillon a écrit un essai brillant qui replace le nazisme dans la perspective de lʼhistoire allemande, et, au-delà, dans le contexte théologico-politique de lʼhistoire du monde occidental. Son livre rendra de grands services à ceux qui souhaitent replacer le nazisme dans la perspective “longue” de lʼhistoire allemande, ou à ceux qui sʼintéressent aux bases du totalitarisme nazi. On peut ne pas toujours partager son explication du nazisme comme volonté de concilier idéaux de gauche et de droite. On peut également estimer quʼil nʼaccorde pas assez dʼimportance à la violence de la répression nazie, dirigée contre les opposants de gauche ou au soutien dʼune partie des groupes dirigeants. Mais, au-delà,le livre de Fabrice Bouthillon a le mérite de rappeler ce qui fait le caractère énigmatique du nazisme : dans un monde moderne,plus ou moins individualiste et démocratique, sʼest déployé un régime marqué par la violence et la dimension apocalyptique. Comme le soulignait déjà Joseph de Maistre, cité par lʼauteur : “La contrerévolution ne sera pas une révolution contraire, elle sera le contraire de la Révolution”.