C’est à coup sûr un livre original qu’a écrit Anne Lehoërff, professeur des universités en Protohistoire européenne et spécialiste de la métallurgie du bronze, des sociétés protohistoriques et de l’histoire de la recherche Professeur des universités à Lille, membre de l’Institut universitaire de France et vice-présidente du Conseil national de la recherche archéologique. Son dernier ouvrage, « Préhistoire d’Europe. De Néandertal à Vercingétorix, -40 000/-52 avant notre ère », est paru chez Belin en 2016. https://clio-cr.clionautes.org/prehistoires-deurope.html.

Sur la forme, le style est singulier. On est loin de l’article scientifique, de l’essai scientifique et même de l’ouvrage de vulgarisation. Qu’est-ce donc ? Un livre entre-deux qui alterne une réflexion sur le métier de préhistorien, ses liens avec l’histoire, la symbolique de l’épée ou de l’armure, et une présentation en quelques longs passages des détails de la fabrication d’une épée qui ravira les passionnés. A cela s’ajoute tout une réflexion sur la guerre et, en prologue des six chapitres, de courts récits où l’on suit un guerrier de l’An Mil (-1000), sorte de fil rouge qui replace les découvertes dans une hypothétique reconstitution Un peu comme Eric Pincas qui nous avait transporté il y a 30 à 40 000 ans avec un chamane, hors du temps, pour reprendre les éléments scientifiques après chaque hypothèse annoncé par celui-ci. Eric Pincas, « Qui a tué Néandertal », Editions Michalon, 2008, rééd. 2018.

Sur le fond, le livre ne traite pas véritablement de la violence comme d’autres auteurs ont déjà entrepris ou de la guerre vue par l’ethnologie Marylène Patou-Mathis, « Préhistoire de la violence et de la guerre », Paris, Odile Jacob, 2013. Lawrence Keeley, « Les guerres préhistoriques », Perrin, Coll. Tempus, 2009, 472p., traite des guerres de la préhistoire et des guerres d’autres temps… Jean Guilaine & Jean Zammit, Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Paris, Seuil, 2001, 378 p., Bibl.,fig., pl. Pierre Clastres « Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives» La Tour d’Aigues, Editions de l’Aube, (1977), 1997, Edition de l‘Aube, coll. Poche essai, 2016, 80p. Réflexion pour savoir si la guerre relève de la nature ou de la culture (sociologie et anthropologie) mais de la guerreQuelle différence entre la violence et la guerre ? Elle est notable : La guerre entraine toute la société dans une organisation qui lui est dédié ce qui rejoint la définition de Marylène Patou-Mathis : « la guerre a pour caractéristique essentielle d’être méthodique et organisée; elle consiste à maîtriser l’emploi de la violence au sein de la communauté pour le tourner vers un ennemi extérieur ». à partir des armes. Le titre du livre aurait pu préciser qu’il s’agissait de la guerre en Europe car il existe déjà des guerres au Moyen-Orient au 3e millénaire avant notre ère. Mais c’est l’épée qui intéresse cette spécialiste de la métallurgie du bronze et elle part donc d’un constat archéologique : le sol européen, du Danube à la Garonne et de l’Atlantique à la Baltique regorge de centaines de milliers d’armes que les scientifiques ont archivées, regroupées et classées mais sans réellement chercher à les interpréter et à comprendre les raisons de leur fabrication. Il semblerait que l’Europe ait été caractérisée par l’invention, la production et la normalisation de masse de l’armement et notamment de l’épée…

De l’autobiographie…

Dès lors le chapitre introductif peut surprendre : il est… autobiographique et nous présente la rencontre entre Anne Lehoërff et les armes… à Venise… dans un musée. On suit son parcours, son cheminement. Nous sommes bien loin des champs de bataille qu’on pouvait imaginer.

Mais, n’oublions pas : c’est à partir des traces archéologiques, de ce qui a été inventorié, classé, que se fonde la recherche et c’est le fondement de l’ouvrage loin des interprétations qui s’appuient sur l’ethnologie.

…À l’historiographie.

Après un passage où l’auteur ne manque pas de dénoncer une certaine mise à l’écart de la préhistoire par les historiens Ce n’est pas la première a dénoncer une frontière chronologique, intellectuelle : Jean Guilaine et Jean Zammit n’hésitent pas à dire qu’ « à rejeter la préhistoire dans les brumes d’une époque confuse lointaine, l’historien qui voit dans l’avènement de l’écriture le début d’un monde organisé, commet une faute méthodologique profonde », in « Le Sentier de la guerre : Visages de la violence préhistorique », page 8 dans l’avant-propos, Paris, Seuil, 2001 https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/quoi-de-neuf-la-prehistoire-44-la-prehistoire-est-elle-de  Inversement elle n’hésite pas aussi à critiquer les paléolithiciens qui au nom d’une démarche strictement scientifique refusent l’histoire. Elle fustige aussi les archéologues qui perdent de vue toute perspective historique. Elle dénonce ce « refus d’intégrer les sociétés orales à l’histoire, entérinant d’un côté comme de l’autre une frontière obsolète »., le premier chapitre, de nature historiographique cette fois, explique les différentes approches du fait guerrier et/ou de la violence jusqu’à un passé récent. Elle aborde la question de la guerre, de son récit à sa théorie, d’Homère à Von Clausewitz en passant par Hobbes et Rousseau qui laisseront peu à peu la place à la démarche scientifique. Ainsi, au delà de la violence reconnue, la pensée scientifique aura mis beaucoup de temps avant de reconnaître la guerre et on note encore aujourd’hui qu’il y a « quelques marches intellectuelles que l’on a peine à gravir ».

Et donc ? Maintenant ? La guerre ? Et bien non car comme le dit l’auteure, « il faudra patienter pour jeter les armes dans la bataille » (p.32). Elle commence d’abord à traiter le sujet par les preuves dont dispose l’archéologue pour son enquête. Après tout, n’est-ce pas là, la démarche du scientifique ? Elle passe donc en revue tout ce qui a un rapport avec la guerre. Et de reposer au passage la question de savoir comment faire de l’histoire avec de l’archéologie. En effet, même si, prise une à une, ces preuves commencent à être abondantes, le récit est difficile à partir de ressources lacunaires Exception faite de la reconstitution des derniers jours d’Ötzi paru dernièrement dans le périodique Nature (https://seenthis.net/messages/704506) .

Seront ainsi étudiés, les éventuelles preuves iconographiques pour un récit figuré. Les exemples choisis L’homme de Pech-Merle (- 20000), la trop fameuse scène du Puit de Lascaux (-15000) ainsi que les gravures de la grotte de l’Addaura (Sicile, -10000). ne sont peut-être pas les meilleurs On ne sait pas si, dans le premier cas, l’homme (ou plutôt l’anthropomorphe) « porte les traits ou s’il est criblé de traits » si, dans le deuxième, il s’agit bien d’une scène ou si, dans la troisième, la violence concerne les anthropomorphes. mais pour cette lointaine époque du Paléolithique, les représentations sont toutes sujettes à interprétation. Que dire des lieux de combat ? Les preuves sont plus précises, moins problématiques même si comme le souligne l’auteure, elles font aussi l’objet d’idéologie (Gergovie, Alésia, Teutoburg à la limite de l’Âge du fer pour la protohistoire). En remontant dans le temps, on ne trouve que les grandes enceintes du Néolithique moyen qui peuvent être mise en perspectives avec des traces de potentiels affrontements Finalement, le seul véritable exemple de champ de bataille remonte à l’Âge du bronze vers 1200 avant notre ère dans un site de la vallée de la Tollense (Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Allemagne)..

Que dire des lieux et objets de culte aux abords des lieux de combats ? Il existe peu de trace, sauf à l’âge des métaux où les signes de multiplient à partir de la fin du IIIe millénaire (Ribemont-sur-Ancre, Gournay-sur-Aronde)  : espaces dédiés, mise en scène des restes humains, armes mutilées… comme le dit l’auteure, on est quand même plus dans l’étude des pratiques cultuelles que celle de la guerre proprement dite. Les restes d’enceinte ? (Boussargues par exemple). Considérés au début comme des remparts, ils ne seront vue par la suite que comme de simples clôtures (Cf. le passage sur « Le sentier de la guerre »). On en revient toujours dans cet ouvrage aux interprétations qui fluctuent en fonction du contexte historique (Cf. le passage sur « l’archéologie à la remorque de l’histoire »). Finalement, le plus sûr témoignage ne reste-t-il pas les squelettes et les esquilles ? Même pas. Il y a de nombreuses traces de violence qui montrent des lieux d’affrontement mais ceux-ci ne sont pas « guerriers » Entre Wadi Sahada et Djebel Sahaba, sur le site dit « 117 », par exemple, les archéologues ont retrouvé 59 squelettes (-12000/-10000) ; sur le site de Naturuk non loin de Turkana, il y a 10 000 ans, 27 individus ont été massacrés. Ces sites comme d’autres peuvent être considérés comme de simples lieux de violence et non des champs de bataille. https://www.pourlascience.fr/sd/anthropologie/embuscade-au-paleolithique-tardif-12244.php https://www.researchgate.net/publication/291378615_Inter-Group_Violence_among_Early_Holocene_Hunter-Gatherers_of_West_Turkana_Kenya  https://www.cam.ac.uk/research/news/evidence-of-a-prehistoric-massacre-extends-the-history-of-warfare.

Les deux chapitres suivants (« Quand le métal parle », « Des armes comme une liste à la Prévert ») sont placés sous le signe de la technique L’auteure y parle des pourcentages d’étain dans la composition du bronze (ni trop, épée trop dure et cassante, ni trop peu, de plomb pour faciliter la coulée) ; des problèmes des traces, des essais (on refont l’erreur, on ne la jette pas comme la pierre mal taillée);de l’évolution des épées, des fourreaux, des lances, des flèches, des lames emmanchées, des boucliers, des casques et du « métal sur le buste » ainsi que du taux de déformation de la tôle…. Apparait, enfin, le visage  de l’artisan et sa chaîne opératoire Terme promu par André Leroy-Gourhan pour le lithique et le paléolithique.. Mais, comme à chaque fois, on a toujours un retour sur l’historiographie, un passage sur les problèmes rencontrés par les chercheurs et cette fois-ci des interrogations sur l’inégalité de traitement des diverses familles de métaux chez les scientifiques (or, alliage cuivreux, fer), le statut de l’œuvre (reste ordinaire ou œuvre d’art), les référentiels typo-chronologiques…

Vous l’aurez compris, sans même que l’auteure se pose elle-même la question (p.136) «quel drôle de cheminement vais-je (puis-je) passer des objets métalliques à la guerre » (p.136) … en parlant de recettes de cuisine., on s’interroge sur le cheminement de la pensée car l’ouvrage n’est pas une démonstration mais tient aussi de l’essai, de l’autobiographie et de l’article technique Que de détails ! point de fusion des métaux ferreux, non ferreux, montée en température, apparition du boulet en fonte, des canons… mais on s’éloigne comme à l’habitude de l’épée de l’Âge du bronze..

« Partir au combat ». C’est l’une des deux parties (avec les deux précédentes) les plus en lien direct avec le titre du livre !

Les passages sur le Paléolithique, le Mésolithique sont courts. A partir du Néolithique, l’étude s’allonge comme pour signifier la présence de plus en plus importante de la guerre La guerre…ou des violences au Paléolithique ? La réponse est rapide : « la « guerre » ne peut être prouvée ». Point de doute au Mésolithique où « les représentations d’archers, d’affrontements entre hommes invitent à envisager comme possible des pratiques d’affrontement en groupes qui soient socialement encadrées ». La polyvalence des techniques au Néolithique et donc l’ambiguïté des armes ont souvent fait basculer l’avis des archéologues sur l’absence de la guerre à cette époque même si, la violence demeure toujours présente.. Mais on n’échappera pas à la réflexion de l’évolution des recherches sur la guerre, sur la violence et même sur notre regard sur elle au cours des millénaire…

Peu à peu on arrive à l’époque centrale du livre, celle dont l’auteure est spécialiste (« Déclaration de guerre à l’âge du Bronze » et « Le visage plurielle de la guerre à l’Age du Fer ») : vers 1700 avant notre ère, l’épée constitue une rupture dans l’équipement de combat. Arme de guerre individuelle, inventée par les bronziers de l’Europe tempérée et nordique L’âge du bronze est une période de la protohistoire et de l’histoire caractérisée par un usage important de la métallurgie du bronze. Les limites chronologiques de l’âge du bronze varient considérablement selon l’aire culturelle et selon l’aire géographique considérées. Ici, l’auteur s’intéresse à la période post -1700. On exclura la harpé ou khépesh des Egyptiens., elle est dédiée spécifiquement au combat, mais sert à tuer tout autant qu’au prestige. C’est le chapitre incontournable, riche, de la description des armes, de leur évolution, des types de combat mais aussi de tout ce qu’elles ont bouleversé dans la société. La figure du guerrier émerge. Elles rendirent la guerre légitime et l’organisèrent aussi bien économiquement que politiquement  https://www.franceculture.fr/oeuvre/par-les-armes  . Deux figures dans cette société ressortent donc : l’artisan (le forgeron) et le guerrier. C’est le binôme inséparable de l’âge du Bronze. C’est le lien étroit de ces deux fonctions qui marque l’Âge du bronze et, loin du comparatisme ethnographique Alain Testart, «Avant l’histoire. L’évolution des sociétés de Lascauxà Carnac, paris, Gallimard, 2012 p. 190., l’auteure en arrive à dire qu’il n’y a pas de société équivalente dès lors qu’on associe les questions techniques aux modèles sociaux et politiques puis in fine de la guerre.

Cependant… un étrange aveu arrive page 248 : « A ce point de l’enquête, il est temps de mettre un peu d’ordre ! J’ai sans doute donné l’impression d’avoir -en conscience- entraîné le lecteur dans les broussailles… Et maintenant on fait quoi ? Ai-je envie de demander à ceux qui se pose la question mais qui ne tiennent pas la plume pour l’écrire ». Et s’en suit de nouveau une réflexion théorique sur l’organisation des sociétés de l’Âge du bronze et du Fer ; Une réflexion sur l’évolution de l’archéologie à propos de son sujet : les armes, les squelettes, les os… sur la guerre  On retiendra que Jean Guilaine et Jacques Sémelin incarnent les dernières mutations méthodologiques et les changements de regards majeurs. (« La guerre dans tous ses états », chapitre avant la conclusion).

Conclusion :

Raconter la guerre au travers les armes et un exercice difficile et pourtant nécessaire.

Nécessaire parce que c’est par les armes que la guerre naît et qu’on ne saurait raconter la guerre dans ces périodes lointaines sans partir d’elles. C’est aussi par ces armes que la société est transformée et elles nous donne donc une partie de la clé pour nous permettre de mieux comprendre ces sociétés.

Difficile car une arme ne raconte pas d’évènements, d’histoire (« une arme seule ne fait pas la guerre ») et que le lecteur se sent parfois un peu seul devant ces témoins presque muets.

Reste au final une réflexion bouillonnante (buissonnante  ?) sur la guerre à partir de l’âge du Bronze à laquelle vient s’ajouter des réflexion sur l’historiographie (notre vision de la guerre), une bonne dose de technique et un zeste d’autobiographie Pour ceux qui trouveraient l’ensemble de l’ouvrage un peu trop surprenant, les pages 299 à 335 de « Préhistoire d’Europe, de Néandertal à Vercingétorix 40000-52 avant notre ère »   https://clio-cr.clionautes.org/prehistoires-deurope.html , résument le sujet de la guerre (de -6000 à -800 environ) sans la biographie et les techniques de la métallurgie .