Charlotte de Castelnau-L’Estoile retrace une enquête de 7 années sur une affranchie, accusée de s’être mariée au Brésil alors que son premier mari était encore vivant en Angola.

Née esclave en Afrique, déportée en Amérique puis esclave sur place, l’enquête lui donne peu la parole et elle doit attendre sa comparution devant le juge pour pouvoir s’exprimer. Le procès se déroule sur quatre lieux : Salvador de Bahia au Brésil, Luanda et Massangano en Angola et Lisbonne.

Le contexte de l’arrivée au Brésil de 300 000 esclaves entre 1676 et 1700 est évoqué en introduction par l’historienne. Le choix de travailler sur Pascoa Vieira s’explique par l’ampleur des sources, le crime de bigamie dont elle est accusée la sort en effet de l’anonymat. Une enquête de 7 ans, 114 folios représentent une matière intéressante pour la chercheuse. L’Inquisition ne tient pas compte de son statut d’esclave, elle est paradoxalement dotée d’une responsabilité pénale et d’une capacité juridique, malgré son absence de droits. Charlotte de Castelnau-L’Estoile la présente comme une esclave ordinaire malgré le caractère exceptionnel des sources qui la concernent. Les 25 témoignages permettent aussi de brosser le portrait d’une société.

La dénonciation

En juillet 1693, Pascoa Vieira est dénoncée par son maître qui s’appuie sur deux témoins ayant rencontré le mari de celle-ci en Angola. Le sacrement du mariage est indissoluble, c’est pour cela qu’elle est poursuivie par l’Inquisition. Dans les procès menés par l’Inquisition portugaise, la bigamie arrive en 2e dans les motifs de poursuites, après le judaïsme. Contrairement aux idées reçues, la lutte contre les superstitions et la sorcellerie reste minoritaire dans les procès de l’Inquisition. Le crime de sodomie donne proportionnellement lieu pour souvent à des procès et est plus sévèrement condamné que la bigamie.

Francisco Alvares Tavora, maître de Pascoa, est notaire public de la ville. Il dit craindre le tribunal de l’Inquisition après l’installation d’un commissaire permanent de l’Inquisition à Bahia. Un second commissaire permanent est présent au Brésil à Pernambouc. S’il ne l’avait pas dénoncée, il aurait pu être poursuivi pour complicité.

La description de Salvador de Bahia révèle un monde très marqué par l’esclavage où il n’est pas nécessaire d’être riche pour posséder des esclaves. Maîtres et esclaves appartiennent à la même Eglise. Les esclaves reçoivent le baptême, se marient à l’Eglise, se confessent, communient et reçoivent l’extrême-onction. Ils sont considérés comme des chrétiens comme les autres, leurs souffrances doivent leur permettre d’accéder au Salut.

Une enquête judiciaire à l’échelle de l’Atlantique

Huit mois plus tard, l’enquête inquisitoriale s’ouvre à Lisbonne. Les questions à poser aux témoins en Angola sont préparées scrupuleusement. Ils doivent être « vieux chrétiens », les témoignages doivent rester secrets et être acheminés sur deux bateaux afin de limiter les pertes.

En mai-juin 1694, une information judiciaire est menée à Salvador de Bahia. Les témoignages indiquent que Pascoa aurait été vendue en raison de la mésentente avec son premier mari. Le maitre explique que les deux esclaves ont insisté pour se marier. Après la découverte de la bigamie, ils les a séparés en vendant rapidement Pedro, peut être à un prix inférieur à sa valeur. Il semble avoir eu peur de l’Inquisition après la révélation de son cousin, un Portugais d’Angola qui a connu Pascoa en Afrique. Le couple semblait uni, puisque Pascoa se plaint de cette séparation à son curé. Le mariage a également été rapide, un an après l’arrivée de Pascoa au Brésil.

En avril 1695, l’enquête se poursuit à Luanda. Les délais sont allongés car le trajet depuis Lisbonne est plus long mais aussi parce que l’Inquisition n’y dispose pas d’une représentation permanente. Les témoins confirment un mariage en Angola, un témoin indique avoir dit à Pascoa que son premier mari était toujours vivant. Les enquêteurs recherchent le nom du prêtre qui les a mariés afin d’apporter la preuve d’un mariage religieux.

Là encore, le parcours de Pascoa est replacé dans une histoire plus large. Charlotte de Castelnau L’Estoile décrit ainsi Luanda comme un port tourné vers le commerce des esclaves et comme un élément de l’Angola brasilica, c’est-à-dire de l’ensemble complémentaire formé par l’Angola et le Brésil. Les interactions sociales, commerciales et culturelles entre les deux espaces sont ainsi décrites. L’enquête révèle la fréquence des échanges entre ces deux espaces, les circulations des hommes, les nouvelles des uns et des autres échangées malgré l’océan qui sépare les deux sociétés.

« Le bien de la justice »

Le 11 septembre 1697, le procureur de l’Inquisition prononce son réquisitoire à Lisbonne. Selon lui, Pascoa est coupable de bigamie. Il manque cependant au dossier le premier certificat de mariage. Il s’appuie ainsi sur des témoignages qu’il confronte au second certificat de mariage. Cependant, il ne convainc pas les inquisiteurs. Ils souhaitent ainsi poursuivre l’enquête.

De nouveaux acteurs, les Capucins, entrent ainsi dans cette vaste enquête. Le premier mariage de Pascoa aurait été célébré par un missionnaire capucin. Les pouvoirs confiés par la papauté à ces missionnaires sont alors vérifiés : la question est de savoir si ce premier mariage est valide. Malgré de nouveaux témoignages, les inquisiteurs estiment qu’il n y a pas de preuve légale et poursuivent l’enquête.

Massangano : l’ancien monde de Pascoa

De nouvelles auditions de témoins éclairent le parcours de Pascoa. Sa vente est en réalité un châtiment pour fuite. Son premier mari a refusé de la suivre, mettant en avant une mauvaise entente conjugale. En effet, un maître ne peut pas séparer un couple d’esclaves mariés. Détail intéressant : la couleur de peau des maîtres n’est jamais mentionnée. Or, Pascoa indique que ses maîtres étaient des mulâtres. Aleixo, premier mari de Pascoa, témoigne aussi. Informé du nouveau mariage de cette dernière, il s’est renseigné sur son nouveau mari. Dans cette sociétés, les femmes sont propriétaires et transmettent la fortune. Il existait en Angola différents statuts pour les esclaves : la particularité de Pascoa est d’avoir changé de statut. Les esclaves domestiques (mukama) comme elle ne sont pas destinés à la traite atlantique. Pascoa est condamnée pour adultère et marronnage.

Contre-enquête à Bahia. Pedro Arda et Pascoa à la manoeuvre

Pascoa et son second mari déclenchent une contre-enquête auprès du tribunal de l’archevêque de Salvador. En janvier 1697, Pedro Arda se plaint d’être séparé de sa femme auprès de l’archevêché, après avoir supplié son ancien maitre en vain. Selon l’esclave, le mariage de Pascoa en Angola n’a pas été prouvé. Le juge du tribunal ecclésiastique accède à sa demande et menace le maître de Pascoa d’une excommunication majeure. Le maître veut s’assurer que Pascoa n’a pas été mariée en Angola avant de réunir les deux esclaves. Les preuves apportées sont des témoignages de proches de Pascoa, ce qui montre la circulation de lettres entre l’Angola et le Brésil et le maintien de relations malgré la traversée de l’Atlantique.

Présumée coupable : une femme face à ses juges

L’ordre d’arrestation de Pascoa date du 12 février 1700. Elle est alors affranchie. Elle est amenée à Lisbonne pour être interrogée. Elle se défend en expliquant qu’elle pensait que son premier mariage n’était pas valide.

Enfermée pendant les 40 jours du procès, elle rencontre 7 fois les juges. Elle ne change pas de version. Les juges notent son intelligence et l’accusent d’une « légère suspicion d’hérésie ». Elle est capable de retracer sa généalogie, elle se présente en bonne chrétienne. En Angola, elle ne comprenait pas les sacrements, sa connaissance de la foi chrétienne s’est renforcée au Brésil. Elle montre sa bonne connaissance du christianisme devant le tribunal.

Le mariage esclave et ses enjeux

Le mariage des esclaves s’inscrit dans une théorie de la rédemption. Se pose le problème des unions antérieures, qui suscitent des débats chez les jésuites. Il est difficile d’en tenir compte, mais refuser un mariage chrétien aux esclaves revient à leur refuser la rédemption. La bulle Populis ac Nationibus de Grégoire XIII en 1585 fait une distinction entre mariages infidèles et mariages ratifiés. Dans le cadre de la traite, les premiers peuvent être dissouts mais pas les seconds. Cette bulle ne peut s’appliquer à Pascoa dont le premier mariage était catholique. Les inquisiteurs ne mentionnent jamais que Pascoa était esclave et a été séparée de son premier mari par la traite. Or, les capucins pratiquaient en Afrique un mariage par étapes, il semble que celui de Pascoa soit resté inachevé, elle parle ainsi de « cérémonie des anneaux ». Des esclaves se revendiquent comme chrétiens afin de tenter de faire valoir leurs droits auprès de l’Eglise.

L’acharnement sur ce cas de bigamie montre la détermination de l’Eglise à faire respecter des règles strictes et le cas de Pascoa est destiné à servir une pédagogie par l’exemple.

Exil et nostalgie du Brésil

Pascoa est condamnée à une abjuration et à 3 ans d’exil à Castro Marim, au sud du Portugal. Comparé aux autres peines, elle semble avoir bénéficié d’une certaine indulgence. Elle signe également un engagement au secret. Elle obtient une remise de peine au bout de deux ans. Elle fait état de son souhait de retourner auprès de son ancien maître. Il lui est impossible de retourner en Angola près d’un maitre qui l’a vendue ou auprès de son second mari. Elle a eu deux enfants de son second mariage, probablement encore chez son ancien maitre.

Pascoa et ses deux maris est un essai de micro-histoire qui permet de reconstituer une histoire de l’esclavage mais aussi les circulations multiples entre l’Angola et le Brésil. Charlotte de Castelnau-L’Estoile reconstitue de manière claire et vivante les deux sociétés ainsi que le fonctionnement de la justice inquisitoriale. L’ouvrage court est accessible à des lycéens et a d’ailleurs obtenu le prix lycéen du livre d’histoire des Rendez-vous de Blois en 2020.

Jennifer Ghislain