Présentation powerpoint, documents d’entreprises : les figures et les schémas sont partout dans nos vies quotidiennes mais vous êtes-vous déjà demandé d’où venait cette façon de présenter l’information ? Jean-Claude Schmitt en tout cas, lui, s’est interrogé et en historien et spécialiste d’anthropologie historique qu’il est, il propose ce court ouvrage. Ce livre s’inscrit très logiquement dans la collection Oblique/s des éditions Arkhé puisque cette collection se donne pour but d’interroger les faits sociaux dans l’histoire en croisant les méthodes et en dépassant les frontières des disciplines.

Une histoire des figures est possible
Jean-Claude Schmitt a déjà montré dans ses précédents ouvrages, comme celui consacré aux rythmes au Moyen Age, qu’il avait un appétit pour des sujets peu communs ou encore peu défrichés. Pendant longtemps ces figures n’ont pas retenu l’attention des historiens ou alors seulement de quelques spécialistes et souvent sous la forme de monographies. Ce travail nécessite donc méthode et besoin de clarification et l’auteur s’attelle à ces deux impératifs. Il le fait dans cet ouvrage qui comprend un livret central, partiellement en couleurs, et des annexes qui sont des descriptifs de certains des documents commentés par l’auteur, ce qui facilite la compréhension de plusieurs passages du livre. Parmi les pistes proposées par l’auteur, on peut soit suivre une forme dans différents manuscrits, soit procéder sous l’angle de la monographie en répertoriant toutes les figures présentes dans un ouvrage. Il entreprend en quelque sorte une archéologie des figures dont il précise quelques jalons chronologiques.

Figures, diagrammes et autres cercles
Pour plus de clarté, Jean-Claude Schmitt utilise le terme de figure dans son livre, dérivant de  » figura  » qui désigne de façon globale le diagramme médiéval. C’est pour lui  » l’une des formes possibles de médiation et de réalisation de la pensée entre virtualité de l’idée en gestation et son inscription matérielle et définitive « . Il rappelle que s’il en existe dans de nombreux manuscrits médiévaux, elle n’a pourtant pas été vraiment considérée jusqu’alors. On peut commencer à la cerner à travers trois caractères :  » la mise en relation de données hétérogènes, le rapport dialectique avec les deux autres formes d’expression que sont l’écriture et l’image et, enfin, la force démonstrative « .

Tout change au Moyen Age
A travers quatre chapitres qui sont autant d’angles différents, Jean-Claude Schmitt défriche donc le sujet. On peut considérer que le douzième siècle est l’époque où prend corps la pensée par figures. Il relève le caractère répétitif des diagrammes, figures. Les dessins prolongent l’exercice de la pensée, l’aident à se structurer. Jean-Claude Schmitt souligne que la question du visible et de l’invisible se posait particulièrement dans une civilisation du Livre. Autrement dit, c’est la transformation de la doctrine en images sans lesquelles il n’est pas de croyance. L’auteur note aussi que  » l’image vision a cédé la place à l’image lecture sur laquelle il faut cheminer et qu’il faut déchiffrer « . Il pointe également que les images du compas se sont multipliées à partir du XII ème siècle. Cet instrument était déjà présent dans les manuscrits scientifiques arabes. Mais il est aussi chargé de sens et, dès cette époque, il se trouve associé à l’idée d’un  » Dieu architecte « . C’est également un temps où l’on voit se généraliser la logique des listes, soit autant d’occasions ou d’opportunités pour utiliser des figures pour aider à organiser la pensée.

 » Le Liber floridus « 
Jean-Claude Schmitt s’arrête plus particulièrement sur cet ouvrage. Il est l’oeuvre de Lambert de Saint-Omer et date d’environ 1120. C’est un bon exemple de l’usage des figures dans la culture médiévale. Cette oeuvre encyclopédique est en réalité une compilation qui aborde de nombreux domaines de connaissances. Le lecteur navigue en effet de l’histoire universelle aux bestiaires en passant par l’eschatologie. Sa construction étonne puisque le livre fonctionne par association d’idées. Ainsi, du serpent on passe au dragon et de là on débouche sur l’Apocalypse. Les figures ont pour fonction de mettre en correspondance des informations hétérogènes. Les figures participent à la fois de l’écrit et de l’image, mais on trouve également des formes végétales. Jean-Claude Schmitt rapproche ce dernier point des éléments qu’on retrouve à la même époque dans l’art roman. Comme il le dit,  » la ramification des feuilles et des fleurs se prêtaient bien à une classification et une hiérarchisation des données « . On peut aussi préciser que les formes ne sont pas qu’une illustration de connaissances car  » elles révèlent par un inépuisable faisceau de relations, …. les articulations logiques d’une culture religieuse que la scolastique a …conformée à ses listes de catégories et à la puissance du nombre.  »

Finalement, il faut bien souligner que la figure appelle à un déchiffrement. Jean-Claude Schmitt précise ce qu’est une figure à travers plusieurs de ses caractéristiques. C’est une forme mouvante, ses fonctions sont variées, elle vise à une efficacité et elle peut se charger d’une valeur de réflexivité. Ce livre ouvre donc des portes, souligne des aspects peu ou pas explorés. Il est un jalon, une étape qui, une fois encore, montre combien le Moyen Age est parfois actuel.

© Jean-Pierre Costille pour les Clionautes