Jeanne d’Arc est-elle apparue en son temps comme l’incarnation de la résistance contre les envahisseurs ? Fut-elle le stratège militaire retenue par la chronique ? Est-elle morte telle l’image de sainteté que l’Eglise a fini par consacrer ? Comment les contemporains l’ont-ils perçue ? Charles VII (1403 – 1461) et sa cour qui peinent à la suivre ; Henri VI (1421 – 1471) et ses troupes qui la combattent ; ou encore l’évêque Cauchon (1371 – 1442) qui instruit son procès en hérésie. Est-elle une folle ? Une illuminée ? Une prophétesse ? Une guerrière héroïque ou une figure providentielle ?

Philippe Contamine, professeur émérite d’histoire médiévale à l’université Paris-Sorbonne, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, internationalement reconnu pour ses travaux sur la noblesse et sur la guerre au Moyen-Age, brosse, à travers cet ouvrage, une histoire quasi-totale de Jeanne d’Arc. L’historien revient ici sur l’édification de la légende de la Pucelle d’Orléans. Exhumant archives oubliées et documents inédits, il départage la vérité du mythe et inscrit Jeanne d’Arc dans son temps.

Situer Jeanne dans la complexe histoire de la Guerre de Cent Ans

Politiquement, la France du XVe siècle offrait une histoire contrastée. A la veille de l’intervention de Jeanne d’Arc, la royauté des Valois semblait à bout de souffle tandis que, chez l’adversaire, les ressources matérielles et peut-être psychologiques faisaient défaut pour emporter d’un coup la victoire. C’était à qui tiendrait le dernier quart d’heure. Or, vingt ans plus tard, alors que les plaies causées ou aggravées par la guerre saignaient encore, cette même France de Charles VII reprenait avec aisance sa place dans le concert des nations chrétiennes.

A en croire toute la littérature de circonstance, la fin de règne de Charles VII s’acheva en apothéose. Son fils Louis XI (1461 – 1483) poursuivra l’œuvre et agrandit le royaume par une intense politique diplomatique. Quant aux guerres d’Italie (1494 – 1559), elles furent la preuve de l’extraordinaire capacité de rebond – et d’oubli – des dirigeants Français alors que les deux générations précédentes, celles des pères et des grands-pères avaient côtoyé l’abîme.

Comment situer cette figure historique dans une longue et complexe guerre de Cent ans ? Les interventions militaires de Jeanne d’Arc permirent un tournant majeur dans ce conflit de longue haleine. Mais nombre de contemporains perçurent, dans la paix d’Arras en 1435 (Traité qui mit fin à la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons), un tourant encore plus décisif. Mais qu’en est-il pour ce qui est de l’histoire, si controversée, du sentiment national ?

Comme le précise l’auteur, les discours johanniques précédèrent Jeanne d’Arc : celui, notamment, dans l’entourage du Charles VII et de sa cour que la guerre sans pitié menée non par le duc de Bedford (1389 – 1435) et les Armagnacs mais par les Anglais mettait en cause et menaçait directement de dislocation la chrétienté tout entière. Et que la perspective d’un compromis devenait de plus en plus improbable. Jeanne d’Arc repris un sentiment qui s’exprimait alors puissamment dans la population : celui de bouter les ennemis hors du royaume de France.

Le mythe Jeanne

Philippe Contamine nous transporte ensuite sur le terrain des archives. Les mémoires rédigés par les canonistes et théologiens ne semblent pas avoir retenu toute l’attention des historiens. Ces documents furent tenus pour négligeables. Jules Quicherat (1814 – 1882), historien et archéologue, pionnier des études johanniques en France (Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc), n’en fit pas grand cas également. Or, c’est la première fois que des textes contiennent l’application concrète, à une personne donnée, des critères de la guerre juste et des considérations circonstanciées sur la foi qu’il est possible d’accorder aux prophéties contemporaines. La preuve est donc avérée que Charles VII et son entourage souhaitaient se donner toutes les garanties juridiques et, ainsi, assoir la guerre sur le droit pour justifier une lutte défensive contre un envahisseur sans pitié.

De nos jours, alors que l’histoire positive de Jeanne d’Arc est quasiment indépassable grâce à des générations d’historiens et d’érudits, le but est de savoir comment cette histoire a été transmise, connue et retenue par ses contemporains du XVe siècle. Or, comme le précise l’auteur, les premiers textes rédigés relatifs à Jeanne d’Arc, soit du mois d’avril à juillet 1429 et issus d’un même centre de diffusion, laissent apparaître deux types d’informations : l’un à caractère objectif ; l’autre, de caractère déjà mythique.

Or, Charles VII et son entourage clérical se trouvaient face à un dilemme : bien entendu, utiliser la puissance du mythe pour retourner une situation critique, voire désespérée, réveiller à sa faveur les énergies nationales, profiter à plein de l’espoir messianique, mais aussi ne pas se laisser déborder par une ferveur incontrôlé – laquelle d’ailleurs n’était pas étrangère certains des membres de cet entourage -, ne pas prêter le flanc à l’accusation d’être dupe, crédule, idolâtre, de favoriser les déviances, l’hétérodoxie religieuse.

Ajoutons également que Jeanne d’Arc elle-même ne s’est pas toujours strictement cantonnée dans le rôle de la simple paysanne envoyée par Dieu, spécifiquement pour accomplir en faveur du roi, de la France, des Français, un certain nombre d’actions temporelles bien précises. Elle aussi a pris conscience, par moments, d’être un mythe vivant. Ce sentiment, bornons-nous à en donner deux exemples : le choix de son surnom, et aussi l’appel à la réconciliation, à la croisade, paroles plus ou moins fidèlement rapportées par les contemporains, mais surtout plusieurs de ses écrits, notamment ses lettres aux Anglais.

Tout se passe comme si, dès l’événement fondateur, l’action de Jeanne d’Arc avait eu un double retentissement. D’une part, la Jeanne d’Arc historique, de chair et de sang, clairement identifiable, scrupuleusement examinée ; d’autre part, la Pucelle – le nom même a valeur de mythe – exerçant son influence dans une atmosphère a priori légendaire. Aux yeux de l’historien, le cas de Jeanne d’Arc, aujourd’hui, est incompréhensible si l’on n’admet pas l’existence dans la mentalité contemporaine, à l’état au moins virtuel, de prophéties, d’images-forces, de toute une attente, de toute une espérance, bref, d’une idéologie donc l’action de la Pucelle s’est nourrie, à laquelle elle a participé, à laquelle aussi ont participé les milieux dirigeants du royaume de Bourges.

Philippe Contamine précise : d’une évidence massive, ce qui ne veut pas dire qu’il soit inutile de le rappeler, le caractère en partie artificiel de la problématique mythe-histoire : l’histoire de Jeanne d’Arc a beau avoir tous les caractères, toutes les dimensions d’un mythe, elle n’en est pas moins positivement vraie, au sens banal du terme.

Les controverses sur Jeanne d’Arc

Dans un tout autre registre, deux personnages ont joué un rôle important dans la vie de Jeanne d’Arc : Jacques Gélu (1376 – 1432) qui, depuis son lointain archevêché d’Embrun, s’est exprimé dans un traité sur Jeanne d’Arc (De la venue de Jeanne) dans lequel il nous laisse un témoignage de première main sans pour autant masquer les difficultés contextuelles auxquelles Charles VII dû faire face, et Jean de Rinel (1380 – 1439), neveu par alliance de l’évêque Cauchon qui défend, de son côté, les intérêts des partisans « français » du traité de Troyes (signé en 1420 qui acte la domination anglaise sur le royaume de France) et, pour le bien de la paix, de l’union sous un seul roi, forcément anglais, des deux royaumes de France et d’Angleterre.

Comment, à partir de 1425, Jeanne d’Arc, cette petite paysanne venue de nulle part, a-t’elle eut ses visions, sa vocation ? De quelles manières celles-ci se concrétisèrent-elles dans les années suivantes ? Comment a-t’elle persuadé, dans un premier temps, Robert de Baudricourt (1400 – 1454 – capitaine de Vaucouleurs en 1415, une châtellenie du duché de Bar, dont relevait le village de Domrémy) de lui donner un équipage pour traverser le pays tenu par les Anglais pour rejoindre Charles VII ?

Par quels biais, enfin, a-t’elle réussit le tour de force pour convaincre Charles VII et son entourage religieux, politique et militaire de la laisser combattre à la tête des armées ? Philippe de Contamine nous concède qu’à ce stade, le mystère demeure entier, immense. Et c’est justement pour le dissiper que, dès le XVe siècle, les adversaires de Jeanne d’Arc ont imaginé qu’elle avait été instruite et introduite par quelques capitaines astucieux (précisément Baudricourt). A partir de XIXe siècle, un autre nom est apparu, d’une toute autre dimension : celui de Yolande d’Aragon (1384 – 1442), reine titulaire de Sicile, qu’on imagine toute dévouée à son gendre le roi de France.

La thèse soutenue, quoique séduisante, ne repose sur aucune preuve positive nous confirme Philippe Contamine. On peut penser que, s’il y avait eu le moindre soupçon, les acteurs du procès en condamnation se seraient manifestés (ils étaient si bien renseignés). Et Thomas Basin (1412 – 1491 – Premier évêque à rallier Charles VII, il rédigea en 1453 un mémoire en faveur de la réhabilitation de Jeanne d’Arc), qui participa au procès de réhabilitation dans le mémoire qu’il produisit lors de la révision du procès, écrivit judicieusement que, s’il y avait eu complot, on n’aurait pas choisi quelqu’un qui avait tout contre elle : son sexe, son âge, son milieu.

Même si, le déclenchement et la poursuite du procès en condamnation de Jeanne d’Arc (février à mai 1431) est de nature politique, il n’empêche qu’en 1431, des accusations d’ordre religieux furent promulguées : notamment celles des apparitions répétées et tangibles de Saint Michel et Sainte Marguerite dont Jeanne disait sans hésiter avoir bénéficié et qu’elle consultait régulièrement, tels étaient ses conseils et cela, sans qu’elle ait consulté aucune hommes d’Eglise sur leur nature. On comprend donc les interrogations de tous ces juges compétents, triés sur le volet (ils étaient au nombre de vingt-deux chanoines, soixante docteurs, dix abbés normands, dix délégués de l’université de Paris) dont on ne peut soupçonner la bonne foi.

Autre point de discorde, furent évidemment les relations entre Jeanne d’Arc et les organes de décision dont disposait Charles VII : par exemple, dans quelle mesure l’art militaire de la Pucelle différait-il de celui des chefs de guerre expérimentés du roi ? Bien que le duc Jean d’Alençon ait loué, lors du procès de Jeanne, sa subtilité et sa prudence en matière militaire, et qu’en matière d’artillerie notamment, elle en maîtrisait mieux voire plus qu’un vieux capitaine ayant vingt ou trente ans d’expérience, les autres témoignages des capitaines tels La Hire, Poton, Richemont ou Gaucourt sont moins laudateurs.

L’idée que se faisait Jeanne d’Arc d’une campagne ou d’un siège d’une ville semblait plus que rudimentaire et penchait, souvent, à la limite de la témérité. L’une de ses actions les plus insensées ne fut-elle pas celle de l’assaut de Paris le 8 septembre 1429 ? Philippe Contamine va plus loin : Charles VII ne s’était-il pas fourvoyé, politiquement et militairement en ne regagnant pas ses bases après le sacre de Reims ? S’aventurer en plein cœur de la domination anglo-bourguignonne, n’était-ce pas courir un risque insensé, alors même que les Anglais disposaient d’un renfort de près de 3000 hommes que le cardinal Henri Beaufourt avait emmené d’Angleterre en vue de combattre les Hussites ? Là encore les réactions contemporaines doivent retenir l’attention : pour beaucoup, il semblait que l’adversaire était sonné, qu’il fallait en profiter le plus rapidement possible ainsi que de l’extraordinaire ascendant de la Pucelle sur la troupe.

Assurément, la gloire humaine de Jeanne d’Arc culmina avec le sacre de Reims, un sacre pas comme les autres, avec sa dimension militaire à la fois inévitable et écrasante. Or, dans les années qui suivirent, le sacre du roi de France suscita toute une présentation imaginaire, que l’on peut suivre au moins jusqu’au début du XVIe siècle où, précisément, l’aspect militaire est pleinement visible.

Les historiens soulignèrent par ailleurs le contraste entre, d’une part, la ferveur manifeste de Jeanne d’Arc envers le duc Charles d’Orléans, à telle enseigne que sa libération constituait l’un de ses quatre buts de guerre, avec la levée du siège d’Orléans, le sacre de Charles VII et l’expulsion des Anglais, et le silence quasi-total, pour ne pas dire mutique, de Charles d’Orléans à son égard.

Jeanne d’Arc, une figure qui ne tomba pas dans l’oubli

Enfin, contrairement à ce que l’on peut penser, la figure de la Pucelle fut loin d’être oubliée les siècles suivants. Elle demeura vivante, certes toujours matière à controverse. Jeanne d’Arc fut l’objet de recherches plus approfondies, presque scientifiques dès le début du XVIIème siècle en France. En plein siècle des Lumières, l’abbé Lenglet-Dufresnoy, (1674 – 1755) glana beaucoup de sources et proposa divers systèmes d’explication rationnels. (Histoire de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orleans, vierge, héroïne et martyre d’état : suscitée par la providence pour rétablir la monarchie françoise). Et, à la veille de la Révolution française, Clément de L’Averdy (1724 – 1793), juriste reconnu et ministre de Louis XV s’attacha, avec application et compétence, à l’étude juridique des procès. Il trouva ainsi vingt-huit documents relatifs au procès en condamnation jusqu’alors inconnus. Autant de travaux préparatoires qui furent supplantés, entre 1841 et 1850 par l’œuvre de Jules Quicherat citée supra.

L’ouvrage de Philippe Contamine fera – et fait – déjà date parmi les études johanniques. Le tableau dressé par l’historien est très vivant, très solidement documenté et d’une lecture très agréable. L’auteur explique avec clarté le compliqué XVe siècle, la laborieuse guerre de Cent ans. Cette nouvelle étude nous permet aussi de mieux comprendre l’imaginaire français qui sous-tendait la société de cette époque.