Des « Repentants » ? Où et qui ?

Spécialisé dans l’histoire de l’Algérie coloniale, Daniel Lefeuvre est l’auteur de Chère AlgérieDaniel Lefeuvre, Chère Algérie, La France et sa colonie (1930-1962), Flammarion, 2005., ouvrage tiré de sa thèse où il démontrait le caractère particulièrement onéreux de la colonisation française dans ce pays. Le livre lui a valu, dans la presse algérienne, le titre, sans doute fort peu agréable, d’historien « révisionnisteEl-Watan, 24 novembre 2004.». Ce modèle d’une colonisation qui, contrairement aux théories énoncées par Lénine (l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme), peut coûter davantage qu’elle ne rapporte, n’est pas sans rappeler un schéma déjà développé par Jacques MarseilleJacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français, histoire d’un divorce, Albin Michel, 1984, Le Seuil, 1989. . Daniel Lefeuvre a par ailleurs quelques temps suivi le projet de Georges Frêche d’ouvrir à Montpellier un Musée de l’histoire de France en Algérie. Il s’est d’ailleurs expliqué« Le musée ne doit pas enfermer la complexité de l’histoire dans le camp des nostalgiques ou dans celui de ceux qui veulent se repentir », Propos recueillis par Ph. B., Le Midi libre, 17 novembre 2005 ; « Cette reprise en main brutale et vulgaire par Georges Frêche signifie que ce musée va être une œuvre de circonstance destinée à satisfaire des groupes de pression », Propos recueillis par Thierry Leclère, Télérama, 7 décembre 2005 reproduits dans http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1033. sur l’abandon de ce projet qui, de son propre aveu, était trop orienté vers la nostalgie. Il travaille actuellement au sein de l’équipe qui anime le mémorial national de la France d’Outre-mer à Marseille.

Dans ce petit ouvrage, adoptant tantôt une rhétorique de la controverse, tantôt un style plus classique, Daniel Lefeuvre s’insurge contre ceux qu’il désigne comme « les Repentants », dont il dénonce la vaste campagne qui consiste à amener la France à faire repentance de ce huitième péché capital qu’a été la colonisation. Intervenant de plus en plus dans les médias, les « Repentants » expliqueraient tout fait de société par l’héritage colonial. Parmi les cibles nommément identifiées, on retrouve Olivier Le Cour-GrandmaisonOlivier Le Cour-Grandmaison, Coloniser, exterminer. Sur la guerre et l’État colonial , Fayard, 2005., récemment épinglé sur le plateau de Franz Olivier Giesbert par Franz Olivier Giesbert, l’islamologue suisse Tariq Ramadan, le journaliste Dominique Vidal, figure du Monde diplomatique co-auteur d’ouvrages récents relatifs à la colonisation et Gilles Manceron, historien et dirigeant, avec d’autres, de la Ligue des droits de l’homme. Une place de choix est réservée à la mention des ouvrages généralement co-dirigés par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, noyau de l’équipe de l’ACHAC, à l’origine de nombreux travaux sur les zoos humains, la culture coloniale ou l’articulation entre les concepts démocratiques républicains et le paradoxe que constitue pour ces concepts la domination colonialeNicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès, La République coloniale, Albin Michel, 2003, Hachette, « Pluriel-Histoire », 2006.. Le Livre noir du colonialismeMarc Ferro (dir), Le livre noir du colonialisme, Robert Laffont, 2003. n’est pas oublié non plus. A la première page, le récent appel des soi-disant « indigènes de la République » est la première cible identifiée. A la dernière page, l’ultime cible est le MRAP, dont on connaît la difficulté qu’il a à tenir un discours laïque tout en s’érigeant régulièrement en défenseur d’une religion particulière, quoi qu’il en dise lui même.

Il est donc clair, que quelle que soit l’honnêteté intellectuelle avec laquelle on aborde l’ouvrage, on sait d’avance que comme celui de Jacques Marseille, en son temps, il est susceptible d’être fraîchement accueilli par les lecteurs de Libération ou de l‘Humanité et avec ronronnements de satisfaction dans le courrier des lecteurs du Figaro ou de Présent. On ne compte d’ailleurs plus les forums internet, y compris celui du Monde, où la thèse de Jacques Marseille, commentée par des gens qui ne l’ont pas lue pour des gens qui ne la liront pas, passait récemment pour avoir apporté la preuve des « aspects positifs » de la colonisation. Elle a ainsi été utilisée comme argument de forum pour soutenir l’article 4 de la fameuse loi Mékachéra du 23 février 2005. Avant le choc des cultures, on assiste, souvent, dans ce genre d’empoignades, au choc des incultures de toutes sensibilités.

Rectifier le « bric à brac intellectuel »

D’emblée, l’ouvrage pose le problème de l’identification des dits « Repentants ». Tout se passe, comme s’il y avait une collusion entre toutes les cibles mentionnées. Toutes œuvreraient de concert à la déconstruction de l’histoire nationale pour obliger la France a faire repentance de ses péchés. Certes, on a maintes fois dénoncé chez les militants républicains laïques de stricte obédience une alliance islamo-gauchiste où l’on retrouverait le MRAP, Tariq Ramadan, l’Appel des indigènes et le Monde diplomatique. De telles connexions existent mais elles sont loin d’être établies partout même si le Monde diplomatique témoigne régulièrement de sa bienveillance vis à vis de Ramadan. De même si l’une des auteurs de la Fracture colonialeNicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire (dir), La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, La Découverte, 2005. fait preuve de légèreté vis-à-vis de Tariq Ramadan, cela ne place pas toute l’équipe de l’ACHAC dans le camp des « Indigènes de la République », loin s’en faut« Avec ses raccourcis, ses excès et ses erreurs historiques, l’appel des « indigènes de la République » a le grand mérite de rappeler, fût-ce sur un mode provocateur, que la « culture coloniale » est toujours à l’œuvre en France aujourd’hui […] Il ne s’agit pas d’en appeler à la « repentance », à un « fardeau » que la génération actuelle devrait porter, ni de céder au piège de la « concurrence des victimes ». Mais de reconnaître que, sans un regard critique et serein, partagé par tous, sur l’histoire coloniale de la France, nous sommes condamnés à entretenir le mythe du « choc des civilisations », né avec l’entreprise coloniale » in Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, « Comment en finir avec la fracture coloniale », Le Monde, 17 mars 2005..

Quid donc de la repentance ? Il existe effectivement une exigence de repentance chez certains Français descendants d’esclaves, de colonisés et/ou d’immigrés et nul ne saurait la nier. Ceci étant, cette demande et ce climat nous paraissent peu représentés dans la communauté des historiens où l’ensemble des chercheurs ne semble pas devoir être confondu avec la mémoire historique de certains militants d’association anti-racistes, ou tiers-mondistes voire celle de groupuscules communautaristes ou racistes, ces deux derniers étant représentatifs de cette France de l’apartheid dénoncée par l’auteur dans le dernier paragraphe de l’ouvrage.

Hors du monde des historiens, il est d’ailleurs significatif que la parlementaire à l’origine de la loi de 2001 affirme régulièrement que sa loi ne constitue pas une revendication de repentance. A droite, c’est chez un candidat déclaré aux présidentielles de 2007 que le mot « repentance » est employé face aux protestations contre l’article 4 de la loi de février 2005. Que dire des récriminations récurrentes de Bouteflika (cité lui aussi) contre la colonisation française, sinon qu’elles relèvent davantage d’un discours interne algérien que d’un débat franco-algérien ?

Il est donc clair qu’il existe une construction artificielle justifiant tout le reste du livre : un groupe des Repentants qui n’existe pas en tant que tel mais qui est présenté comme un bloc idéologique monolithique auquel on apporte un démenti.

Même s’il n’existe pas de complot de la repentance auquel il faudrait répondre, il convient d’examiner honnêtement les éléments que l’auteur dénonce dans cet ouvrage comme autant d’approximations, voire d’affirmations de mauvaise foi dans ce qui lui apparaît comme un procès qui aurait été intenté à la colonisation française. Outre les précautions dont il s’entoure pour ne pas passer pour un thuriféraire de la colonisation ou de l’inégalité raciale, Daniel Lefeuvre annonce modestement et avec beaucoup d’honnêteté que ses éléments de réponse sont surtout puisés dans l’histoire de l’Algérie. C’est l’un des inconvénients de l’ouvrage et c’est à l’honneur de son auteur de le reconnaître dès le départ.

La première accusation contre la France est celle de l’extermination systématique perpétrée avec la conquête coloniale. Le récent ouvrage d’Olivier Le Cour-Grandmaison en est la cible évidente. Y a t-il donc eu intentionnalité dans les massacres coloniauxGilles Manceron, Marianne et les colonies, La Découverte, 2003.? ne font-ils pas de la colonisation l’origine du nazisme ? Dans certaines de ces thèses, l’auteur voit l’anachronisme dénoncé naguère par Lucien FèbvreLucien Fèbvre, Le problème de l’incroyance au XVIe siècle, Albin Michel, 1942, rééd. 2003..

Seconde accusation, l’idée de la rapine, des placements sûrs, des bénéfices juteux et des débouchés coloniaux. On comprend qu’il s’agit de la thèse tiers-mondiste du citron pressé dont on a jeté la peau, comme le chantait naguère un parolier engagé… On devine d’emblée, à l’annonce de ce point de l’accusation, que l’auteur va s’appuyer, entre autres, sur les travaux de Jacques Marseille.

Les représentations des « Repentants » se substituant au réel, elles sont ensuite grossies dans des médias tels le Monde, accusé d’avoir mené une véritable campagne d’opinion depuis 2000 à propos de la torture en Algérie. L’auteur en vient à se demander si ce n’est pas la République qu’on cherche à atteindre à travers ces accusations. Pire, on alimente une campagne de dénigrement contre la France. Il en vient donc à reprendre les arguments, de la République coloniale, un de ses ouvrages cibles, où, justement, on avance l’idée qu’en interrogeant le lien entre République et colonisation, on s’expose à l’accusation de vouloir mettre en péril la République. Sans doute pourrait-on faire remarquer à l’auteur qu’il met lui même en danger la cohésion républicaine en revenant de façon rationnelle, en historien qu’il est, sur certaines croyances largement partagées par la mémoire immigrée post-coloniale. Si l’histoire peut remettre en cause la mémoire, pourquoi la mémoire républicaine serait-elle exclue de la critique historique à l’instar de tel ou tel livre saint qu’on voudrait soustraire à toute analyse rationnelle ?

Les arguments employés sont habiles et non dénués d’humour. Si, comme le monolithe repentant l’aurait énoncé par le clavier de Gilles ManceronG. Manceron, op. cit., p. 14., il existe un droit imprescriptible des descendants de victimes, le fils d’Auvergnate et de Breton pourra donc demander le repentir des Italiens pour les crimes de la conquête romaine. On ne peut qu’être d’accord avec cet argument en imaginant avec effroi le drame cornélien de celui ou celle qui serait à la fois descendant du colonisateur/esclavagiste, de l’Amérindien, de l’esclave d’ascendance africaine et du colonisé maghrébin. Et Daniel Lefeuvre de rappeler, qu’en leur temps, Pierre Vidal Naquet et Madeleine Rebérioux avaient condamné la loi Gayssot, première des lois dites mémorielles.

Souhaitant rectifier « ce bric à brac intellectuel », l’auteur y répond en faisant le rappel de travaux connus. Sans doute réussira t-il à les faire mieux connaître compte tenu d’un lectorat qui devrait dépasser le monde des seuls praticiens de l’histoire (enseignants du secondaire et chercheurs).

De la dénonciation des massacres coloniaux

Dans le premier chapitre intitulé « Comment on refait l’histoire », il est donc question de l’extermination des populations pendant la conquête algérienne. La querelle porte d’emblée sur les chiffres, estimation de population et comptage de victimes, et les nombreuses approximations qui les entourent. La conclusion en est que de très grosses crises démographiques interviennent avant la colonisation et que la guerre de conquête ne saurait être l’unique responsable de l’effondrement démographique algérien entre 1830 et 1872. Aux différents calamités naturelles, l’auteur ajoute aussi, sur la foi de sources algériennes, les guerres entre tribus lors de l’effondrement de la Régence, les représailles d’Abd-el-Kader contre les tribus réticentes et les massacres perpétrés par le Bey de Tunis. Est souligné également le fait que le territoire algérien n’est pas en permanence affecté partout par la guerre de conquête, que les tribus en guerre ne le sont que pendant un temps déterminé tandis que les troupes françaises combattent en permanence.

Le second chapitre (Aux origines de la Shoah ?), dénonce l’instruction à charge d’une historiographie prompte à dénoncer les horreurs françaises en exonérant les Algériens. Il est rappelé qu’Abd-el-Kader, dit « le Magnanime » ne fait pas de prisonniers dans les premiers temps et que les Bureaux arabes ne pratiquent pas la torture. Tout cela est sans doute vrai mais, à focaliser sur l’Algérie, on en oublie que la torture a existé un peu partout dans l’empire colonial et qu’on peut être porté à souligner le fait qu’elle soit pratiquée par ceux qui, au XIXe, estiment être dépositaires de la civilisation et des Lumières qu’ils apportent au reste du monde. Après 1945, l’autorité coloniale républicaine prétend à une supériorité morale contre la barbarie nazie qui vient d’être vaincue. Cela permet-il un simple renvoi dos-à-dos des deux tortionnaires, l’officier instruit, ancien résistant, que son collègue la Bollardière réprouve au nom de l’honneur et le paysan illettré dont la rancœur se nourrit de brimades endurées pendant plusieurs générations voire de la mort d’un ou plusieurs parents ? Si l’on suit le même raisonnement avec les horribles massacres de maîtres perpétrés lors des révoltes d’esclaves, on place sur un pied d‘égalité la violence de celui qui domine et celle perpétrée par un individu dont on peut considérer que sa barbarie est largement imputable à l’ignorance dans laquelle il a été maintenu et à la sauvagerie avec laquelle il a été lui même traité. Il est pourtant bien connu que l’historiographie esclavagiste et la mémoire des descendants de maîtres condamnent des horreurs regardées par les historiens sérieux comme inhérentes à l’esclavage.

Loin de vouloir minimiser l’horreur des célèbres enfumades, l’auteur revient sur leur contexte en précisant qu’elles ne procèdent pas d’une volonté préalable d’anéantissement mais d’une conséquence du refus de se rendre. Il rappelle par ailleurs que la torture est officiellement pratiquée en France jusqu’en 1788 et qu’elle n’est pas réservée aux indigènes.

Le troisième chapitre pose le problème des 875 000 habitants en moins entre 1830 et 1872. La première constatation est que les années de plus grandes crises démographiques ne coïncident pas avec les razzias et les enfumades perpétrées par les Français. L’auteur avance d’autres explications comme les mauvaises récoltes de 1865-1868, la sécheresse de 1866 et les sauterelles qui envahissent la Mitidja en 1867 et 1868. Citant, entre autres, des données provenant de la thèse fameuse d’Annie Rey-GoldzeiguerAnnie Rey-Goldzeiguer, Le Royaume arabe, la politique algérienne de Napoléon III (1861-1870), Alger, 1977. dont il souligne qu’elle ne saurait être suspecte de nostalgie coloniale, il rappelle qu’on n’avait pas vu cela en Algérie depuis trois siècles. A cela, il faut ajouter l’épidémie mondiale de choléra et l’affaiblissement des organismes au moment du jeûne. Enfin, il faut souligner l’existence de cette même crise en Tunisie et au Maroc, qui échappent, à ce moment, à la tutelle coloniale. Pour Daniel Lefeuvre, il ne fait aucun doute que cette catastrophe embarrasse « les Repentants », lesquels n’en feraient jamais mention.

Violence coloniale et racisme sont-ils spécifiques ?

Le chapitre 4 (Du Palatinat à la Vendée) entreprend de déconstruire l’opinion selon laquelle le colonisé est un Homo nullius dont la vie compte pas ou peu. Dans ce cas, que penser des massacres commis sous Louis XIV dans le Palatinat et dans les Cévennes ou, sous la Première République, en Vendée ? De même, ne peut on pas placer sur le même plan le langage méprisant des élites du XIXe (dont Dumas fils) sur les classes laborieuses ou la paysannerie et le discours raciste sur l’indigène ? L’hypothèse ne manque pas de pertinence et il est certain que certains discours sur l’esclavage et la colonisation ont tendance à se montrer ignorants de la condition des marins du XVIIe siècle (ou de la chiourme). Mais à développer ce schéma et seulement celui-là, on tend à oublier les innombrables discours qui ont célébré les institutions tout en assumant qu’on pût les dénier aux indigènes des colonies. Quand Richepance est envoyé en 1801 en Guadeloupe par le premier Consul de la République (c’est le titre alors en vigueur), il proclame clairement que les Européens « seuls sont les indigènes de la nation française […] » et que « jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné, le titre de citoyen français ne sera porté dans l’étendue de cette colonie […] que par les blancs »Richepance, Arrêté, 28 messidor an X (17 juillet 1802).. Quand en 1915, un fournisseur de guerre indélicat fait l’objet d’une enquête pour livraison de viande avariée aux poilus, il déclare pour sa défense que sa cargaison était destinée aux Nègres de la MartiniqueJORF, 28 janvier 1915, vol. 1 p. 51., 17 décembre 1915, vol. 2 p. 2174 sq..
Peut-on encore à cette époque faire de même avec les Auvergnats ? Ceux-ci apparaissent-ils une page avant les singes dans les illustrés pour enfants ? Peut-on de même dénuder sur des cartes postales de 1920, les poitrines des Auvergnates comme on le fait avec celles des Mauresques ou des Négresses des colonies sous couvert de curiosité ethnographique quand il ne s’agit pas de les exhiber dans des zoos humains ? Par ailleurs, dans les États colonisateurs, la violence coloniale n’a t-elle pas tendance à devenir celle avec laquelle la société se montre la plus permissive ? L’argument du mépris social et des massacres des XVIIe et XVIIIe, s’il paraît recevable, devient de moins en moins pertinent au fur et à mesure qu’on avance dans le temps, même si Daniel Lefeuvre a raison de souligner qu’on ne peut, sans anachronisme, se référer aux conventions de Genève pour les massacres commis au XIXe. On peut du reste se retrouver dans la pensée de l’auteur lorsqu’il s’interroge sur l’idée que la guerre conventionnelle ait jamais existé, rappelant les dates de mise en place de ces règles (1899-1907) tout en évoquant les innombrables manquements à ces règles sur les théâtres d’opération européens.

Les colonies, une bonne affaire ?

Les chapitres 6 et 7 (Le rêve cotonial – Le tonneau des Danaïdes), abordent la question commerciale. On retrouve ici les idées, développées entre autres, par Jacques Marseille. Les colonies ont-elles vraiment constitué des débouchés pour l’industrie française et des réservoirs de matières premières ? Ont-elles offert des opportunités de placements rémunérateurs ? L’empire a t-il été un bon client de la métropole ? Comme dans la thèse de Jacques Marseille, l’auteur repart de l’affirmation de Ferry et de Lénine sur les rapports entre capitalisme et colonisation. Il rappelle la place négligeable du charbon colonial dans les importations françaises et souligne que l’âge d’or du coton algérien est celui de la guerre de Sécession, moment où la fermeture du marché américain permet d’écouler la production algérienne. Sans doute peut-on lui donner raison en ajoutant d’autres exemples comme celui des sucres coloniaux, qui se substituent pendant la Grande guerre à la production betteravière des régions dévastées avant d’être ensuite soumis à un contingentement qui explique la baisse des petits revenus et les violences sociales et politiques dans les territoires concernés. Aucun produit colonial exporté vers la France ne constituant une denrée rare, les produits coloniaux sont en général vendus à des coûts supérieurs aux cours mondiaux. Si l’Algérie vend à la France, c’est que la France achète plus cher et reste la seule à acheter à des prix si élevés. Daniel Lefeuvre rappelle par ailleurs, l’exemple du vin en rappelant que l’Algérie écoulait en France un vin cher et invendable représentant 50% de la valeur totale des exportations algériennes vers la métropole vers 1930-1960. On sait par ailleurs que cette concurrence entre colonies et métropole aboutit même à l’arrachage de plants de vignes algériens. Dans ce schéma, les petits viticulteurs languedociens sont directement concurrencés par l’Algérie de Grand-Papa et donnent effectivement raison à l’auteur.

S’agissant du débouché colonial, le solde commercial de l’Algérie avec sa métropole n’a été excédentaire qu’une année sur trois, démentant l’idée que la colonisation fût une bonne affaire. On voit ici se dessiner le modèle développé par Jacques Marseille. Le moment où les colonies ont le plus rapporté est celui où les Français s’y sont le moins intéressés. Au moment où les Français s’intéressent aux colonies et les croient indispensables à l’économie nationale, celles-ci servent de béquilles aux canards boiteux du capitalisme / des capitalismes français et sont devenues un boulet pour les branches industrielles les plus modernes. Elles doivent subir les conséquences à l’étranger du régime douanier préférentiel établi entre la France et l’empire. On ne peut que donner raison à Daniel Lefeuvre lorsqu’il explique que les colonies bouclent leurs budget avec des subventions d’État en rappelant néanmoins, qu’au parlement, l’argument de la prospérité d’une colonie peut aussi bien servir à minorer qu’à majorer le montant des dites subventionsEx. : JORF, Sénat, Budget 1913 : rapport sur l’état du domaine colonial, p. 525-531..

Un mythe est également passé sous silence qui pourtant perduré dans l’univers post-colonial : l’idée que le contribuable français aurait payé de sa poche voies de chemins de fer, aménagements portuaires et construction d’un hôpital à Bobo-Dioulasso. Or, l’argument, dès qu’un député demande un équipement pour sa colonie d’élection est que le coût sera à la charge du budget local. Le plan Sarraut prévoyait quant à lui trois types de financements. Le premier était l’emprunt direct. Sarraut y ajoutait les concessions privées, sur lesquelles il restait totalement avare d’explications. Il écartait enfin les subventions d’État, reconnaissant que la situation financière l’interdisait . C’était là admettre que, dans un contexte d’inflation, de mécontentement fiscal et d’obsession du retour au franc-or, on n’allait pas demander au contribuable français de mettre la main au portefeuille, même pour un empire dont, depuis peu, il commençait à s’enorgueillir. Sous Vichy, on se plaint encore que ce plan n’ait jamais été réalisé.

La question du pétrole algérien est développée dans le chapitre 8 (Le puits de la chance ?), l’auteur y rappelle la déception qui a suivi la découverte en 1957 d’un hydrocarbure inadapté aux besoins de la consommation française mais dont l’exploitation a débuté par devoir national plutôt que pour des raisons de rentabilité. Les colonies ne sont pas la poule aux œufs d’or. Il est bon de le rappeler mais en dehors de cas isolés, y a t-il vraiment des historiens pour le nier même si, hors du sérail, la croyance est répandue selon laquelle les colonies auraient été une bonne affaire ?

On nous a fait venir ?

Le chapitre 9 (Quand les immigrés venaient d’Europe) est consacré à la place de la main d’œuvre coloniale dans l’immigration du XXe siècle. Il s’agit de faire un sort à l’opinion selon laquelle on a fait venir des travailleurs du Maghreb et d’Afrique subsaharienne pour reconstruire la France après les deux guerres. D’abord, est rappelé le statut particulier des travailleurs algériens qui, en vertu de la préférence nationale, parce qu’ils étaient français, n’étaient pas victimes des retours au pays qui frappaient des travailleurs polonais. Français ? Peut-être faut-il dans un souci d’équilibre, rappeler au lecteur profane qu’ils n’étaient pas citoyens mais sujets français de statut civil musulman. Après la seconde guerre, outre la question de la faible proportion de Maghrébins et de Subsahariens dans les immigrés de cette époque, l’auteur rappelle que l’immigration était déconseillée par les pouvoirs publics aux travailleurs algériens qui fuyaient la misère. S’il souligne l’existence d’escroqueries aux officines de recrutement pour évoquer l’absence de politique officielle d’importation de main d’œuvre algérienne, il convient de préciser qu’il ne s’agit ici que de l’Algérie et que cela ne supprime pas pour autant la réalité du « on les a fait venir » pour les victimes de ces officines. De même peut-on ajouter que des filières ont existé pour organiser la venue d’immigrés marocains aussi bien qu’italiens vers des entreprises de sidérurgie du Nord-Est. Prenons l’exemple de la Chiers, entreprise sidérurgique de Vireux-Molhain (Ardennes) aujourd’hui fermée et qui accueillit un grand nombre de travailleurs étrangersPhotos dans André Majewski, Mémoire de la Pointe (Vireux-Molhain – Vireux-Wallerand -Hierges – Aubrives – Chooz), Syndicat d’initiative de la vallée de la Meuse – Fumay-Givet, Imprimerie Ardenn’Offset, Charleville-Mézières, 1983.. On sait que le statut des Algériens y était plus proche de celui des Italiens. Lorsque, venu de Taza (Maroc), Ahmed L., y arrive dans les années 1960, tout est organiséEntretien avec Jemaa L., veuve de sidérurgiste, Vireux-Molhain, 5 novembre 2006., y compris la visite médicale au Maroc, le contrat et le logement. L’exemple est également vrai pour Mohammed K, Marocain arrivé à Mulhouse en 1970 avec un contrat de travail pour le ramassage des poubelles. Enfin, l’idée de Daniel Lefeuvre, de la mauvaise réputation des travailleurs algériens (avant la guerre d’Algérie) par rapport à des Marocains « objets d’appréciations élogieuses » (p. 159) et plus facilement embauchés est encore une idée à nuancer. On trouve ainsi dans les archives des réflexions assez peu élogieuses sur les performances de la main d’œuvre marocaineCHAN, cabinet Pétain, AG543.. Il nous semble nécessaire de ne pas tirer de conclusions générales.

Dans le chapitre 10 (Une Algérie clochardisée), l’auteur ne manque pas de souligner à juste titre que la nécessité d’échapper à la misère contredit le mythe nostalgique d’une Algérie française où tout allait pour le mieux. Reprenant ici l’idée que c’est avant tout la pauvreté algérienne qui explique les migrations, celles-ci ont pu s’effectuer grâce aux pressions de l’État sur le patronat réticent à accueillir des Algériens. Là encore, on peut faire un parallèle avec la thèse de Jacques Marseille où une partie du patronat français est en conflit avec l’administration coloniale qui recherche, non la rentabilité mais une législation douanière qui favorise les marchés coloniaux. Il s’agit de préserver paix sociale et cohésion impériale au nom de l’œuvre civilisatrice. C’est l’exemple de conflit développé par J. Marseille avec le cheminement de la loi du 6 août 1933 sur les oléagineux.

Les conditions qui sont celles d’une immigration algérienne bénéficiaire avant et après l’indépendance d’un statut particulier, celui de Français puis celui d’étranger soumis à un régime spécial, permettent à Daniel Lefeuvre d’affirmer que les Algériens ont connu avant l’heure, ou avant qu’il en soit question pour leurs enfants, une forme de discrimination positive. De cette situation particulière, « les Repentants » sont accusés de ne jamais avoir fait état dans la République coloniale. Peut-être n’était-ce pas le but de cet ouvrage. Il est en tout cas clair que l’expression se marie mal avec le contexte d’octobre 1961.

Islam et œuvres sociales

Dans le chapitre 12 (Surveiller et punir), l’auteur s’attache à démontrer, contre l’idée d’un passé honteux révélé, les similitudes entre paternalisme patronal du XIXe et paternalisme colonial. Contre l’idée d’une France islamophobe, il rappelle, entre autres, les initiatives de l’État, notamment dans la création de la Grande mosquée de Paris ou dans la volonté d’expliquer les rites funéraires musulmans. Il fait ici référence aux éclairants travaux de Michel Renard (co-fondateur avec lui de la revue Études coloniales) qui mentionne, entre autres, des directives aux services chargés de l’inhumation des militairesMichel Renard, « Gratitude, contrôle, accompagnement ; le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950) », Bulletin de l’IHTP, N°83, 1er semestre 2004, p. 54-69.. De même évoque t-il les politiques sociales en faveur des indigènes de métropole. On se souvient cependant d’une étude de Philippe Dewitte sur les militants africains et antillais. Il y montrait à quel point le Comité d’assistance aux indigènes (CAI) était une pépinière d’indicateurs de policePhilippe Dewitte, Les mouvements nègres en France (1919-1939), L’Harmattan, 1985..

S’il est clair que l’idée d’une France purement et de tout temps islamophobe ne tient pas ; si l’on doit, sauf erreur, à Lyautey, l’interdiction des non-musulmans dans les mosquées marocaines, on ne peut cependant oublier, que la lutte contre l’islam fut l’un des arguments de la colonisation. En 1834, pour Lamartine, la dotation budgétaire proposée pour la constitution d’une colonie française de l’Algérie se justifie politiquement par la lutte de la civilisation et de la France contre la barbarie (des pirates esclavagistes) et le mahométismeAlphonse de Lamartine, Discours à la Chambre des députés, 2 mai 1834. Autre exemple, au hasard d’un ouvrage consacré aux colonies : « Notre second ennemi, plus redoutable encore, est le fanatisme religieux. Deux religions se partagent les peuples du Sénégal : le fétichisme pratiqué par la majorité des nègres, et le mahométisme, pratiqué par tous les Maures et la minorité des Nègres […[/footnote] Le mahométisme, avec ses principes politiques et son énergie active, est bien autrement dangereux que le fétichismeLa suite parle de « fanatisme musulman » et décrit un véritable choc des civilisations cf. Paul Gaffarel, Les colonies françaises, Alcan, 5e édition, 1893, p. 60 sq.. A cela, on ajoutera l’entretien dans les manuels scolaires des Troisième et Quatrième Républiques, du mythe d’une invasion arabo-musulmane arrêtée in extremis en 732 par Charles Martel sauveur de l’Occident chrétien. Il faut concéder à l’auteur que la rhétorique de réponse à des erreurs amène à mettre en exergue les éléments de correction plutôt qu’à réaliser une synthèse équilibrée. C’est un des inconvénients connus du discours pédagogique qui part, en principe de la représentation, pour y apporter des correctifs avec ce présupposé que la somme des correctifs ne saurait représenter un ensemble complet de connaissances.

Quid des Belges et des Italiens ?

Reprenant dans le chapitre 13 (A mort les Christos !), le thème, largement développé par Gérard NoirielGérard Noiriel, Le creuset français : histoire de l’immigration (XIXe-XXe), Le Seuil, 1988. des Belges, Italiens et autres étrangers, conspués, agressés, discriminés par les Français fin XIXe, début XXe, l’auteur veut démontrer que les discriminations, qu’il ne nie pas, ne sont peut être pas aussi spécifiques qu’on le voudrait, même s’il souligne que le traitement des faits de délinquance est différent selon que les contrevenants sont étrangers ou pas (ce qu’avait fait Ralph SchorRalph Schor, L’opinion française et les étrangers (1919-1939), Publications de la Sorbonne, 1985.). On peut sans peine aller dans le sens de l’auteur en citant pour exemple ce manuel de la Troisième République qui décrivait des Italiens inassimilables et habités par un sentiment qu’on n’appelle pas encore le communautarisme« Avant la guerre, beaucoup de ces immigrants, ou tout au moins leurs enfants, s’assimilaient ou devenaient des Français. Mais maintenant, les nouveaux venus semblent plus réfractaires à l’assimilation à cause de différences considérables de langage ou de mœurs et parce que certains pays, l’Italie, par exemple, s’efforcent de maintenir vivaces chez leurs émigrants, le souvenir et l’amour de la patrie quitté », H. Boucau et A. Leiritz, Géographie, 3e, École primaire supérieure, Hatier, 1937, p. 251.. La démarche est en fait connue depuis longtemps du monde enseignant qui fait volontiers référence aux travaux de Gérard Noiriel sur les violences anti-italiennes d’Aigues-Mortes ou les émeutes anti-belges du Nord. On dispose également de dossiers de diapositives de la Documentation française montrant des expulsions de mineurs polonais. Idem de manuels de 3e citant les articles de Gringoire où Béraud évoquait « l’odeur des étrangers ». Certaines associations antiracistes et de défense des Droits de l’homme citaient d’ailleurs récemment ces travaux sur leurs pages internet, comme Gérard Noiriel lui-même peut en témoignerNotamment entre 2000 et 2003 sur http://www.sosracismereims.org/txt/violencesnoiriel.pdf..

S’agissant des dites associations, il faut leur reconnaître que, lorsqu’elles ont utilisé l’argument, c’était, pour une fois, faire un usage acceptable de l’histoire pour justement s’opposer à un discours raciste dénonçant une spécificité inassimilable dans l’immigration post-coloniale et sa descendance. Là encore, le problème est, d’une façon générale, de savoir à qui l’on s’adresse. Aux médias, au MRAP, à Tariq Ramadan, aux so-called « Indigènes de la République » ou à des historiens et enseignants ?

Indigènes de la République ?

Pointant du doigt la pétition des « Indigènes de la République », Daniel Lefeuvre note avec beaucoup de pertinence, « que de bac + 4 ! », que ses signataires paraissent relativement bien insérés socialement, beaucoup étant scientifiques ou enseignants. Tout le problème est de savoir qui parle et pour qui, comme le soulignait récemment un historien américain abordant la controverse coloniale autour du Goncourt 1921Alice Conklin, « Who speaks for Africa? The René Maran-Blaise Diagne trial in 1920s Paris », Tyler Stovall and Sue Peabody (dir), The color of liberty. History of races in France, Duke University Press, 2003, p. 302.. Il est en tout cas rare que les premiers signataires d’une pétition soient totalement anonymes.

Reste que les petits-enfants des migrations post-coloniales sont tout de même plus souvent renvoyés à leurs origines exotiques, voire soumis à l’injonction de citoyenneté et au soupçon de mauvaise assimilation, contrairement aux descendants de Belges ou d’Italiens. Par ailleurs, le développement d’une argumentation fondée sur les souvenirs de Cavanna ou tel reportage du Parisien sur un enfant d’immigré suffit-il à rectifier le « bric à brac intellectuel » dénoncé dans l’introduction ?

Le racisme à l’œuvre dans la France d’aujourd’hui est-il au reste totalement d’origine coloniale ?  Posée ainsi, la question donne à penser que c’est le discours actuel des historiens dénoncés. Or, il semble que ce discours ait avant tout prétendu explorer la persistance de certaines représentations plutôt que de faire de la colonisation l’origine de toute choseNicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire (dir), La fracture coloniale…, op. cit.. ; cf. Jean Birnbaum, « spectres coloniaux », Le Monde des livres, 23 septembre 2005 cf. « Raphaëlle Branche, historienne, auteur de « La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ? – Toutes les discriminations ne peuvent pas être rattachées à cette histoire », Propos recueillis par Jean Birnbaum, Le Monde, loc. cit..

La fracture coloniale, ouvrage le plus mis en cause par l’auteur sur cette affaire, compte tout de même pas moins de 24 auteurs. En outre, si l’éditeur François Gèze (la Découverte), a signé « l’appel des Indigènes », Nicolas Bancel et Pascal Blanchard s’en sont nettement démarqués dans une tribune au Monde et la très grande majorité des 24 auteurs n’en sont pas. Sur le fond, le fait qu’un sondage d’opinion affirme la sympathie de 70% des Français pour les Noirs et les Asiatiques au début des années 1990 semble suffire à mettre en doute le postulat d’une continuité coloniale du racisme anti-noir. L’argument est intéressant mais peu convaincant compte tenu, notamment de la persistance de nombreux stéréotypes qui peuvent expliquer cet état d’esprit. Le recoupement des témoignages recueillis auprès d’Africains et d’Antillais depuis les années 1960 démontre la persistance de nombreux clichés d’origine coloniale en même temps que la sympathie pour les Noirs qu’on n’imagine pas autrement qu’à leurs places. A ces témoignages, il faut sans doute ajouter tous ces livres pour enfants, où pendant des années, les sujets noirs furent systématiquement mis en scène en pagne dans un village africain.

S’agissant du racisme anti-arabe, l’auteur y voit la marque de la guerre d’Algérie. Il a sans doute partiellement raison mais son argumentation faiblit lorsqu’il cherche dans le 11-Septembre, l’extension de la charia au Nigéria ou dans l’assassinat de Théo Van Gogh les seules raisons d’une inquiétude anti-musulmane. Nous voici en présence de ce concept d’islamophobie « dont le MRAP et quelques autres nous rebattent les oreilles ». On remarquera que SOS Racisme (c’est à dire une équipe représentant un cadre du PS) et de nombreux « Républicains » pourfendeurs de la coalition islamo-gauchiste ne veulent pas entendre parler du concept. Quoi qu’il en soit, dès 1983-1984, l’extrême-droite française dénonçait une immigration que des ayatollahs monteraient un jour « contre nous ». Peut-être serait-il temps de reconnaître que, dans une société où les lapsus des médias témoignent tous les jours d’une confusion entre une tradition religieuse (être musulman de conviction ou tradition) et une origine ethnique (être arabe d’origine et/ou de langue), le distinguo artificiel entre islamophobie et arabophobie ne paraît guère opératoire. Si Brahim Bouaram a été jeté à la Seine le 1er mai 1995, si les mosquées de Châlons-en-Champagne ou Annecy ont été attaquées en 2002, c’est bien parce que, dans ses manifestations les plus fanatiques, le racisme populaire marque bien l’absence de distinction entre ces concepts.

Quant au passage sur les « musulmans tranquilles » qui se mobilisent « bien peu » pour condamner les fanatismes, il relève davantage du stéréotype médiatique que de l’analyse sereine. Chez beaucoup de personnes concernées, le fait d’être un « musulman tranquille », en même temps qu’un citoyen anonyme et sans problème suffit à expliquer l’absence d’envie de descendre dans la rue pour y apparaître comme un « musulman tranquille » plutôt que comme un simple citoyen français. Beaucoup de médias prompts à ce genre de réflexions gagneraient d’ailleurs à connaître davantage de « musulmans tranquilles ». Pourquoi ceux-ci, s’ils sont justement des Français normaux, descendraient-ils plus souvent dans la rue que la moyenne des citoyens, dont la majorité ne manifeste pas ? Pourquoi Yacine, agnostique sans le savoir et informaticien, se sentirait-il obligé de manifester publiquement sa désapprobation à chaque acte de terrorisme ? Pourquoi Hassan professeur d’histoire-géographie à Épernay, athée et fan de rock, devrait-il faire une déclaration à la presse quand un barbu pérore sur la lapidation ?  Par communautarisme ? Je songe ici à de nombreux Yacine de mon entourage qui ne demandent que le droit à l’indifférence, à l’instar de ce qu’évoquait il y a quelques années une politiste bien inspiréeAriane Chebel d’Appollonia, Les racismes ordinaires, Presses de la FNSP, 1998, p. 105.
D’une façon générale, alors qu’on reste souvent stupéfait de l’ignorance des militants anti-racistes lorsqu’ils se mêlent d’histoire, on peut-on être surpris de lire les historiens évoquant la lutte contre le racisme. On se souvient notamment de la banalité affligeante avec laquelle un génial fils de l’école des Annales abordait la question en racontant qu’il s’était fait bousculer par un « jeune Noir » en patins à roulettes et que les « Maghrébins sont de race blanche ». On eut la charité de ne pas critiquer tout de suite cet ouvrage posthumeFernand Braudel, L’identité de la France, Arthaud, 1986, Flammarion, 1990, p. 591..

La dénonciation de la repentance : une mode ?

Il est finalement clair qu’on s’ennuie rarement dans cet ouvrage écrit d’une plume alerte et qui stimule la discussion. Il reste qu’il est tout de même artificiel de développer un argumentaire sur la réponse à un groupe qui n’existe pas. Une phrase, un paragraphe, un chapitre peuvent répondre à la réflexion d’un comique, ou réputé tel, sur l’esclavage. Une autre concernera un militant anti-raciste, un salonnard théologien helvétique conseiller du gouvernement britannique et professeur d’une université américaine ou un président étranger qui a besoin de faire oublier ses échecs intérieurs. Une autre encore concernera plus directement un historien, encore qu’à l’exception d’un seul, tous se soient largement démarqués d’un discours de repentance. Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, tous deux signataires de la pétition « Liberté pour l’histoire », avaient désapprouvé dans le Monde, l’appel des Indigènes. Dans un ouvrage qui dénonce à la fois le lynchage médiatique dont a été victime l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, le problème posé par la loi Taubira ou les anachronismes commis par Gilles Manceron, historien et cadre de la Ligue des droits de l’homme, on ne trouve pas mention d’une tribune du même Gilles Manceron condamnant l’exploitation raciste de la mémoire de l’esclavage et figurant à côté d’une tribune d’Olivier Pétré-GrenouilleauGilles Manceron, « L’exploitation raciste d’un crime contre l’humanité », Olivier Pétré-Grenouilleau, « Traite négrière : les détournements de l’histoire », Le Monde, 7 mars 2005.. C’est l’un des nombreux exemples de la construction artificielle du monolithe repentant. Il est significatif qu’à la lecture de ce livre, le Figaro magazineDaniel Lefeuvre, « La France n’a pas de dette envers ses ex-colonies, mais une histoire commune », entretien réalisé par Sylvie Pierre-Brossolette, Jean Sévillia et Jean-Louis Tremblais, Le Figaro Magazine, 29 septembre 2006 reproduit sur http://www.etudescoloniales.canalblog.com/ (dont un des journalistes s’est illustré dans un de ces ouvrages où l’on rouvre de nombreuses portes ouvertes pour prétendre ensuite qu’elles abritaient des vérités secrètesJean Sévillia, Historiquement correct : pour en finir avec le passé unique, Perrin, 2003.), s’interroge sur la cause de la vague de repentance sans même poser la question de la pertinence du concept. Le livre pose d’autres questions. « Comment critiquer les « repentants » sans faire de même pour les nostalgiques de la colonisation ? » interroge pertinemment Claude LiauzuClaude Liauzu, « Pour un débat de fond sur le passé colonial », Comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire, 2006, http://cvuh.free.fr/articles/liauzu.debat.passe.colonial.html. qui n’est, ni le dernier des réactionnaires colonialistes, ni un thuriféraire de la démarche de l’ACHAC. La relative faiblesse numérique des travailleurs maghrébins dans les années 1950 suffit-elle à invalider la légitimité de leur mémoire ? En son temps, Jacques Marseille avait regretté l’accueil fait à son ouvrage phare, dont on peut dire, pour rester simple qu’il avait été incompris par des « mal-comprenants » de gauche (notamment des tiers-mondistes qui ne comprirent pas qu’il ne s’agissait pas de nier des souffrances mais de faire de l’histoire économique plutôt que de l’histoire sur coussins d’air) quand des « mal-comprenants » de droite et d’extrême-droite le prirent pour du pain béni, ou tout au moins pour une justification ultime de la colonisationPostface de 1989, op. cit..

Ici, l’ouvrage de Daniel Lefeuvre intervient, en même temps que celui de Pascal BrucknerPascal Bruckner, La tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental, Grasset, 2006 ; sans oublier Paul-François Paoli, Nous ne sommes pas coupables. Assez de repentances !, La Table Ronde, 2006. alors qu’un grand nombre de Français restent assez peu au fait de l’histoire coloniale quand ils ne s’irritent pas tout simplement qu’on évoque le sujet. Il y a quelques années, esclavage, massacres et tortures étaient des faits relativement peu connus du grand public, même quand il avait une vague représentation de l’histoire coloniale. Aujourd’hui, alors qu’on peut parler de Vichy et de la Vendée sans soulever davantage de passions, la diffusion plus large de l’histoire coloniale et esclavagiste produit certes des dérives, comme les revendications, voire les délires fantasmagoriques et racistes de certains groupes radicaux mais aussi un phénomène de réaction conduisant à tous les amalgames ou à une dérive vers un nouveau relativisme susceptible d’invalider tout fait historique. La plupart des groupes accusés ici de repentance se défendent de tenir un tel discours, chez les historiens comme chez d’autresOn notera cette phrase sur le site, très fréquenté de la LDH -Toulon : « La section de Toulon ne s’adonne pas à la “repentance coloniale” ». Phrase d’autant plus intéressante que Toulon est plutôt une ville de la nostalgie coloniale. href= »http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1523″>http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1523. Christiane Taubira elle même a souvent récusé cette accusation de façon véhémente. Voir aussi plus haut le refus de la repentance chez Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, op. cit..
A cela, il faut sans doute ajouter les querelles d’écoles, d’équipes voire de générations qui peuvent alimenter la polémique. Dans tout ce vacarme, n’y aurait-il donc aucune possibilité d’aborder la colonisation sans être accusé de servir l’anti-France ou d’être le dernier des colonialistes ? C’était pourtant le but affiché en 1990 par une synthèse d’histoire colonialeCharles-Robert Ageron (dir), Histoire de la France coloniale, vol.I , Armand Colin, 1990, vol. II, A. Colin, 1991..

« Robespierristes, antirobespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous seulement quel fut Robespierre » écrivait Marc BlochMarc Bloch, Apologie pour l’histoire, 1941, Rééd. Armand Colin, 1974.. Bien que tous les historiens se reconnaissent dans ce principe, chacun a tendance à estimer que sa pratique en est plus proche que celle des autres. C’est sans doute l’origine du malentendu même si, encore une fois, on ne saurait amalgamer en un seul groupe des individus, des pratiques, des associations, des statuts et des philosophies très différentes dont très peu se reconnaissent dans la repentance qu’on les accuse de réclamer.

Sans aller jusqu’à prétendre en faire un bloc monolithique, peut être s’agit-il à présent de s’interroger sur l’existence, non d’un complot mais d’une tendance à la dénonciation de la repentance. Alors que, pendant des années, des faits historiques avérés étaient plus ou moins évacués de la mémoire et du discours historique pédagogique, le simple fait de les évoquer aujourd’hui semble exposer l’historien à l’accusation de repentance. Il est désormais interdit de faire de l’histoire « à l’aide des bons vieux outils de l’historien » en utilisant les termes  esclavage » ou « République coloniale ». Pour moins que cela, certains ont reçu la médaille du terrorisme intellectuel.

© Dominique Chathuant, Clionautes, 11 novembre 2006