L’auteure a découvert cette face cachée de l’occupation à la lecture des rapports professionnels d’une assistante sociale au service colonial de Bordeaux. De cette découverte est née une carrière d’historienne et la volonté de donner la parole à ces oubliés qui ont vécu leur statut de prisonniers de guerre sur le sol métropolitain. Après une première partie centrée sur les réalités de la captivité, la seconde partie traite de la responsabilité et des choix des autorités françaises durant et après le second conflit mondial dans le sort fait aux prisonniers “indigènes”. Cette étude a donné lieu à un film documentaire sorti en 2003 que cet ouvrage vient compléter. Il s’agit de resituer les témoignages recueillis dans une présentation des faits s’appuyant sur les archives et la synthèse historique. L’enseignant d’histoire pourra y trouver textes et références législatives sur une question certes marginale mais que l’on a, surtout, choisi d’oublier.

Défense de la métropole, une mission militaire et citoyenne

Après un premier chapitre qui situe la place des troupes coloniales dans les deux conflits mondiaux du XX ème siècle, estimation numérique, engagement au combat, état d’esprit des hommes de troupe dont les pertes en 1939-40 sont estimées à 14 000 tués et 42 000 blessés; les chapitres suivants traient dans une démarche à la fois chronologique et thématique: de la capture, des conditions de vie au “frontstalag”, de la solidarité institutionnelle et individuelle, de la rencontre entre deux cultures, des prisonniers libérés et des évasions.

Largement construite à partir des témoignages, de cette première partie on retiendra en particulier le choix de l’Allemagne, après une attitude raciste, violente au moment de la capture, de restituer aux autorités françaises ces prisonniers de guerre qui sont internés dans des “frontstalag” en zone occupée pour ne pas mélanger les races gardant en territoire allemand les prisonniers de guerre métropolitains. Cette captivité en métropole reste néanmoins très dure d’autant que la convention de Genève leur fut inégalement et incomplètement appliquée. Les témoignages présentés évoquent les réalités de la captivité: ration alimentaire, travail, suivi sanitaire mais aussi les positions ambiguës des propagandes allemande comme française: racisme mais aussi soutien aux idées indépendantistes d’une part, exaltation du devoir envers la métropole, souci de maintenir le contact avec les familles à la colonie mais méfiance à l’égard de ces hommes qui pourraient revendiquer une égalité qu’il n’est pas question de leur concéder d’autre part.

L’expression de la solidarité nationale, traitée au chapitre quatre montre bien ces ambiguïtés: entre contrôle et solidarité du côté des autorités de Vichy. Il montre aussi les contacts avec la Résistance et les engagements personnels notamment du personnel social et médical. C’est dans ce cadre des solidarités locales, née de la proximité d’un camp de prisonniers ou du travail en commun dans les fermes, chantiers ou usines qu’une véritable rencontre inter-culturelle a pu voir le jour.

Si les malades et quelquefois les pères de familles ont pu être officiellement libérés par les autorités allemandes au cours de la guerre, la situation de ces hommes est restée souvent très précaire, même en zone sud, faute de possibilités de retour au pays et de fait assez proche de celles des évadés. Le choix de l’évasion était d’autant plus difficile que la couleur était un handicap certain. Quelques filières organisées ont amené ces hommes a un engagement dans la Résistance qui, à partir de 1944, a souvent été à l’origine de l’ouverture des camps.

Trahison d’Etat et “mission civilisatrice”

La seconde partie propose une véritable réflexion sur le rôle, les responsabilités des autorités françaises dans le sort fait aux prisonniers “indigènes” mais aussi les conditions tant en métropole que dans l’empire qui explique le silence sur ces réalités.

Le chapitre 8 montre comment à partir de janvier 43, les Allemands ont rendu au gouvernement de Vichy la charge de ces prisonniers. A partir de cette date les sentinelles sont françaises, issues des troupes coloniales ou ex-civils des colonies, plus ou moins volontaires, non sans malaise pour ces hommes et avec un vrai ressentiment du côté des prisonniers qui comprennent que cette nouvelle situation n’est pas libération.

Le chapitre suivant revient sur un thème déjà abordé dans la première partie: les propagandes allemande et française, contradictoires et en montre bien les arrières pensées coloniales: anti-française face à l’exaltation de la culture française, soutien et peur des idées émancipatrices, soutien au moral et contrôle de la correspondance. Dans ce domaine on constate la continuité entre Vichy et la France Libre.

Le chapitre 10 est consacré au rapatriement: improvisation, désorganisation, longue attente, difficulté à gérer en même temps le retour des prisonniers d’Allemagne et le rapatriement des troupes coloniales vers l’Empire d’autant que manque les moyens matériels et financiers. L’auteure montre une situation plus propice à générer des frustrations qu’à cicatriser les plaies. La question brûlante de l’égalité de traitement: prime de démobilisation, solde de captivité… est au centre des revendications.

C’est dans ce contexte tendu que se déroulent les “événements”, selon la terminologie militaire, du camp de Thiaroye traités au chapitre 11. Le point fait sur cet épisode de décembre 1944 se veut précis dans la description des événements, neutre dans leur interprétation puisque sont présentés les éclairages tant français que sénégalais. C’est l’occasion de mettre en évidence le fossé qui s’est creusé entre l’évolution des esprits chez les prisonniers” indigènes” de retour de 4 ans de captivité et l’immobilisme des gradés restés à la colonie, le recours disproportionné à la force par une autorité militaire incapable de gérer la démobilisation et le versement des soldes dues. Si l’écho du procès des mutins parvenu en métropole a mobilisé les députés noirs comme Gaston Monnerville, le souvenir de l’affaire reste très fort au Sénégal et plus généralement en Afrique de l’Ouest comme en témoigne les références écrites et cinématographiques citées.

Les deux derniers chapitres sont consacrés au retour et à l’installation de l’oubli: Si les retours à partir de 1945 sont mieux organisés le retour à la vie civile, la réinsertion tant familiale que professionnelle est souvent difficile, sans travail, sans reconnaissance souvent perçus par les autorités coloniales comme potentiellement dangereux. L’administration mit une grande attention à empêcher les unions mixtes nées des rencontres en métropole, ce refus exprime aussi bien la crainte des revendications égalitaires qu’un racisme au quotidien. Enfin est invoquée la “cristallisation” des pensions votée en 1959, s’il faut attendre 2002 puis 2006 pour leur revalorisation, combien de ces prisonniers “indigènes” sont encore là pour voir leur droit rétablit?

Un livre qui fait une large place aux témoignages voire à l’émotion sans jamais oublier le souci de la précision historique.

Christiane Peyronnard ©