Un livre érudit, pour les étudiants et les spécialistes.

La démarche d’introspection scientifique d’un passionné

Pierre Brulé est un familier des Grecs, de leurs dieux et de leur religion, qu’il fréquente avec plaisir depuis des décennies. Il leur a consacré de nombreux ouvrages mais aussi son enseignement à l’Université de Rennes où il a fondé un laboratoire de recherche. En 2023, à l’occasion de la publication de Socrate l’Athénien aux éditions Les Belles Lettres il a publié une « tribune socratique » dans laquelle il revient sur son histoire, son parcours, sa passion pour l’histoire grecque et la figure de Socrate. [Téléchargeable sur https://www.laviedesclassiques.fr/chroniques/entretiens/tribune-socratique-pierre-brule].

En 2025, la nécessité de revenir à ses travaux antérieurs s’est imposée à lui. Pour éviter le ton doctoral des « Compléments d’études », Pierre Brulé a choisi les « balades ». « En effet, les idées de promenade, de découverte conviennent à la nature des multiples sollicitations » qu’il a ressenties à aller retrouver ces dieux et cette religion.

L’auteur ne nie pas le caractère narcissique de la démarche qui s’inscrit dans son goût insatiable de lecture des auteurs grecs. « On ne vit pas impunément depuis plus des décennies avec des questions plus ou moins complexes d’histoire de la religion grecque, questions auxquelles on a tenté de donner soi-même des réponses, sans que lesdites questions continuent à nous tracasser, tarabuster, sans qu’on ait la curiosité de se tenir à l’affût de tout ce qui pourrait éclairer notre lanterne. » Ce cheminement dans ses travaux antérieurs apparaît parfois rébarbatif au lecteur qui se perd dans la procédure privilégiée de fil(s) en aiguille.

Les anciennes hypothèses sont remises sur le métier et retrouvent vie par ressauts et par hasard. Les méandres de la connaissance scientifique noient le lecteur néophyte. Les interventions et interrogations incessantes de l’auteur peuvent lasser. Heureusement, l’humour pimente la narration introspective de Pierre Brulé. « L’appendice chthonien ; quand un historien perd les pédales » (p.335) en offre un bel exemple. L’auteur y retrace son parcours personnel de chercheur avec autodérision et légèreté, et rend grâce à la « taupe pergaménienne qui l’a solidement relié à son pépère Gugusse » (p.343).

La formule choisie ne rend pas lisible le raisonnement, pour le grand public et le plan n’est pas dénué de redites :

Préface, précautions, présentations
1re BALADE EN PAYS HIERON. DANS LA CULTURE POLYTHÉISTE DES GRECS. LES DIEUX EXPRIMENT-ILS TOUT LE DIVIN ?
2ème BALADE EN PAYS HIERON. L’ÊTRE-FILLE D’ATHÉNA SUR LA DIOS KOURÈ
3ème BALADE EN PAYS HIERON. SAISIR LA RELIGION GRECQUE ANTIQUE ET, SI POSSIBLE, SON HISTOIRE
4ème BALADE EN PAYS HIERON. MAÎTRE DU GANOS, LE ZEUS DE PALAIKASTRO EST UN ZEUS « COMME LES AUTRES »
Appendice « chthonien » Quand un historien perd les pédales
Bibliographie

La mosaïque de connaissances pointues est émaillée de termes grecs et d’un lexique de spécialistes qui rendent la lecture ardue pour les non-universitaires. L’absence de glossaire dans le livre rend l’expérience encore plus difficile. Il est possible de mesurer ce handicap en feuilletant un extrait de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Le livre présente néanmoins l’avantage de mettre en lumière la difficulté de la construction scientifique et son indéniable évolution au fil des décennies. Comme le souligne l’auteur, « contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’histoire et aussi l’image que l’on se fait de la religion des Grecs de l’Antiquité changent. Un manuel écrit aujourd’hui a peu de chance de ressembler à ceux d’il y a 30 ans, 20 ans et même, plus étonnant, à ceux d’il y a 10 ans. Deux phénomènes expliquent une telle opinion. Le plus évident tient à l’importante modification des outils de cette connaissance : la prise en compte il y a relativement peu de temps de la façon particulière qu’ont eu les Grecs de nommer leurs dieux. ». La dimension linguistique côtoie en effet, les traces historiques. Pierre Brulé en profite pour fustiger l’hégémonie anglaise dans le monde académique (p.134) mais aussi pour révéler les biais scientifiques dans son domaine de recherche. Il revient, à plusieurs reprises sur « l’athéno-centrisme et l’athéno-exclusivisme ». Il insiste : « Si l’athénocentrisme sévit malheureusement un peu partout dans l’historiographie de la Grèce antique (politique, société, économie…), il est particulièrement envahissant dans le domaine religieux, et c’est communément et trop aisément que la particularité athénienne se trouve transposée en plan général dans les synthèses. » (p.219).

Pierre Brulé n’élude pas les débats, étudie les exégètes avec un œil acéré et démasque les fourvoiements historiographiques, comme, par exemple, ceux qu’a connus la figure de Dionysos (p.237).

 Un savoir fouillé qui revisite l’histoire de la religion grecque

On l’aura compris, le savoir sur la religion grecque est dense mais il se mérite.

Le livre fourmille de références et les sources s’avèrent foisonnantes. L’ouvrage répond pleinement à la qualité des ouvrages publiés aux Belles lettres. Son coût peut néanmoins limiter son audience.

La riche bibliographie (p. 345-360) permet au lecteur lettré d’approfondir chaque référence. Les sources relèvent majoritairement de l’archéologie, de l’histoire, de la littérature et de l’épigraphie. Pierre Brulé insiste sur l’importance de ce dernier domaine : « Si l’on élargit l’angle de notre vision dans le temps et dans l’espace et que l’on considère la moisson de renseignements précis qu’apporte l’épigraphie sur la vie religieuse du monde grec, elle constitue aujourd’hui et constituera à coup sûr demain la source essentielle des progrès de notre connaissance. C’est l’épigraphie qui nous a fait et nous fait connaître des calendriers de culte, des règlements religieux à propos de sujets très divers, des dédicaces aux dieux et aux héros, des listes de prêtrises, des causes d’impureté comme des prescriptions de purification… » (p.264)

Le livre permet de découvrir, en profondeur, le polythéisme grec et la profuse diversité des identités divines. Il plonge le lecteur dans la complexité de la tâche de l’historien : « Dénombrer le divin grec est un défi impossible à relever car, aux dieux démultipliés par la vertu de leurs épiclèses, encore faut-il ajouter les héros, les « héroïsés », les morts, et tant d’autres « figures » divines négligées que sont les « objets » saints-sacrés. » (p.214).

Pierre Brulé détaille avec érudition ce grand polymorphisme du religieux grec.

L’objectif de l’auteur est atteint : revenir non seulement sur ses travaux anciens mais surtout, grâce aux avancées des recherches communes, de « modifier ses points de vue sur des questions centrales à propos des Grecs en général et leur rapport au divin, disons leur religion »,et, indéniablement, d’enrichir nos connaissances dans ce domaine.

Ce livre s’avère fécond pour contribuer à la construction du savoir académique mais difficile d’accès pour les non-initiés.