Chronique de Stéphane Moronval, professeur-documentaliste au collège de Moreuil (80)

Le siège de Québec, capitale de la colonie de Nouvelle-France, par les Britanniques à l’été 1759 constitue un événement d’une portée historique considérable, la reddition finale de la ville le 18 septembre scellant de façon irréversible le triomphe de la domination anglo-saxonne en Amérique du Nord. Il s’illustre aussi par une dramaturgie élaborée, dominée par les figures devenues mythiques des deux généraux opposés, Wolfe et Montcalm ; en ressort encore aujourd’hui l’épisode le plus marquant : la courte et sanglante bataille des plaines d’Abraham, qui, consécutive à un acrobatique débarquement anglais, devait voir la mort des deux protagonistes et décider de l’issue des opérations. On constatera donc sans surprise que cette campagne propre à caresser l’imagination a fait, pour elle même ou dans le cadre des nombreuses biographies consacrées aux deux adversaires qui y trouvèrent une fin glorieuse, l’objet d’une abondante production historiographique ; et de façon concomitante, que celle-ci ait donné lieu au meilleur comme au pire. Incontestablement, c’est dans la première catégorie qu’on peut ranger cet ouvrage. Né à Toronto, passionné d’histoire, C.P. Stacey (1906-1989) entame entre les deux guerres une brillante carrière universitaire. Son statut d’officier de réserve lui vaut d’être appelé en 1940 à diriger la rédaction de l’histoire officielle des armées canadiennes engagées dans la Seconde Guerre Mondiale, tâche qu’il mène à son terme à la fin des années 50. C’est alors, à l’occasion de leur bicentenaire, qu’il est amené à travailler sur les événements de 1759 ; en découle la première édition de cet ouvrage, plusieurs fois republié jusqu’au milieu des années 80, et qui fait ensuite en 2002 puis 2007 l’objet d’une édition revue et augmentée par Donald Graves, l’un des grands spécialistes de l’histoire militaire du Canada, pour la maison Robin Brass Studio. L’ouvrage présentement publié par les presses de l’Université Laval n’est autre que la traduction française de la dernière citée.

Du travail de professionnel, solide et passionnant

Si Donald Graves a ainsi apporté de nombreuses données complémentaires, il a pris soin de respecter dans son intégralité le texte original de Stacey. Bien que relativement concis, celui-ci réunit en effet nombre de qualités qui l’ont élevé au rang de référence sur le sujet. Au moment où il aborde la rédaction de cet ouvrage, C.P.Stacey est un historien chevronné et méthodique ; compulsant ce qui a été écrit sur la campagne de 1759, il s’aperçoit vite du caractère subjectif ou romancé de nombre de travaux. Il décide donc de s’appuyer directement sur les sources primaires relatives aux événements, heureusement en grande partie concentrées, grâce à une politique de collecte active, aux Archives Nationales du Canada à Ottawa. A partir d’un examen minutieux et quasi exhaustif des documents d’époque en provenance des deux camps, il entreprend alors de rétablir la vérité des faits, et de les interpréter de la façon la plus mesurée possible. En découle un récit impartial et très érudit, organisé en neuf chapitres présentant une approche essentiellement factuelle éclairée d’analyses réalistes et pertinentes. Tout au long de sa relation, écrite dans un style agréable et accessible, l’auteur met ainsi à mal nombre de mythes ayant fleuri autour de certains épisodes de la campagne, en particulier la journée décisive du 13 septembre à laquelle il consacre deux chapitres entiers. Familier des problèmes liés au commandement, de par sa proximité du quartier général canadien pendant la Seconde Guerre Mondiale et les fonctions d’historiographe officiel qu’il a longtemps exercées, il trace un portrait très nuancé, très humain, des généraux opposés, et propose (en particulier dans la postface qui clôt son texte) une interprétation tout à fait séduisante de leurs intentions et de leurs actions. Sous sa plume, le jeune major-général Wolfe apparaît ainsi comme un excellent tacticien, lucide et déterminé sous le feu, mais un stratège limité et indécis, qui imagine contre la ville devant laquelle il parvient le 27 juin jusqu’à huit plans d’attaque successifs, dont deux seulement seront mis en application : le cinquième se traduit par l’assaut désastreux contre les positions françaises de la Montmorency, en aval de Québec, le 31 juillet ; le dernier, directement inspiré par ses trois brigadiers et qu’il ne fait qu’amender en rapprochant dangereusement le point de débarquement de la ville, amène certes à la victoire des Plaines d’Abraham, mais en partie par la grâce de circonstances heureuses qu’il ne pouvait à priori assurer… Quant au marquis de Montcalm, il est décrit comme un général courageux et charismatique, assez compétent, mais guère perspicace ; et d’une impulsivité naturelle qui, après avoir nui à la qualité des relations entretenues avec le gouverneur du Canada, Vaudreuil, dans le cadre du commandement divisé qui leur a été imposé, précipite finalement la défaite française le jour de la bataille…

« Du bon vin d’âge dans une bouteille plus attrayante »

Comme le soulignent le major Michael Boire, du collège militaire royal du Canada, et Donald Graves lui-même dans l’avant-propos qui introduit l’ouvrage, on peut bien sûr relever deux limites dans la très solide étude de C.P.Stacey. La première se devine à travers les remarques précédentes : l’histoire militaire telle qu’il l’écrit est vécue du point de vue du commandement, et n’offre que de maigres aperçus sur les conditions de vie et de combat que durent affronter les simples soldats des deux camps. Cette approche pourra décevoir le lecteur féru d’ « anatomie de la bataille » (pour reprendre le titre de l’ouvrage pionnier de J.Keegan, paru 17 ans plus tard), elle ne peut cependant être décemment reprochée à l’auteur, car elle est le fruit de l’historiographie de son époque et, sur un plan plus personnel, de l’influence de l’œuvre à laquelle il a consacré deux décennies de sa vie. La seconde est la relative méconnaissance qu’il manifeste du rôle pourtant crucial de la Royal Navy dans la réussite de la campagne de Wolfe, depuis le départ d’Angleterre jusqu’à la capitulation de Québec, en passant par la périlleuse remontée du Saint-Laurent et la difficile opération amphibie du 13 septembre. D.Graves rattrape en partie ce manque par une lumineuse synthèse apposée en annexe. Ce n’est d’ailleurs que l’un des très utiles compléments qu’il apporte à l’ouvrage original. Aux deux annexes y figurant déjà (reproduisant la correspondance de Wolfe avec ses brigadiers, en août, et la longue dépêche qu’il adresse au 1er Ministre W.Pitt le 2 septembre), il ajoute en outre deux articles de l’auteur se référant aux événements, les ordres de bataille détaillés des deux armées, une liste des unités militaires pouvant revendiquer une filiation avec celles ayant participé au siège, et enfin une présentation de chansons traditionnelles se rapportant à celui-ci. De même, les notes originales de C.P.Stacey ont-elles été remaniées et complétées, et la bibliographie utilisée enrichie et actualisée. Enfin, D.Graves a grandement amélioré l’intérêt et l’attrait visuel de l’ouvrage en ajoutant deux cartes utiles à celles, déjà réussies, figurant dans l’édition originale, et surtout plus de 125 illustrations pertinentes et de grande qualité. Alliant les documents d’époque aux reconstitutions et photographies contemporaines, bien mises en valeur par une présentation et des légendes appropriées, elles évoquent remarquablement bien les lieux et les protagonistes ainsi que divers aspects des opérations (même si hélas – et c’est bien l’un des seuls reproches qu’on puisse leur adresser – elles ne sont qu’en noir et blanc…) et constituent un excellent complément au texte.

« Placer un bon vin d’âge dans l’écrin d’une bouteille peut-être plus attrayante », telle était l’ambition de D.Graves. Nul doute que le résultat est acquis : ainsi remanié, l’ouvrage déjà classique de C.P.Stacey n’en apparaît que plus incontournable pour tous ceux qui s’intéressent aux péripéties de la lutte décisive qui fut livrée au bord du Saint-Laurent en cet été 1759, et on ne peut que féliciter les Presses de l’université Laval d’avoir pris l’initiative d’en permettre aujourd’hui l’accès aux lecteurs francophones.

Stéphane Moronval