L’histoire du sport et des sportifs ne cesse de se développer et c’est heureux au vu de l’importance prise par ce phénomène dans les sociétés contemporaines depuis son émergence à la fin du XIXe siècle. Dans ce numéro spécial du Mouvement social, placé sous la direction de deux sociologues, Sébastien Fleurielhttp://clerse.univ-lille1.fr/spip.php?article406. et Manuel Schottéhttp://ceraps.univ-lille2.fr/fr/membres-du-laboratoire/manuel-schotte.html., huit chercheurs se penchent sur un aspect sinon méconnu du moins encore peu exploré de l’histoire des sportifs de haut niveau : celui de leurs « conditions d’emploi », expression préférée, au moins dans l’éditorial rédigé par Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté, à « conditions de travail », en se centrant sur la question de la rémunération qui, dans ce cas, peut prendre différentes formes : salaire, prime … Il s’agit d’ouvrir « le chantier d’une histoire sociale des sportifs au travail en Europe », autrement dit d’appliquer à ce champ de recherches les méthodes et les concepts développés par les historiens du travail pour des professions plus « ordinaires », ou considérées comme telles.
Loi du genre oblige, les contributions réunies par Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté constituent autant d’études de cas qui peuvent être lues pour elles-même. Elles sont regroupées sous deux rubriques qui constituent les deux parties du dossier : les « conditions d’emploi des sportifs », d’une part, et les « luttes pour la définition du cadre de pratique », d’autre part. Dans la première, Sylvain Ville étudie le cas des boxeurs de métier en France à la Belle Epoque, Sébastien Moreau les pilotes automobiles européens dans l’entre-deux-guerres, Matthew Taylor les joueurs de foot en Angleterre et au Pays de Galles après la Deuxième Guerre mondiale et Nicolas Lefèvre les cyclistes français entre 1945 et la fin des années 1980Les titres des articles et le sommaire complet peuvent être consultés sur le site de la revue ou sur le site CAIRN : http://www.lemouvementsocial.net/ et https://www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2016-1.htm..
Dans la seconde partie, Florys Castan-Vicente se penche sur le cas de Suzanne Lenglen et ce qu’il nous révèle de la « définition du professionnalisme dans le tennis de l’entre-deux-guerres », Sylvain Dufraisse livre une étude sur « La réforme des revenus des sportifs soviétiques au lendemain de la Seconde Guerre mondiale » qui lui permet de « bousculer » un peu la notion de « sportif d’Etat » couramment utilisée à ce propos, Manuel Schotté revient sur l’ « enjeu fiscal » qu’a constitué la rémunération des footballeurs professionnels dans les années 1970 et 1980 en France et enfin Sébastien Fleuriel fait l’histoire de l’élaboration de la convention collective du sport professionnel en France adoptée en 2005Ibid..

« Dépasser l’alternative amateurs / professionnels »

Dans leur éditorial, Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté invitent à « dépasser l’alternative amateurs / professionnels » pour décrire les conditions d’emploi des sportifs pour plusieurs raisons : « leur caractère plurivoque. Les catégories d’amateurs et de professionnels peuvent en effet aussi bien renvoyer à un niveau de compétence qu’à la présence ou non d’une rémunération, à un statut social qu’à un mode d’engagement dans l’action (« agir en professionnel ») » ; ces catégories « présentent un très faible niveau d’objectivation de la condition du sportif » dans la mesure où le distinguo se limite à la présence ou à l’absence d’une rémunération ; enfin, cette opposition professionnels / amateurs est souvent « essentialisée » alors qu’il faudrait tenir compte de la diversité géographique ou de l’évolution dans le temps des réalités que ces catégories peuvent recouvrir : « La troisième difficulté qu’induit l’usage de ces notions découle de ce que chacune d’elles présuppose une unité de situations. Or l’homogénéité des cas qu’elles regroupent nominalement est plus que discutable : quoi de commun entre le sportif rentier du début du XXe siècle et le « sportif d’État », officiellement amateur, des pays de l’Est pendant la Guerre froide ? Entre un professionnel en course à pied, rémunéré à la prime et de fait « entrepreneur de sa propre carrière », et un joueur de football salarié de son club ? »

Rémunérer le travail des sportifs : le cas des boxeurs en France à la Belle Epoque

Le cas des « boxeurs de métier en France (1905-1914) » étudié par Sylvain Ville illustre bien les limites de l’opposition entre amateurs et professionnels : « Le qualificatif de « professionnel » est, au début du XXe siècle, une notion peu stabilisée. Un boxeur « professionnel » peut alors désigner celui qui dispose d’une licence, ou bien celui qui vit de la boxe, ou bien encore celui qui se définit comme tel. » Cela n’empêche pas la boxe d’être un véritable métier mais, pour la très grande majorité des cas documentés, « un métier d’appoint, que l’on exerce par intermittence » puisque « seul Georges Carpentier débute et effectue toute sa carrière de boxeur professionnel à temps complet ». D’une certaine façon, la boxe « professionnelle » participe au phénomène de la pluriactivité très présent dans le monde du travail du début du XXe siècle.

L’encadrement institutionnel des conditions d’emploi de sportifs en général et de leur rémunération en particulier

Plusieurs acteurs interviennent sur le marché du travail des sportifs de haut niveau et pèsent sur leurs conditions de rémunération : les employeurs, naturellement, mais aussi l’État et les fédérations, nationales ou internationales, ou encore le Comité International Olympique, autant d’organisations et d’institutions qui peuvent fixer un cadre réglementaire, celui-ci pouvant cependant être « contourné » via, par exemple, la pratique des « emplois fictifs » lorsque la réglementation interdit toute forme de rémunération du travail sportif au nom du principe de l’amateurisme. Dans ce numéro spécial du Mouvement social, Sylvain Dufraisse présente par exemple le cas des revenus des sportifs soviétiques après la réforme mise en œuvre au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Celle-ci résulte en grande partie d’une interaction entre la volonté de « reprise en main de la société par les pouvoirs centraux », qui s’applique à toutes les professions, les efforts des mêmes pouvoirs pour intégrer l’URSS et ses sportifs de haut niveau aux compétitions internationales, ce qui suppose, en particulier, de se conformer aux règles fixées par le CIO et enfin les tensions internes au système soviétique dans le mesure où plusieurs sources de pouvoir cohabitent au sein de celui-ci, y compris dans le domaine de l’encadrement des sportifs comme le souligne Sylvain Dufraisse dans sa conclusion : « Le modèle de l’athlète d’Etat, longtemps utilisé pour décrire la situation soviétique, traduit mal les réalités de la rémunération des sportifs en URSS. Il ne rend pas compte du rôle nourricier de l’Etat, ignore la multiplicité des régimes qui définissent les différents groupes sociaux et ne reflète pas la complexité de l’organisation soviétique du sport. Le CPCP, organisme de l’administration centrale, n’a la main que sur un petit nombre d’athlètes et ne cesse de lutter contre les sociétés sportives des unions professionnelles, qui bénéficient d’une grande autonomie et de protecteurs puissants. Il n’octroie qu’une partie des bourses qui restent majoritairement gérées par ces sociétés. »