par Dominique Chathuant

Un beau livre dans la lignée des études post-coloniales

Cet ouvrage de superbe facture est une nouvelle oeuvre réalisée autour de l’équipe de l’ACHAC, qui s’est largement illustrée ces dernières années en faisant progresser la connaissance de la France coloniale et post-coloniale.
Il prend la suite des autres publications réalisées autour de cette associationPrincipalement de Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch (dir), Marseille Porte du Sud : 1905-2005, La Découverte, 2005, 239 p. et allie les exigences de l’ouvrage universitaire à l’esthétique de la réalisation. Il peut donc être vu à la foi comme un livre « sérieux » et comme un superbe recueil photographique, ce qui en fait un cadeau idéal. Sans doute ces qualités auraient elles été difficiles à réunir sans le concours de différent partenaires dans lesquels on retrouve les collectivités locales et régionales, le Fonds d’aide et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASILD), plusieurs médias écrits et audio-visuels et, par exemple, l’association Tacticollectif où oeuvre entre autres, Salah Amokrane, ancien du groupe Zebda et du collectif des Motivés.

Les auteurs ne sont pas tous historiens même si c’est le cas de Pascal Blanchard (CNRS), qui dirige l’ouvrage, de Farid Abdelouahab (historien de l’art et de la photographie), Nicolas Bancel (Universités de Strasbourg et Lausanne), Sandrine Lemaire (Agrégée et docteur de l’institut européen de Florence), Christelle Lozère, (doctorante en histoire de l’art contemporain) et Laure Teulières (CNRS), au total 5 historiens pour une totalité de 11 auteurs. Patrick Véglia, historien de formation, est chargé d’études . Mohamed Zendjebil est géographe (Toulouse – Le Mirail). Eric Deroo, connu pour ses travaux sur les tirailleurs, est cinéaste. Didier Lapeyronnie (Bordeaux III) et Olivier Noël (ISCRA) sont sociologues.

De nouveau la démarche relie l’histoire coloniale et l’immigration dans une trame qui réintègre l’histoire d’un espace français métropolitain, explorant ainsi l’empreinte du colonial et du migratoire dans le patrimoine du grand Sud-Ouest. En ces temps brucknériens, le lecteur découvre au fil des photos, le regard de ceux qui ont fait cette histoire, montrant ainsi la chair humaine et l’odeur de sueur qui manquent tant à des écrits qui prétendent aujourd’hui dénoncer confusément les avancées de l’histoire. L’ouvrage présente des photos de promotions de lycéens, scènes de rues, publicité pour des produits coloniaux ou couvertures de journaux illustrant des faits divers de la France coloniale. Africains, Annamites, Arabes, Antillais, ouvriers, employés ou tirailleurs, se succèdent au fil des pages sur des photos superbes qui montrent leur présence au quotidien dans l’espace du Sud-Ouest français.

Expansion coloniale du Sud-Ouest, tirailleurs et ouvriers

La présentation de Pascal Blanchard permet de situer le Sud-ouest et la vingtaine de départements concernés dans l’histoire coloniale et migratoire de la France. Elle intègre des observations nuancées à l’échelle départementale sur la place des différents espaces de la région dans cette histoire. Elle présente aussi un rappel chronologique et circonstanciel sur les flux migratoires concernés. C’est à Bordeaux qu’est d’ailleurs créé en 1907 le premier musée colonial.
Pascal Blanchard et Christelle Lozère consacrent ensuite un volet au temps des colonies (1892-1913), montrant comment en une trentaine d’année le Sud-Ouest devient un axe stratégique de l’expansion coloniale. Une superbe photographie montre Pierre Loti en habit arabe dans sa maison arabe de Rochefort. Gilles Boëtsch signe un encart consacré à la tournée Buffalo Bill.
Spécialiste des soldats coloniaux, Eric Deroo s’intéresse naturellement aux modalités de l’appel à l’empire dans cette région qui englobe Bordeaux, la Rochelle, Angoulême et Biarritz en s’étendant jusqu’à Nîmes et Perpignan, qui sont en marge de l’espace étudié. Les soldats américains font aussi leur apparition en descendant à Bordeaux du Chicago, amenant avec eux la musique jazz.

Laure Teullières et Patrick Véglia présentent le temps des immigrations et des crises (1920-1938), celui d’une crise démographique et économique qui explique le recours à l’immigration européenne et coloniale. A côté de l’immigration italienne ou espagnole, des voix se font entendre pour rejeter toute possibilité d’immigration africaine ou asiatique. C’est le temps où les immigrés sont perçus comme classe dangereuse mais il convient de rappeler que Belges ou Italiens le furent aussi en leur temps. Sandrine Lemaire aborde la question de la seconde guerre mondiale avec la période 1937-1947. Elle explique comment un vaste plan de recrutement annoncé par Mandel, est mis en place en 1938. Sur une quarantaine de garnisons coloniales basées en métropole, près de la moitié sont stationnées dans le grand Sud-Ouest. L’administration essaie alors tant bien que mal d’éviter les métissages consécutifs aux contacts avec les femmes blanches. Le retour au pays se fera sans grande reconnaissance individuelle et avec le statut de sujets. Aspect moins connu de la période, Sandrine Lemaire aborde aussi la question de l’attitude pendant la guerre, montrant ainsi des collaborateurs et des réistants originaires des colonies. Nicolas Bancel et Olivier Noël prennent la suite avec les processus migratoires de la période 1948-1965 et leur interaction avec la chronologie de la décolonisation. Episode moins connu (ou éclipsé) que le drame des Harkis et des Pieds-noirs, Dien Bien Phu a pour conséquence directe l’arrivée de près de 100 000 rapatriés d’origine vietnamienne. De façon plus heureuse, des immigrés s’intègrent dans les équipes de football locales comme le FC Sète ou le FC Toulouse. Les épiceries ne sont pas encore exotiques, asiatiques ou orientales mais coloniales, comme l’illustre une photographie.

Le temps post-colonial

Dans un volet intitulé « présences invisibles (1966-1983) » Mohamed Zendjebil entreprend la présentation des débuts de la période post-coloniale qui est celle des oubliés de la croissance française. Leurs enfants rappelleront à la France qu’ils existent avec le temps des revendications (1984-1996) dont l’évocation est confiée à Farid Abdelouahab. Il y est question de papiers, de luttes antiracistes ou de musique dans un contexte où naît l’expression, souvent assez détestable, de « seconde génération ». Sans doute faut-il indiquer ici la collaboration à l’ouvrage de Salah Amokrane, qui fut en son temps un des musiciens du groupe toulousain Zebda, ainsi appelé par dérision en jouant sur le terme arabe qui signifie « beurre » et, partant, beur. C’est justement ce groupe qui composa en son temps quelques titres significatifs parmi lesquels « je crois qu’ça va pas être possible », qui dénonçait les discriminations au quotidien et « On est chez nous », qui exprimait l’appartenance à la réalité française. Le même album raillait d’ailleurs le concept d’intégration appliqué à des Français qui eussent voulu être comme les autres.

L’ouvrage s’achève avec une contribution de Didier Lapeyronnie qui couvre la période 1997-2006 et s’intitule « le temps des paradoxes ». Le chapitre s’ouvre sur une photo montrant des manifestants devant une banderole « oubliés de l’histoire ». On aperçoit « deux barbus » parmi les gens installés derrière le panneau. L’auteur aborde
ici le temps des émeutes du Mirail et de l’émergence politique et culturelle, montrant ainsi l’omniprésence de cet héritage des Suds dans une culture du Sud Ouest qui peine à la considérer comme une composante majeure.

On peut réserver à cet ouvrage plusieurs types d’usages. S’il est effectivement un superbe cadeau, spécialement désigné pour montrer le visage de la République coloniale et post-coloniale, il peut également tenir sa place dans un CDI et amener les élèves à s’intéresser à cette réalité. Faut-il ajouter contre tous les classements aujourd’hui en vigueur, qu’il doit être placé au rayon « histoire de la France contemporaine » et non dans un espace spécifique ?

Dominique Chathuant

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