Vauban
Vauban

Professeur de philosophie à Marseille, Guillaume Monsaigeon a consacré l’essentiel de ses travaux au XVIIe siècle et à Vauban. Les 150 lettres de Vauban, l’architecte militaire, qu’il propose, au lecteur couvrent tous les thèmes qu’un homme de son temps pouvait aborder et connaître. Les questions professionnelles tout d’abord, dans lesquelles Vauban s’illustre et dont les réalisations marquent durablement le paysage des Flandres aux Pyrénées en passant par des réflexions d’ordre politique par les correspondances avec les intendants de France jusqu’à des échanges plus intellectuels avec les esprits de son époque.

Cet ouvrage est le résultat d’un défi intellectuel brillamment relevé. Vauban est un boulimique de l’écriture et sa correspondance dépouillée par Guillaume Monsaingeon est énorme. Plus de dix mille lettres, écrites comme le dit Vauban lui-même à l’occasion de ses déplacements dans tout le royaume, « le froid et le vent dans le dos ». Vauban aurait adoré le courrier électronique sans doute, tant ses lettres sont vite écrites, avec la volonté de s’affranchir du temps et des distances. De cette masse documentaire, « l‘inventeur » de ces lettres a dû en extraire 150, richement illustrées de documents pour certains inédits. De ce point de vue Guillaume Monsaingeon a fait un travail d’archéologue, permettant de découvrir et de resituer dans son contexte toute la complexité d’un homme de son temps.

Un boulimique de l’écriture

L’ouvrage est organisé autour de différents thèmes abordant les grandes étapes de la vie de Vauban né en 1633. « Ingénieur de talent », entre 1667 et 1673, Vauban manifeste un intérêt évident pour la politique de construction menée par le jeune roi et les aménagements qui sont entrepris. Encore soumis à l’autorité du commissaire général des fortifications, le Sieur de Clerville auquel il succède tout naturellement en 1678, il ne fait pas mystère de ses ambitions entretenant avec Louvois une correspondance abondante, visant à faire comprendre à ce dernier l’identité de vues qui le lie au jeune Roi.

Entre 1674 et 1698, Vauban est connu dans l’Europe entière comme le preneur de villes. Il décrit dans ses lettres ce qui deviendra ensuite son savoir « poliorcétique », (lié à l’art du siège), une science qu’il cherchera ensuite à modéliser à la fin de sa vie. Dans cette partie de l’ouvrage où Vauban est très présent sur la frontière des Flandres, l’ingénieur ne ménage personne dès lors qu’il estime que les règles techniques ou celles du bon sens ne sont pas respectées. Il n’hésite pas à passer par-dessus la tête des ministres et s’adresse au Roi qui le sollicite d’ailleurs en ce sens. Sur le champ de bataille, et même s’il n’a jamais le commandement nominal, Vauban organise les actions de la guerre de siège. Il coordonne le travail des sapeurs, met en œuvre le réseau défensif et s’investit fortement dans le résultat final comme le démontrent certaines de ses lettres.

Un géographe de terrain

Vauban cherche assez vite à échapper au strict rôle de poliorcete qui est le sien. Dans « la tentation politique », entre1673 et 1697, il s’investit dans une réflexion sur la gouvernance territoriale. Comment négocier un tracé de frontière avec l’ancien ennemi, une fois la paix revenue, quel site choisir pour bâtir une forteresse et quelle doit en être la fonction. Dans cette partie le commissaire aux fortifications se révèle géographe, accordant une importance majeure aux sites choisis. Il n’hésite pas aussi à émettre de vives critiques contre les travaux non achevés, relevant selon lui d’une faute politique.

Entre 1684 et 1706, un an avant sa mort Vauban apparait comme un enquêteur de terrain. Sa « Méthode générale et facile pour faire le dénombrement des peuples » publiée en 1686 s’inscrit dans la logique de ce qui sera son Grand œuvre, rejeté par le Roi en 1707, le projet de dîme royale, une réforme fiscale audacieuse qui aurait pu sans doute restaurer les grands équilibres budgétaires. Pour mettre en avant ce projet, Vauban entend disposer de données incontestables et, dans les lettres de cette période, il appelle ses correspondants, souvent intendants des provinces, à lui indiquer les richesses et les potentialités de leur territoire, ainsi que le dénombrement des hommes qui « peuvent contribuer à le rendre excellent. »

Les lettres de 1674 à 1706, réunies dans « le monde privé », donnent une image de l’homme et de ses relations avec ses correspondants comme Louvois ou sa famille. Son gendre Monsieur d’Ussé est souvent défendu par Vauban auprès du Roi lui-même. En toutes circonstances l’ingénieur du Roi apparaît comme soucieux du détail et attentif aux autres. Dans sa dernière lettre publiée en mars 1707, il se soucie du sort d’un pont flottant, réalisé pendant le siège d’Ath et en même temps de la santé de son correspondant.

On connaît bien mieux, après la lecture de ces 150 lettres les particularités de ce Movandiau monté à Paris et qui a parcouru le Royaume toute sa vie. Attentif et curieux de tout, boulimique de travail et inventif, il a été largement cité en exemple après sa mort. Son projet de Dîme Royale saisi par le Roi qu’il aimait tant, son attention au bien-être des peuples a conduit souvent à lui prêter des préoccupations sociales, voire socialistes. Mais Vauban était d’abord un serviteur de la monarchie et du royaume, une monarchie absolue qu’il aurait peut-être voulue voir éclairée si elle avait été en mesure d’accepter quelques réformes qui auraient pu la pérenniser.

Bruno Modica