Wake, L’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes d’esclaves, une BD très riche qui permet d’évoquer l’esclavage sous un angle original tout en abordant les difficultés de l’historien face aux silences des sources historiques.

A l’origine du projet…

Initialement juriste, Rebecca Hall revient d’abord sur les inégalités qui frappent les femmes noires au sein des tribunaux américains. Ces injustices la poussent à devenir historienne et à travailler sur les révoltes de femmes esclaves. Ainsi, les premiers chapitres reviennent sur les motivations de son travail universitaire. Hantée par la question comme le montrent certaines cases, sortes de flashbacks de scènes sur les bateaux négriers, elle part à la recherche de traces souvent minimes dans les archives de New York. Ainsi, lors de la révolte de 1712, 4 femmes esclaves sont jugées : Sarah et Abigail sont condamnées à mort, Lily et Amba sont jugées non coupables. Mais leurs dépositions n’ont pas été retranscrites. D’où le choix de la bande dessinée pour reconstituer les destinées de ces femmes en racontant ce qui aurait pu les motiver…

Des exemples de révoltes féminines

Plusieurs pages reconstituent une révolte de femmes esclaves, victimes de mauvais traitements, du travail jusqu’à l’épuisement, de viols… L’une des condamnées à mort était enceinte, son exécution a donc été différée à la naissance de l’enfant, qui était la propriété du maître. Sarah ou Abigail reste emprisonnée plusieurs années au cours desquelles le gouverneur de New York tente d’obtenir sa grâce.

Au fil de sa recherche, Rebecca Hall découvre une révolte de femmes ayant eu lieu en 1708. Un propriétaire d’esclaves, William Hallet Jr, sa femme et leurs 5 enfants ont été assassinés par leurs esclaves. Les noms des meneurs ne sont pas connus, ils sont surnommés « Indian Sam » pour l’homme et « la négresse démoniaque » pour la femme. Deux autres esclaves sont accusés de complicité. Les trois hommes sont pendus, alors que la femme est brûlée vive. Le droit britannique assimilait en effet le meurtre d’un époux ou d’un maître à une trahison, tuer son mari ou son maître, considérés comme le « Seigneur naturel » de la femme revenait à un crime contre l’Etat et était puni du bûcher.

Des révoltes de femmes fréquentes

Les cases sur les recherches de Rebecca Hall sont entrecoupées d’images de son enseignement autour de Beloved de Tori Morrison ainsi que de fragments de l’histoire familiale. Son travail la mène en Angleterre où elle se plonge dans l’étude des journaux négriers. Quelques pages synthétisent l’histoire de la traite négrière. Chaque mort est consignée, car les négriers étaient dédommagés par leur assureur. Lloyd’s of London était le principal d’entre-eux pour l’assurance des navires négriers, mais l’accès à leurs archives lui est refusé. Elle s’intéresse donc à celles de Liverpool, grand port négrier. Statistiquement, un trajet sur 10 connaît une révolte d’esclaves. De manière surprenante, plus les femmes sont nombreuses parmi la cargaison, plus cette probabilité augmente. Cela peut s’expliquer par leurs déplacements généralement plus libre sur les bateaux. En effet, les hommes sont généralement entravés. Les négriers se méfiaient moins des femmes esclaves qui pouvaient aller sur le pont. De ce fait, elles étaient aussi au contact de l’équipage et fréquemment victimes de viols. Elle imagine la capture et le trajet de guerrières valeureuses, capturées lors d’un affrontement armé entre tribus.

Un angle original

Ce roman graphique est étayé de multiples citations et d’extraits d’archives, sourcés. Des lieux-clés de la traite, comme Liverpool et Ouida, sont évoqués. Une bibliographie sélective en fin d’ouvrage ainsi qu’une bibliographie en ligne permettent d’aller plus loin. Le travail minutieux est valorisé par des dessins sobres, en noir et blanc, représentant à la fois la difficulté du travail de l’historienne, confronté à l’effacement de ces femmes des sources historiques et la mémoire de ces femmes esclaves doublement confrontées à l’oubli. Une BD très riche qui permet d’évoquer l’esclavage sous un angle original tout en abordant les difficultés de l’historien face aux silences des sources historiques.

Jennifer Ghislain