Un livre passionnant qui réhabilite les savoirs des peuples autochtones amazoniens et une histoire affranchie du regard européocentré

Une approche scientifique rigoureuse qui pulvérise les clichés pérennes

Stéphen Rostain est la référence incontournable pour l’histoire de l’Amazonie. Archéologue, directeur de recherche au CNRS, il se consacre depuis près de quarante ans à l’Amazonie, notamment en Guyane et en Équateur. En 2024, il a fait une découverte majeure, de stupéfiantes cités-jardins faites de monticules de terre et un réseau de routes datés de 3 000 ans. Cette découverte, exposée dans le chapitre VII, « L’âge d’or des cités-jardins d’Amazonie (1 000 ans avant notre ère- 600 de notre ère) », qui a été possible grâce à l’interprétation d’images LIDAR couvrant 600 kilomètres carrés le long de la vallée de l’Upano (description de cet écrin sylvicole, page 146 et reconstitution de la cité-jardin de Sangay, page XI du carnet central), a conduit à reconsidérer profondément ce que l’on croyait savoir sur les anciennes cultures autochtones. Entre montagne et forêt, où tremblements de terre et éruptions volcaniques sont fréquents, se trouvent les vestiges d’un ancien système urbain, viaire et agraire, d’une ampleur remarquable, témoignage d’un savoir-faire exceptionnel en matière d’urbanisation sylvicole. Ce qui constitue un des exemples de savoirs de ces civilisations de la forêt dont nous pouvons nous inspirer pour relever les défis actuels.

L’auteur les révèle, revisite leur histoire et expose leur richesse, au-delà des clichés pérennes. Connue pour son extrême biodiversité végétale et animale, on oublie souvent que la « grande forêt de pluie » a accueilli une diversité de populations tout aussi remarquable, avec 350 langues autochtones encore parlées.

Cette épopée humaine débute il y a 13 000 ans et fut brusquement interrompue par l’invasion des Européens, il y a 500 ans. L’histoire fut écrite au prisme des Européens. Stéphen Rostain réhabilite la place des autochtones et modifie notre vision de cette immensité menacée, en s’appuyant sur les découvertes scientifiques récentes.

L’auteur fustige l’arrogance eurocentrique et traque les biais scientifiques qui ont formaté notre regard sur ces civilisations. Il balaie l’image fausse du passé pour appréhender la diversité historique et géographique. Il mobilise une approche pluridisciplinaire qui dépasse les seules archives écrites, en convoquant l’archéologie, la biologie, l’histoire, la géographie, l’anthropologie, la paléoclimatologie, la botanique, la pédologie, la géomorphologie, la télédétection, sans oublier les précieuses sources de tradition orale.

Nous pouvons qualifier l’auteur d’engagé, un savant engagé qui renverse les paradigmes anthropologiques du XXe siècle, les images faussées du passé de l’Amazonie (particulièrement dans les manuels scolaires) et met au jour l’histoire de l’Amazonie antérieure à la présence occidentale. « Ecrire une histoire de l’Amazonie aujourd’hui implique de reconsidérer des termes et des concepts poussiéreux, utilisés par facilité, mais inadéquats ou faux » (p.18) et souvent « offensants pour les autochtones ».  Stéphen Rostain redonne la parole à ces peuples, s’appuie sur leur tradition orale et laisse toute leur place à leurs universitaires avec lesquels il collabore.

Sa démarche s’avère salutaire et féconde.

La révélation des multiples savoirs des peuples autochtones amazoniens

Stéphen Rostain rend compte de la diversité et de la richesse des civilisations autochtones d’Amazonie, occultées par une vision manichéenne du monde sud-américain au prisme des Conquistadors.

L’ancienneté de la présence humaine en Amazonie est attestée depuis 14 000 ans. Ces sociétés humaines ont progressivement cultivé différentes espèces de plantes jusqu’à développer une agriculture sédentarisée qui se caractérise par l’érection de « champs surélevés » dans des zones inondables. 5 millions d’indigènes vivaient dans le bassin amazonien au moment de l’arrivée des premiers Européens, dont près de 90 % ont ensuite été décimés par les épidémies. La décimation physique se double d’un effacement symbolique. Comme le martèle l’auteur « L’autochtone est purement et simplement effacé de l’histoire de ses terres » (p.20) Suivant les pas de Franz Fanon, Stéphen Rostain dénonce ce « colonialisme intellectuel ». Au fil de l’ouvrage, il montre scientifiquement leur influence sur l’histoire de la diversité culturelle et des développements culturels des Amériques.

Dans son livre paru en 2025, écrit avec Carla Jaimes Betancourt, Archéologie de l’Amazonie, Stéphen Rostain avait déjà révélé que le Sud-Ouest de l’Amazonie est l’un des premiers centres au monde de la domestication des plantes, qui ont ensuite été utilisées et adaptées dans le nord des Andes et sur la côte pacifique. C’est également en Amazonie que l’invention de la céramique a eu lieu, bien plus tôt que dans les aires où se sont développés les premiers États américains. Le développement de systèmes d’agriculture et de cités élaborés est tout aussi remarquable. Les innovations se sont développées dans la durée mais aussi, dans une perspective synchronique, dans une dynamique interrégionale constante. Stéphen Rostain en révèle toute l’ingéniosité.

En milieu du livre, un riche encart iconographique illustre parfaitement ces innovations, mais aussi les œuvres artistiques et les croyances. D’autres illustrations, en noir et blanc, émaillent le livre et le lecteur trouvera (p.309) une table des cartes et des iconographies, source de documentation très pratique, pour l’enseignant. La différence de cartographies occidentale et autochtone (p.41) comblera les géographes. Un index des noms de personnes permet de retrouver facilement les citations (p.307-308). Une bibliographie concise mais pertinente permet d’approfondir les ressources et d’alimenter les débats scientifiques abordés. Il est dommage de ne pas avoir prévu un glossaire rassemblant les noms tels que tepuy, sambaqui, terra preta, terra firme, cachiri, adornos, tangas, llanos etc.

 Un livre salutaire qui nous invite à changer de regard et à relever les défis actuels

L’Amazonie (6 700 000 km²) qui héberge une biodiversité exceptionnelle est précieuse pour notre planète : 40 000 espèces de plantes, 3 000 espèces de poissons d’eau douce et plus de 370 de reptiles, soit une espèce sur dix connues sur Terre, 550 millions d’hectares de forêts denses, le tiers des forêts tropicales humides de la planète et 6 600 km de rivières (Source : https://www.wwf.fr ). Plusieurs auteurs nous ont alertés. Dans L’Amazonie : histoire, géographie, environnement (2019), François-Michel Le Tourneau a démontré la fragilité de l’Amazonie brésilienne, biotope dynamique souffrant de la politique ultralibérale désastreuse, de la déforestation intensive au profit des lobbies agroalimentaires et du déséquilibre socio-économique (exode rural, extension des mégapoles sylvicoles etc.). Selon la formule de la géographe Bertha Becker, l’Amazonie s’apparente aujourd’hui à une « jungle urbanisée ». Aux mêmes éditions du CNRS, le géographe Hervé Théry a publié en 2024, un ouvrage, Amazone Un monde en partage, consacré au fleuve Amazone, dans lequel il s’interroge sur le maintien de sa biodiversité, le bon usage de ses ressources naturelles et le sort des Amérindiens et des populations traditionnelles vivant à proximité. Ces interrogations rejoignent les inquiétudes de Stéphen Rostain pour la « géante verte aux pieds d’argile ». Le chapitre XII « De l’exploration à l’exploitation (de 1830 à nos jours) » dénonce le pillage délétère. L’archéologue fustige le cynisme des lobbies agroalimentaires et miniers, et l’indifférence coupable des politiques libérales et militaires (p.271).

Nous devrions, au contraire, nous inspirer du génie agricole des peuples amazoniens. « Au lieu d’avoir appauvri le milieu et détruit toute manifestation, les cités antiques ont favorisé l’éclosion de sols riches et vivants. La biodiversité de la forêt a été influencée positivement par l’intervention humaine, contrairement à l’impact actuel des pratiques agroalimentaires industrielles qui ont tendance à l’annihiler. » (p.97).

Le livre s’inscrit dans une cruelle actualité. Dans le chapitre IX « Les aléas du climat (1 100- 1500) », l’archéologue montre que certaines cultures amazoniennes ont prospéré pendant les périodes de variation climatique, tandis que d’autres se sont effondrées ; les peuples les plus forestiers ont su s’adapter aux nouvelles conditions ou même tirer parti de la déstabilisation de leurs voisins, au point de prendre parfois leur place.

La conclusion du chapitre  nous interroge sur nos comportements actuels : « Les archives paléoclimatiques d’Amazonie suggèrent que les sociétés d’autrefois, habiles à entreprendre de grands travaux et dépendantes de systèmes agricoles intensifs, paraissent avoir été plus vulnérables aux changements climatiques temporaires que celles fondées sur la polyculture et l’agroforesterie. Ces dernières ont favorisé la formation de forêts enrichies et de terres noires amazoniennes fertiles à long terme, et se sont montrées plus résilientes face au changement climatique. » (p.198)

Un livre  indispensable qui accroît notre savoir et interroge nos pratiques collectives actuelles !