Sur les pas de Guy Delisle, Anna Chronique raconte son expérience de professeur d’histoire-géographie « expatriée » durant deux années en Tunisie. Elle en profite pour mêler subtilement l’histoire du pays, des anecdotes vécues et des découvertes d’autres modes de vie, avec humour et douceur.
Anna Chronique est un excellent pseudonyme pour une professeur d’histoire-géographie et dessinatrice-autrice de bandes dessinées, joli clin d’œil et belle entrée en matière. Dès la couverture, l’emploi de trois couleurs, la découverte d’un pays et de gens, la référence à Guy Delisle est explicite ; d’autant plus qu’il est cité p. 139 ainsi que dans les remerciements. Néanmoins, on peut déclarer qu’à notre avis, d’un point de vue esthétique et en toute subjectivité, l’élève dépasse parfois le maître. Tous les deux ont une attention particulière et un trait très réaliste, fidèle aux ambiances, aux paysages et aux décors. Mais alors que les personnages de Guy Delisle sont parfois plus flous, moins détaillés, ceux d’Anna Chronique sont précis et beaux.
Dès les premières pages, l’autrice utilise un ton « faussement naïf », et entre en connivence avec ses lecteurs. Ces pages sont justes en noir et blanc, la troisième couleur, le bleu, est utilisée pour marquer l’arrivée en Tunisie. Anna Chronique associe également son compagnon, (lui aussi enseignant), à cette aventure ; et le tourne en dérision autant qu’elle utilise l’auto-ironie. Dès leurs premiers pas dans le pays, ils sont marqués par l’omniprésence de photographies du président Ben Ali chez les particuliers ainsi que ses portraits géants dans les rues. Ils abordent le régime autoritaire uniquement de manière détournée ou par allusion, respectant implicitement les recommandations officielles de l’ambassade française à Tunis. Ils notent que le web tunisien est censuré, tout comme les journaux.
L’autrice parsème, légèrement, son récit de références historiques : comme l’histoire des origines de Carthagène, la place de Kairouan dans la religion sunnite, le Protectorat français et l’accès à l’indépendance de la Tunisie. Elle explique de façon très pédagogique et simple de nombreux rites musulmans et par exemple la signification du drapeau tunisien (certaines planches peuvent servir d’illustrations pour des enseignants d’histoire-géographie au Collège). Elle distille des informations précises sur la Tunisie ainsi 42 % de la population a moins de 25 ans, on estime que le chômage touche entre un quart et un tiers de la population.
Elle montre parfois le décalage entre la vie des « enseignants expatriés français », et leurs élèves du lycée français, leurs parents, mais aussi leurs voisins, les commerçants, les Tunisiens qu’ils rencontrent. Très souvent, elle a recours à l’humour, à l’auto-ironie, au second degré mais jamais au sarcasme. On retrouve une certaine douceur, une volonté de comprendre avant même d’expliquer, qui se marie très bien avec la finesse des traits.
Anna Chronique évoque l’immolation de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, à l’âge de 26 ans. Celle-ci marque le début de la « révolution de la dignité », ainsi dénommée par les Tunisiens eux-mêmes contre le président Ben Ali. Puis sur quelques planches, elle explique les bouleversements politiques de cette période. Il semble ensuite que leur vie d’expatriés reprend son cours. C’est peut-être notre seul regret, que ces bouleversements politiques et cette expérience marquante pour la Tunisie ne soient pas un peu plus développés, expliqués dans ce récit graphique.
Cette bande dessinée, aussi bien par la forme que le fond, est une belle réussite. Parfois, elle dépasse même son modèle, Guy Delisle et ses chroniques. Elle permet de découvrir la Tunisie contemporaine. Elle fournira de belles planches aux enseignants qui veulent aborder de manière différente, sérieuse et précise des thèmes liés à la religion musulmane ou à la colonisation de la Tunisie, par exemple.