Encore au XXe siècle, Clovis tient une place importante dans l’imaginaire national et demeure le premier des rois, le premier des chrétiens, le premier des Français. Mieux que Vercingétorix, il est à l’origine de l’histoire de la France. Traditionnellement, on se tourne vers Clovis afin de célébrer les vertus patriotiques, exalter l’ancienneté de la France. Il fait partie des images d’Epinal. Clovis revête différentes identités qui ne sont pas nécessairement les plus proches de la réalité. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’historien Laurent Theis, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, auteur de Robert le Pieux en 1999 et de Guizot en 2014, s’interroge sur la figure de Clovis à travers les siècles.

Les Francs, Rome et la Gaule
Clovis n’est pas un individu sorti de nulle part, il est le fruit d’une longue maturation et inaugure une nouvelle période. En effet, la rencontre entre les Romains et les Germains remonte déjà à plusieurs siècles même si elle n’a pas été toujours paisible, toujours entre alliance et menace. L’auteur explique les premières apparitions des Francs, leur rôle dans l’armée romaine puisque les Francs ont constitué un important vivier de généraux, qu’ils ont été même des défenseurs de Rome face aux autres Germains. A la fin de l’Empire romain, la Gaule romaine est divisée en plusieurs royaumes barbares. Quand Clovis apparait, dans les années 480, l’Europe occidentale se caractérise par une double réalité : la romanité qui persiste et la présence de groupes germaniques dont la couche supérieure s’est romanisée. L’historien expose le territoire géographique où s’installent les Francs Saliens, puis la permanence de la romanité en Gaule et l’évangélisation chrétienne au Ve siècle, l’importance de la présence des évêques, issus de l’aristocratie sénatoriale. Il dresse un tableau de la Gaule romaine au Ve siècle au moment où Clovis prend le pouvoir en 481.

Le règne de Clovis, pour autant qu’on en sache
Les trente années du règne de Clovis sont documentées, même si nous n’avons pas eu de manuscrits de première main : des lettres attribuées à Clovis, mais surtout l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours, écrite vers 580 et dont les chapitres 27 à 43 du livre II sont consacrés à Clovis. L’historien se demande ce qu’a pu changer Grégoire de Tours ou non des événements car ces livres ont forgé l’image de Clovis pendant des siècles. Imagination, hagiographie ou réalité ? L’historien divise en six actes la vie racontée de Clovis (Soissons, le mariage avec Clotilde, sa conversion et baptême, l’expédition en Burgondie, Vouillé, la mainmise sur les royaumes francs). Grégoire de Tours présente Clovis comme le nouveau Constantin et certains événements de sa vie correspondent soit à la vie de Constantin (avoir une femme pieuse dans son environnement Hélène pour Constantin, Clotilde pour Clovis), soit à la vie de Jésus (baptême de Clovis). L’historien reprend ces six moments-clés de la vie de Clovis et les passe au peigne fin pour déceler les éventuelles erreurs de Grégoire de Tours. En réalité, les populations gallo-romaines ont bien accueilli les Francs qui se sont intégrés au cadre déjà existant. Clovis s’est posé comme successeur plus que conquérant.

Aux racines de la royauté sacrée
Premier roi à être sacré à Reims, Clovis représente un exemple pour ses successeurs jusqu’à Louis XVI. Cette image est liée à la figure de St Rémi. L’historien montre l’importance de l’évêque Hincmar de Reims dans l’élaboration de la cérémonie du sacre. Le miracle de la colombe a été rapidement et largement adopté. D’autres évêques ou personnages religieux ont joué un rôle important. Par exemple, Vaast, avant d’être envoyé pour évangéliser la région d’Arras, accompagne Clovis de Toul à Reims. La figure de St Vaast est rajoutée car des convoitises étaient nées du monopole de St Rémi. St Denis pouvait aussi faire concurrence à St Rémi mais rien ne pouvait relier Clovis à la figure de St Denis. De plus, autant l’aristocratie française aimait faire remonter ses racines à Charlemagne, autant personne n’allait jusqu’aux 6000 soldats Francs.

Clovis politique et national
La mémoire de Clovis s’est stabilisée entre 1150 et 1250 lorsque la royauté française s’enracine. Il n’empêche que la figure primordiale de la royauté française demeure Charlemagne, auquel la royauté essaie de s’affilier. Il faut attendre 1340-1460 pour que Clovis revienne en force dans la littérature. Les Valois ont repris Clovis car il fallait un roi français pour gouverner la France, donc le retour de Clovis a un caractère national. Premier roi des fleurs de lys dès la fin du XIIIe siècle, Clovis, au XVe siècle, se substitue à Charlemagne comme premier destinataire de l’oriflamme. L’ancienneté de Clovis est, pour une royauté, en extrême difficulté aux XIVe-XVe siècles, un gage de pérennité. Pendant la guerre de Centre Ans, l’utilisation de la figure de Clovis a permis l’usage de la loi salique, d’aider à gagner la guerre et aussi à faire respecter les droits et les libertés de l’Eglise de France à partir du concile d’Orléans en 511, qui est marqué par un gallicanisme modéré. Au XVIe siècle, la promotion de Clovis à la fonction de père et de garant du gallicanisme est confirmée.

Clovis de pieuse mémoire
Dans ce chapitre, l’historien s’intéresse à la culture populaire associée à la figure de Clovis mais les sources de cette tradition sont très obscures. Clovis est donc une figure en partie artificielle. Tout d’abord, ce matériau populaire est constitué par un bestiaire : le cerf fit partie de la mythologie gauloise, les « unicornes », des lions et des léopards. Puis, Clovis s’entoure de fidèles compagnons tels qu’Aurélien qui lui permet de conclure son mariage avec Clotilde, dans des sources du VIIe et VIIIe siècles, mais il ne se limite pas aux fonctions juste matrimoniales. Il représente le lien entre le monde franc et le monde romain étant Romain chrétien. Il est ensuite remplacé par des personnages similaires considérés comme des frères. Au début du XVe siècle, les Bourguignons s’approprient Clovis car même si le prince bourguignon n’a pas récupéré la couronne de France, il peut s’affilier à Aurélien, comme premier pair de France. Une autre série ornementale entoure l’expédition en Aquitaine contre les Visigoths. Mais, il y a des échanges entre culture populaire et culture savante comme pour la question des fondations et des donations et qui sont difficilement identifiables faute de dossiers complets. Souvent, ce sont des monastères qui veulent valoriser leur fondation et leur saint patron et font remonter leur histoire à l’époque de Clovis. C’est le cas pour Hincmar. La maladie du prince est aussi un pont entre culture populaire et savante car seule la puissance divine peut guérir une maladie que les hommes ne peuvent soigner. Trois sources en font le récit. Le mythe de Clovis s’est alimenté pendant mille ans en fonction des régions, de la chronologie, à la triple source de la religion, de la politique et de la légende.

Les habits neufs du roi Clovis
Avec la Renaissance, le passé national et la figure de Clovis ont été un nouvel objet d’étude bien plus qu’un article de foi. La rivalité entre la France et l’Italie dans le domaine culturel, remet l’accent sur l’aspect gaulois des premiers Français alors que les Francs issus des Troyens ont eu moins bonne presse. Ainsi, Clovis restait un roi barbare converti. Les deux légendes de Clovis ont perduré jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. L’un des premiers savants à exprimer des doutes sur le cycle de Clovis est le général des Trinitaires Robert Gaguin, universitaire et serviteur des rois Louis XI et Charles VIII. Paul-Emile, quant à lui, arrive à introduire Tolbiac comme étant la victoire contre les Alamans en 496 donc à mettre de la distance et à éliminer certains éléments tels que le miracle de la colombe et de la sainte ampoule. Vers 1576, Bernard de Girard, dans son Histoire de France, remet en cause le mythe positif de Clovis, sa légende enjolivée. Même s’il y a des épisodes remis en question, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, l’essentiel reste identique. Avec la Révolution, le mythe est laïcisé. Pendant la Restauration, Clovis est réutilisé par les rois mais la République le plaçait aussi parmi les grands hommes qui avaient fait la France. Sous le règne de Charles X, pendant 5 mois après le sacre, on entendit parler de Clovis. Le romantisme laisse un Clovis barbare et guerrier apparaître. Pendant la IIIe République, les manuels scolaires font de Clovis le premier roi baptisé de France et donc l’histoire de France commence en 496. Par contre, la bilocation de Clovis, un pied dans la République, un dans l’Eglise, a cessé avec la Grande Guerre. Clovis est alors dépourvu d’enjeux et constitue une des clauses de garantie du pays les plus solides.

Un très bel ouvrage sur Clovis et sur son mythe, très facile à lire, très abordable avec notes, annexes, chronologie. Un livre que je recommande sur le sujet car il permet de se faire une idée d’ensemble de Clovis.

Aurélie Musitelli.