Présentation de l’éditeur. « Une enquête passionnante sur le premier secret d’État de la « Françafrique ». Envoyé en mission au Congo, en avril 1905, l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza rédige, contre l’attente du gouvernement, un véritable acte d’accusation de la France coloniale. Jugé trop explosif, inacceptable et scandaleux, le rapport est oublié dans un coffre-fort du Ministère des Colonies. Jamais publié, on le croit perdu. Un dossier, en fin de volume, donne la parole à Catherine Coquery-Vidrovitch, l’historienne qui l’a retrouvé ».

Si l’on définit la « Françafrique » comme l’ensemble des relations entretenue par la France et ses anciennes colonies d’Afrique, le sous-titre peut alors prêter à confusion, car l’action prend pour cadre le Congo français, en 1905. Cela ne retire rien à cet album, qui viendra compléter Morts par la France. Thiaroye 1944, dont on a rendu compte ici le 24 mai dernier. Dans ces deux cas, on voit le traitement infligé aux « indigènes », soit par l’armée française, soit, en l’occurrence, par les compagnies privées et l’administration coloniale, et que la couverture illustre parfaitement bien.

Deux personnages se sont distingués dans la cruauté, tous deux administrateurs agissant au nom de l’État français : Georges Toqué et Fernand Gaud. Pour compenser le versement de l’impôt ou pour s’y ajouter, tout simplement, les compagnies privées contraignent les populations à récolter le caoutchouc naturel. Pour exercer cette coercition, il leur faut l’appui militaire et donc celui des administrateurs, dûment stipendiés comme il se doit en pareil cas. L’argument est simple : le recours à la force publique doit éviter la rébellion.

Pour éviter aux récalcitrants de se manifester, des otages sont pris et enfermés, dans les pires conditions. Pour les moins productifs, ce sont les coups, parfois jusqu’à la mort. Pour les cas de résistance les plus flagrants, on brûle village et champs, et on tue, quitte à dynamiter des individus. Les fuyards sont traqués par des chasseurs de tête, etc. La mission Brazza retrouve des charniers, notamment à Bangui.

L’abomination arrive aux oreilles de journalistes, alertés. L’Assiette au beurre et L’Humanité, entre autres, s’empare du sujet, qui vient contredire le prétexte civilisateur et humanitaire qui a justifié la conquête. Or, le Congo belge voisin est en proie aux mêmes agissements (des mains coupées par punition, par désœuvrement ou par jeu…) dans le domaine personnel du roi Léopold, en pleine faillite. Le gouvernement français décide d’agir, non pas pour assumer ses responsabilités, mais pour qu’on désigne des têtes et qu’on puisse étouffer le scandale en montrant à l’opinion publique que l’on prétend agir. Procédé classique qui fait encore ses preuves…

Pierre Savorgnan de Brazza, qui a exploré la région et permis à la France d’y asseoir sa souveraineté, est finalement désigné pour diriger une mission d’enquête, sur pression de parlementaires scandalisés. Avec les autres membres de son équipe, il dresse un tableau accablant de la situation, tant les phénomènes de corruption et de concussion sont devenus la règle, tant les pratiques inhumaines à l’égard des autochtones sont chose commune. Ce faisant, les éléments rassemblés montrent la réalité de ce qu’est la colonisation : une entreprise d’exploitation, dont le but est de permettre aux compagnies privées de faire les plus grands profits, avec la complicité de l’administration, en mettant les territoires en coupe réglée.

Cependant, Brazza meurt au cours de son enquête. On lui fait des obsèques nationales : le rapport que d’autres tirent de son enquête, pourtant très tempéré, finit malgré tout au fond d’un tiroir. Il ne s’est rien passé… Vingt ans plus tard, André Gide fera les mêmes constats dans son Voyage au Congo, publié en 1927 (sans qu’il remette en cause la colonisation, et s’inquiétant même de l’affadissement de l’autorité française dans ses possessions).

En fin d’album, on a un entretien entre Tristan Thil, son éditeur, Dominique Bellec, et l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch. C’est elle qui, travaillant sur sa thèse concernant les compagnies d’Afrique équatoriale, retrouve l’un des exemplaires de ce rapport que l’on croyait perdu. Mieux que cela, les éléments réunis par Brazza et son équipe sont aujourd’hui aux Archives de l’Outre-Mer, à Aix-en-Provence. Et c’est sur cette base que les auteurs de Congo 1905 ont travaillé.

La synthèse de Tristan Thil est à fois concise et précise. Le trait de Vincent Bailly (dont on notera que son nom est en premier, parmi les auteurs, ce qui, symboliquement me semble important) repose sur un crayonné rehaussé de couleurs qui imprime un dynamisme à ses dessins. Le récit se lie alors comme un film documentaire, où le profit déroule un tapis d’ignominie. Tout se conjugue pour faire de cet album une très bonne entrée dans l’étude du système colonial, notamment en Première, qui montrera les conséquences de l’idéologie raciale et rappellera que, dans cette échelle, le Noir est considéré comme plus proche du singe que de l’homme civilisé. À ce titre, il est possible de l’exploiter comme un animal, puisque c’en est un.


Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes