De Gaulle – le 13 mai 1958 et le retour au pouvoir

Nicolas Juncker, le scénariste a suivi des études d’histoire. Et force est de constater que l’ensemble de son œuvre est très largement marqué par sa formation initiale. Entre le « d’Artagnan, journal d’un cadet », et « seules à Berlin », récit d’une amitié entre une allemande et une Russe à la fin de la seconde guerre mondiale, Clio est très clairement sa source d’inspiration.

Cet album reprend le fil des événements qui se sont succédé entre Paris et Alger du 9 mai au 4 juin 1958. En moins de deux mois la IVe République s’effondre. Le général De Gaulle qui avait combattu ces institutions dès 1946 à partir de sa démission, semblait s’être résigné à partir de 1953. Installé en permanence à Colombey-les-Deux-Églises, il se rendait de moins en moins souvent à Paris et au début du récit on voit le général De Gaulle en robe de chambre recevant la visite de son tailleur à domicile.

« LES 13 COMPLOTS DU 13 MAI »

21 MAI 1958 Le 13 mai 1958 et ses conséquences à Paris et Alger LES ACTUALITÉS FRANÇAISES

 

Le récit s’organise autour de la trajectoire d’une série de généraux et de leur positionnement pendant ces deux mois de l’année 1958. Commandant-en-chef interarmées en Algérie le général d’armée Raoul Salan a été l’objet d’un attentat à la roquette organisé par les partisans de l’Algérie française. Son adjoint, le commandant Rodier, devait y trouver la mort.


L’attentat au bazooka contre le général Salan

Le Monde Publié le 08 février 1957 à 00h00

René Kovacs, sa femme et la quinzaine d’  » ultras  » européens impliqués dans l’attentat commis le 16 janvier dernier contre l’hôtel abritant la dixième région militaire, et au cours duquel le commandant Rodier, chef de cabinet du général Salan, trouva la mort, ont été présentés au parquet du tribunal civil d’Alger mercredi soir.

[C’est à la suite de l’enquête ouverte par la police urbaine d’Aller que René Kovacs apparut comme l’animateur du groupe contre-terroriste responsable de l’attentat. La police judiciaire fut alors chargée de poursuivre l’enquête, une information ayant été ouverte pour atteinte à la sûreté intérieure de l’État. De son côté la D.S.T. s’inquiéta des éventuelles relations du groupe avec des services étrangers ; il semble que ces recherches, qui se sont terminées le 5 février, n’entraîneront pas un second chef d’inculpation, pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État celui-là. En revanche il n’est pas exclu que l’enquête s’étende à la métropole, où des commissions rogatoires seraient envoyées.]


L’action proprement dite commence dans le bureau du chef d’état-major des armées, le général Paul Ély, qui apprend de la part du général Salan que les Européens d’Algérie envisagent une manifestation géante devant le siège du gouvernement général d’Alger. Cette manifestation est organisée par des activistes Algérie françaises, bien connus par ailleurs comme Lagaillarde, Martel et Ortiz. Farouchement hostiles à toute évolution de l’Algérie, ils ont toutes les régions de se méfier du futur président du conseil Pierre Pfimlin, partisan de l’ouverture de négociations avec le FLN. Ils voient dans une prise de pouvoir par l’armée la seule solution pour maintenir la présence française de l’autre côté de la Méditerranée.

Véritable icône pour les Européens d’Algérie, le général Massu à la tête de la 10e division parachutiste semble se retrouver engagé dans ce complot. Ses initiateurs n’ont aucune sympathie pour le général De Gaulle, les Européens d’Algérie ayant été, pour la plupart, largement favorables au maréchal Pétain jusqu’en novembre 1942. Le général Massu, pour sa part, est un inconditionnel du général De Gaulle, et même si le personnage représenté dans la bande dessinée apparaît comme plutôt stupide, en réalité il utilise de son entregent avec les activistes d’Alger pour amener le général Salan à se rallier à l’hypothèse De Gaulle qui commence à apparaître comme étant de plus en plus crédible.

En réalité l’opération est conduite par Léon Delbecque et Jacques Soustelle, ancien gouverneur général en Algérie, qui vont jouer le chaud et le froid pour conduire le personnel politique de la IVe République, y compris le président René Coty à faire appel « au plus illustre des Français ».

Ce qui est en jeu tourne autour des conditions que le général De Gaulle pour « assumer les pouvoirs de la république ». Les pleins pouvoirs, la réforme de la constitution, font partie de ces exigences minimales. Les généraux apparaissent comme des pions dans cette partie de dupes, puisqu’ils sont mis dans la situation où la réussite du coup de force ne peut dépendre que des ordres qu’il pourrait éventuellement donner, même si au final, en dehors de l’opération résurrection sur la Corse, ils n’ont pas eu à le faire.

En dehors des généraux d’Alger, d’autres officiers généraux semblent s’agiter en métropole. On n’y croise le général d’aviation, Lionel Chassin, partisan de l’Algérie française, le général André Martin, le général Challe qui apportent leur soutien à cette manœuvre visant à ramener le général De Gaulle au pouvoir. Dans cette histoire, le général Salan apparaît comme le jouet des événements, il ne semble pas prêt à franchir le Rubicon d’une participation active à ce qui est bel et bien un coup d’État. Le général Roger Miquel, commandant de la cinquième région militaire à Toulouse aurait préparé une opération de prise en main de la capitale, tandis que le général Massu envisageait une opération aéroportée permettant de prendre le contrôle des points-clés dans Paris.

L’opération menée en Corse apparaît comme une sorte de mascarade de prise de pouvoir, un avertissement envoyé au personnel politique, pour l’amener à céder.

S’il parvient à exercer son autorité sur ses collègues, officiers généraux, le général Salan apparaît comme un jouet dans les mains de Léon Delbecque et de Jacques Soustelle qui parviennent à le contrôler.

Au-delà des généraux, le récit montre bien les tergiversations du personnel politique, y compris de Guy Mollet, patron de la SFIO, qui se rallie à l’hypothèse De Gaulle. Ce dernier, lors de sa célèbre conférence de presse a clairement fixé un cap.

En réalité, lors de cette conférence de presse du 19 mai 1958, il se refuse à condamner l’action des généraux « factieux », même si une partie de ces derniers ont été arrêtés et dispersés sur le territoire, loin d’Alger et de Paris par le gouvernement de Pierre Pfimlin. Ce dernier a été investi légalement par l’Assemblée nationale le 13 mai 1958.

Le reste est bien connu, le Général De Gaulle est attendu par les européens de l’autre côté de la Méditerranée et par un certain nombre de gaullistes comme Michel Debré, Jacques Soustelle et Léon Delbecque, comme le sauveur de l’Algérie française. Les Français de métropole semblent plutôt indifférents à ce qui se passe en Algérie, tandis que qu’une partie de la gauche socialiste et le parti communiste s’inquiètent de l’arrivée au pouvoir d’un général De Gaulle qui serait le jouet de l’armée.

L’histoire a montré que cela n’a pas été le cas, et que les généraux parties prenantes de cette aventure ont été rapidement « mis au placard », y compris le général Massu envoyé commander les forces Françaises en Allemagne, ce qui a été à l’origine de la semaine des barricades en janvier 1960.

L’album se termine le 4 juin 1958, lorsque le général De Gaulle prononce, à partir du balcon du gouvernement général cette célèbre phrase, source de tant de malentendus : « je vous ai compris ».

En réalité, les Européens d’Algérie, les généraux attachés à l’empire colonial, n’avaient rien compris !