Les deux derniers articles de cette partie consacrés, pour l’un, aux ports du nord-ouest portugais des XVè-XVIè siècles, et, pour l’autre, aux littoraux cantabrique et nantais des XVIIè-XVIIIè siècles, sont également fort intéressants. Le premier article évoque en particulier Porto et son insertion dans la première mondialisation : sa communauté marchande, fortement structurée par les nouveaux chrétiens (juifs convertis), est partie prenante dans le développement économique des archipels atlantiques et du Brésil : « Les réseaux marchands sont les premiers à établir des plantations de canne à sucre au Brésil » (p. 94). De manière très pertinente, l’auteur constate que grâce aux marchands, qui « jouent des loyautés et des intérêts divers tout en unissant les océans », « les limites politiques et territoriales imposées par les Etats monarchiques lors des confrontations, des traités et des négociations perdent une part de leur importance »(p. 100). Quant au petit port de pêche asturien de Lastres, étudié par Guy Saupin, il présente une étonnante particularité : un important développement monumental qui contraste avec la modestie de son importance démographique et économique. L’argent massivement investi à Lastres l’est par une communauté d’émigrés, partis pour la Galice ou les terres d’Amérique, qui a gardé un fort attachement à sa petite patrie. Ce qui est loin d’être le cas pour les ports du littoral nantais évoqués (Le Croisic, Le Pouliguen, Pornic et les havres de la Baie de Bourgneuf) où cet attachement a connu un « effritement rapide » (p. 111).La deuxième partie portant sur les sociétés littorales et leur arrière-pays, il y est principalement question de campagnes. Des campagnes en partie dominées par un réseau assez serré de communautés monastiques. Jean-Luc Sarrazin a beaucoup travaillé sur l’ordre cistercien : sa thèse de troisième cycle (1977) était consacrée à un Recueil et catalogue des actes de l’abbaye cistercienne de Buzay en pays de Rais (1135-1374); dans sa thèse d’Etat (1997), publiée sous le titre La Campagne et la mer. Les pays du littoral poitevin au Moyen Âge (fin XIIè-milieu XVè siècle), et de nombreux articles, il a montré le rôle actif des cisterciens, même s’ils sont loin d’être les seuls, dans la mise en valeur du littoral. Deux articles abordent cette dimension religieuse : celui de Florent Cygler Les abbayes cisterciennes de Bretagne dans les actes des chapitres généraux de l’ordre aux XIIe et XIIIe siècles, pp. 115-129 montre, à travers l’étude des décisions du chapitre général, une « bonne intégration des abbayes bretonnes dans l’ordre cistercien » (p. 128) sans sous-estimer leurs difficultés financières ; quant à Philippe JosserandUne découverte historiographique : Templiers et Hospitaliers dans la France de l’Ouest au regard d’une thèse inédite du milieu du XXe siècle, pp. 175-184, spécialiste des ordres militaires dont l’historiographie connaît un regain de vitalité On peut à ce sujet signaler, par exemple, l’ouvrage de Philippe Josserand, Luís Filipe Oliveira et Damien Carraz (dir.), Elites et ordres militaires au Moyen Âge. Rencontres autour d’Alain Demurger, Madrid, Casa de Velazquez, 2015, IX-465 p. et Nicole Bériou et Philippe Josserand (dir.), Prier et combattre. Dictionnaire européen des ordres militaires, Fayard, 2009, 1029 p., il exhume, pour en montrer tout l’intérêt, un tapuscrit, qu’on croyait disparu, d’une chartiste consacré à l’organisation du prieuré hospitalier d’Aquitaine aux XVIIè et XVIIIè s..
Dans son étude consacrée aux affrontements navals en mer du Nord, Stéphane Curveiller tire quelques constats : « jusqu’à la fin du XVè siècle, les grands affrontements sont peu nombreux entre flottes ennemies, car aucune nation n’est encore maîtresse des mers, malgré l’avance de l’Angleterre dans ce domaine » (p. 219); afin de protéger les pêcheurs et leurs prises dans un contexte de guerre, les Etats arment les navires et généralisent les convois (ainsi, Charles-Quint arme en 1535 une escadre à Dunkerque pour protéger les harenguiers); les pêcheurs, en fonction des aléas politiques, n’hésitent pas à combiner pêche et course, toutes deux d’un fort bon rapport. C’est également de guerre dont il est, en partie, question dans l’article de Jacques Péret consacré au capitaine rochelais Joseph Micheau (1751-1821). Ce dernier est passé par l’Ecole d’hydrographie de La Rochelle, est entré à dix-sept ans dans la carrière maritime, est devenu capitaine en 1777 : c’est alors, pendant la guerre d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique, qu’il se lance dans la course. Mais c’est sur les armements de la traite négrière qu’il a construit l’essentiel de sa carrière, sur « les rails du tristement célèbre trafic triangulaire » (p. (264) : il fait plusieurs fois le trajet entre La Rochelle, les côtes de l’Angola, très fréquentées par les négriers rochelais, et Saint-Domingue. La traite atlantique fait l’objet d’une seconde étude, exemplaire, de Gildas Salaün. Celui-ci montre que le royaume africain de Ouidah est très « structuré sur le plan monétaire, fiscal et commercial » (p. 250) : le cauri, valeur de référence pour les échanges, et les esclaves, fournis au roi par ses soldats à qui il les achète pour les vendre aux négriers européens, sont les deux indicateurs de la richesse à Ouidah. On constate, au cours du XVIIIè siècle, une importante hausse du ‘cours’ des esclaves, que traduit l’augmentation de son prix exprimé en cauris : un esclave s’échange alors contre l’équivalent de quatre-vingts écus européens, soit 80000 cauris. L’auteur indique alors : « Sachant que l’on estime à deux millions le nombre d’esclaves embarqués depuis la région de Ouidah, c’est donc jusqu’à cent millions de livres pesant de cauris, ou cinquante mille tonnes, qui furent nécessaires dans ce seul secteur » (p. 247)… Gildas Salaün conclut que « la prise de bénéfice croissante des Africains eux-mêmes sur le commerce négrier constitue assurément une cause majeure, jusqu’à présent négligée, de la baisse constante de la rentabilité de la traite atlantique constatée tout au long du XVIIIè siècle » (p. 251).Jean-Luc Sarrazin s’est beaucoup intéressé aux problématiques du sel, thème qui parcourt une bonne partie de son oeuvre, depuis sa thèse d’Etat, déjà citée, à divers articles un article de 1992, en deux parties, intitulé Le littoral poitevin (XIe-XIIIe siècles) : conquête et aménagement, paru dans les Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest (Tome 99, numéro 1, pp. 13-31, et numéro 2, pp. 117-130); ou encore Le paysage salicole de l’île de Bouin à la fin du Moyen Âge, in Frédéric Chauvaud et Jacques Péret (dir.), Terres marines, Rennes, P.U.R., 2006, pp. 57-67.en passant par la co-direction d’un riche ouvrage consacré au sel de la Baie[Jean-Claude Hocquet, Jean-Luc Sarrazin (dir.), Le Sel de la Baie : histoire, archéologie, ethnologie des sels atlantiques, Rennes, P.U.R., 2006, 416 p.->http://books.openedition.org/pur/7581]. Des quatre articles qui composent la dernière partie du livre, trois s’articulent, pour chacun, autour d’une source originale. Julien BriandUn compte d’exploitation salicole dans la baie (1463-1484) : présentation et édition commentée, pp. 287-306 édite et commente de riches extraits d’un compte d’exploitation salicole privé unique : le témoignage exceptionnel de Robert Blanchet, possesseur de plus de 800 aires salicoles disséminées au nord de la Baie de Bourgneuf, sur la gestion de son patrimoine. Son carnet comporte des actes de nature variée dont des prêts d’argent et des reconnaissances de dette sous seing privé qui indiquent « l’endettement chronique des sauniers et leur dépendance vis-à-vis du possesseur de la saline » (p. 291). L’auteur remarque : « A une période où la Baie a retrouvé une grande partie de son dynamisme, avant d’être victime d’un envasement progressif de ses ports et d’une concurrence de plus en plus vive à l’époque moderne, c’est l’importance des investissements bourgeois dans la production locale qui mérite d’être réévaluée à l’aune du cas Blanchet » (p. 294). Alain Gallicé De l’intérêt pour les salines en pays guérandais à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne : l’exemple du patrimoine constitué par Michel Le Pennec, pp. 307-315, lui, montre, à travers deux documents relatifs aux nombreux achats réalisés par Michel Le Pennec, un propriétaire d’oeillets dans les salines de Guérande de la seconde moitié du XVè siècle, que « les salines sont de bon revenu, quoiqu’irrégulier, particulièrement dans les secteurs les plus exposés aux aléas météorologiques » et que « leur gestion assure une bonne rentabilité » (p. 315). Thierry Sauzeau, Salines de Brouage et d’Oléron dans l’enquête « Bouthillier » (1714), pp. 317-330 s’appuyant sur « la plus ancienne enquête En 1714, le commissaire Bouthillier fut missionné par le contrôleur général des Finances Desmarets pour ‘dresser procès verbal de l’Etat et quantité des marais sallants des paroisses d’Hiers et de Brouage et des sels trouvés existants sur chacun d’iceulx marais.’ offrant une couverture systématique de la zone des marais salants du Centre-Ouest » (p. 318), dresse un portrait contrasté des paysages salicoles de Brouage, sur le continent, et de l’île d’Oléron au lendemain de la Guerre de Succession d’Espagne. Pendant deux décennies, la guerre La Guerre de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697) et la Guerre de Succession d’Espagne (1702-1713). empêcha l’accès des pêcheurs français à l’Atlantique et désorganisa la production et le commerce du sel produit sur le littoral du Centre-Ouest, concurrencé par les sels ibériques notamment L’article de Jean-Claude Hocquet, La concurrence des sels dans une perspective européenne : l’Ouest entre la Hanse et les sels méridionaux, pp. 269-28, évoque les débouchés des sels de la Baie et les concurrences diverses qui les affectent dans un contexte moins tardif que celui qu’étudie Thierry Sauzeau.. Au cours de ces années, « moins sollicitée, l’hydraulique des marais salants se dégradait, les salines s’envasaient […], la sédimentation s’accélérait au niveau du trait de côte », si bien que, la paix revenue, se « posa finalement la question de la remise en route des salines » (pp. 317-318). L’analyse serrée de l’enquête fait clairement apparaître des différences marquées entre Brouage et Oléron : les salines du vieux golfe de Brouage sont dans état de déprise avancé et représentent la moitié de celles qui sont exploitées dans l’île; là, les salines font preuve d’une belle vitalité et la propriété y est bien moins émiettée qu’à Brouage. A cette époque, c’est donc « bien plus sur l’île d’Oléron qu’il faut rechercher les structures de production les plus dynamiques et les surfaces saunantes les plus importantes » (p. 323).
Encadré par la chaleureuse préface du professeur Philippe Contamine et l’excellente mise en perspective finale de deux Frédérique Laget et Brice Rabot, Conclusion. Vers l’Atlantique et au-delà, pp. 331-337 des trois maîtres d’oeuvre de l’hommage rendu à Jean-Luc Sarrazin, ce livre vaut donc le détour et donne un état actualisé de nombre des chantiers historiographiques relatifs aux sociétés littorales atlantiques des temps médiévaux et modernes.