La Mésopotamie investit depuis longtemps notre espace, et pas seulement nos loisirs : elle influence des romans, ceux de Robert Silverberg, les bandes dessinées pour adolescents, les poèmes orientaux, certains épisodes de Star Trek nouvelle génération, le docteur Who, les jeux vidéo Empire earth, Titan Quest, Final Fantasy, un groupe musical de black métal, les vampires, la recherche pharmaceutique, une grande compagnie irakienne de pétrole, des épices, le cumin qui vient de l’Acadien Kamunu, le curcuma de Kurkanû, … les rois de Mésopotamie fascinent depuis des millénaires.

Selon Madame Grandpierre, « chacun a besoin de héros, d’êtres exceptionnels par leur courage et leurs actes. Quand un groupement prend conscience de lui-même, il crée souvent un personnage modèle, le prend comme ancêtre se célèbre à travers lui ».

Le cadre spatial de l’étude est la Basse-Mésopotamie, dans une région s’étendant du sud de Bagdad jusqu’aux rives du golfe Arabo-persique, il y a plus de 5000 ans. Le climat y est chaud et sec, mais c’est un havre de verdure qu’il faut imaginer. Entre les deux fleuves (en grec meso « entre » et potamos « fleuve ») que sont le Tigre et l’Euphrate, un vaste réseau d’irrigation se développe. Il apporte de l’eau à cette plaine aux riches alluvions et la rend propice aux cultures, d’où la prospérité agricole qui se rajoute à celle du commerce à la fois terrestre (vers le nord et vers l’Est) et maritime par le golfe Arabo-persique. C’est là qu’apparaît l’écriture ; ce sont d’abord les petites tablettes sur lesquelles sont gravés des signes, en premier lieu, des idéogrammes puis, des signes de plus en plus anguleux. La plupart des textes sumériens retrouvés sont de nature économique, temples et palais ayant besoin de gérer leurs immenses étendues de terre, leur bétail et leur main-d’œuvre.

Comme le souligne Madame Grandpierre, les œuvres littéraires sont rares. Dès le troisième millénaire avant J.-C., une autre langue, l’Akkadien est utilisée. Elle doit son nom au pays d’Akkad situé immédiatement au nord de Sumer, dans la région de Bagdad, au centre de l’Irak actuel. Cette fois-ci, il s’agit bien d’une langue sémitique, de la même famille qu’actuellement l’hébreu et l’arabe. Basée sur un système tri-consonantique, les mots sont composés de plusieurs syllabes.

Les Akkadiens ont donc adapté l’écriture mise au point par les Sumériens à la transcription de leur propre langue ; Mme Grandpierre présente alors les particularités de l’écriture akkadienne, mélange d’idéogrammes sumériens et de phonogrammes akkadiens, nous permettant de comprendre les richesses et les difficultés de compréhension.

L’akkadien (et ses deux dialectes : babylonien et assyrien) devient à partir du deuxième millénaire avant J.-C. la langue internationale au sein d’une vaste aire géographique qui s’étend de l’Égypte à l’Iran et de la mer Noire au golfe arabo-persique. Nous savons que l’akkadien lui-même est peu à peu remplacé par une autre langue venue cette fois de l’Ouest, l’araméen à l’écriture alphabétique et linéaire, mieux adaptée à des supports comme le papyrus ou le parchemin.

Madame Grandpierre présente le déchiffrement d’une tablette comme une aventure grande et longue ! Car, écrire ou lire une œuvre littéraire nécessite une formation poussée déjà à l’époque. Les maisons des tablettes existent dès le début du troisième millénaire avant J.-C., le roi d’Ur, Sulgi poursuit au cours de son règne la série de réformes initiées par son père, Ur-Nammu dans tous les domaines (législatif, administratif, religieux). Il augmente ainsi le nombre d’écoles et de scribes. Nous apprenons ainsi qu’il établit un cursus mettant l’accent sur le sport, la musique et surtout l’apprentissage en sumérien d’hymnes créés à sa gloire et d’épopées le reliant aux héros mythiques. C’est donc l’historique des écoles et de l’apprentissage de la langue qui sont retracées, ainsi que la conservation des textes à travers le temps. Seul le contenu compte, les auteurs ne sont pas mentionnés. Qu’en est-il alors du contenu et de ses variations puisque les copies se faisaient sur la récitation, avec beaucoup de répétitions ?

Les rois légendaires sont des êtres humains, certes hors du commun, mais non des dieux. En Mésopotamie, le bilan est partout, aussi bien dans le cadre naturel que dans le plus simple des mortels, tout est une question de degré, selon Madame Grandpierre.

La grande triade divine est composée d’An (Anu en akkadien, le dieu du Ciel père des autres divinités), d’Enlil (le dieu de l’air et du vent, son fils qui exerce le pouvoir), et d’Enki (Ea en akkadien, le dieu de la sagesse qui conseille les autres et trouve toujours une solution quels que soient les problèmes qui peuvent surgir) ; s’y ajoute une divinité très particulière, Inanna, déesse de l’amour et de la guerre qui intervient également dans l’élection royale. Mais, cette triade n’est pas identique partout, car la Mésopotamie est constituée de cités-états, chacune étant dirigée par un roi différent. De la même manière, plusieurs traditions de l’histoire des personnages légendaires peut se côtoyer.

Ces textes renvoient bien à l’invention de la politique, ils ne sont pas de simples histoires pour enfants, ils sont élaborés dans un contexte politique qui évolue sans cesse. Il s’ensuit une réflexion sur la royauté, sur le rôle de ces fables, car « à travers leurs aventures qui se transmettent de générations en générations, la conception politique et religieuse du pouvoir et de celui qui l’exerce, ancré dans le mythe, soude toute la société ».

L’ouvrage de Madame Grandpierre cherche à montrer ce qu’apprennent ces rois légendaires, ce qu’ils révèlent des conditions d’élaboration de leur histoire, leurs objectifs et significations. Il s’agit bien de propagande royale, de légitimation, d’appropriation d’un territoire, de prise de pouvoir. Ce livre est donc l’occasion de re-découvrir prendre ces histoires du temps jadis. Revenons, comme le chante le texte sumérien, Gilgamesh, Enkidu et les enfers :

En ces jours, en ces jours lointains,

En ces nuits, en ces nuits reculées,

En ces années en ces années d’antan,

À l’aube des temps, une fois les choses primordiales révélées,

À l’aube des temps, après avoir pris soin des choses primordiales comme il se doit…

Plongeons dans l’histoire d’Étana, roi de Kis, le pasteur des peuples qui parvint jusqu’aux cieux, celle d’Enmerkar, le fondateur d’Uruk, de Lugalbanda, son sauveur, celle de Gilgamesh et sa quête de l’immortalité, …

Ces aventures des rois légendaires nous offrent beaucoup d’informations sur le langage symbolique de la monarchie qui est élaboré : il s’agit donc de paraboles d’une grande efficacité qui plaisent à tous grâce à leurs différents niveaux de lecture, selon Madame Grandpierre, ces œuvres « sont là pour donner une cohérence politique, culturelle et religieuse en dépit des coups d’état et des changements de dynastie».

Il s’agit donc de légitimation du pouvoir, placé hors du temps des hommes et de l’espace, somme toute pour assurer une continuité en se rattachant à des êtres fondateurs, d’où l’intemporalité de ces récits et finalement leur modernité dans « une civilisation où, par le biais des logiciels de reconnaissance vocale, l’oral est en passe de reprendre ses droits sur l’écrit, ou la tablette numérique remplace la tablette d’argile, si les réels souverains mésopotamiens ont souvent disparu de nos mémoires, ces rois légendaires de Sumer sont toujours parmi nous. Eux ne sont pas oubliés ! Si la planète est en danger, s’il faut sauver la civilisation, protéger la veuve et l’orphelin, l’imaginaire collectif fait encore appel à eux, toujours prêts à de nouvelles aventures. Tant que l’aventure humaine continue… ».

C’est un ouvrage remarquable que nous propose Mme Grandpierre, le texte est fluide et se laisse découvrir avec beaucoup de plaisir, je le recommande chaleureusement !

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