Sur un post à partir de la page Facebook des Clionautes, le service de presse des Clionautes et l’association avaient été remis en cause à propos de leur indépendance. Cet ouvrage qui ne nous a pas été transmis en service de presse malgré des demandes répétées a été acheté par notre rédacteur, un spécialiste reconnu de l’histoire médiévale. Il n’a pas eu tort et les éditions First gagneraient à revoir rapidement leur politique éditoriale et leur approche de la diffusion.

L’Histoire de France en BD pour les nuls : une chronologie illustrée peu rigoureuse

La série Histoire de France en BD Pour les nuls est une adaptation de l’Histoire de France pour les nuls, un ouvrage à succès rédigé par Jean-Joseph Julaud, ancien enseignant de Français et Histoire-Géographie et auteur prolifique. L’ouvrage est l’œuvre d’une équipe assez nombreuse puisqu’elle comprend, outre l’historien, un scénariste (Laurent Queyssi), un dessinateur (Gabriele Parma), un storybordiste (Dan Popescu), un coloriste (Silvia Fabris) et un lettreur.

Le dos de couverture offre une chronologie illustrée allant de 1096 à 1328. La bande dessinée proprement dit commence, après une introduction, par un récit de la première croisade occupant les sept premières planches : l’appel du pape Urbain II à Clermont, la désastreuse croisade de Pierre l’Hermite et la croisade des barons qui se termine par la prise de Jérusalem en 1099.

Une personnalité mise en valeur : Aliénor d’Aquitaine.

Un saut dans le temps nous amène ensuite au milieu du XIIe siècle pour suivre la vie d’Aliénor d’Aquitaine, épouse du roi de France Louis II qu’elle accompagne en croisade, puis épouse du roi d’Angleterre Geoffroy Plantagenet et mère du roi Richard Cœur de Lion dont elle ferme les yeux. Elle sert de véritable fil directeur de l’histoire jusqu’au début du XIIIe siècle. Le choix est judicieux car les personnalités féminines sont rarement mises en valeur dans l’Histoire. Après une évocation de la quatrième croisade et du sac de Constantinople vient un récit de la bataille de Bouvines (1214) gagnée par Philippe Auguste sur les troupes de Jean sans Terre. Une image occupant toute la page offre un panorama impressionnant de cette bataille.

Une place importante consacrée à la croisade des Albigeois…

Sept pages sont ensuite consacrées au catharisme et à la croisade des Albigeois qui se déroule sous les règnes de Philippe Auguste, Louis VIIIe et Louis IX. Si la croisade des Albigeois a inspiré beaucoup de bandes dessinées, cet évènement est peu présent dans les Histoires de France. Les auteurs de l’Histoire de France en bande dessinée des éditions Larousse (tome 7, 1977) n’y consacrent qu’une seule case où est représenté la pénitence du comte de Toulouse Raimond VII à Paris. Sept planches dans la BD pour les nuls qui en compte 47 c’est donc beaucoup. La séquence commence dans une forge au début du XIIIe siècle : deux parfaits cathares expliquent leurs croyances à une petite assemblée. (Bizarrement les deux parfaits sont représentés tonsurés comme les moines. Ce n’est cependant pas impossible, certains parfaits étant d’anciens moines). Un narrateur explique ensuite les principaux rites des Bons hommes (parfaits cathares) et des simples croyants. Le récit se poursuit par le lancement de la croisade par le pape Innocent III, le massacre de Béziers et l’installation de Simon de Montfort à la tête de Carcassonne et du comté de Toulouse jusqu’à sa mort au siège de cette ville en 1218. La croisade s’achève avec la conclusion du traité de Meaux en 1229 qui consacre l’annexion du Languedoc à la couronne de France. L’inquisition est évoquée à travers une scène de torture menée par des moines. La séquence se termine par l’évocation de la prise de Montségur et du bûcher des 210 parfaits qui suivit.

… mais beaucoup d’inexactitudes

La religion cathare est présentée avec un sérieux qui tranche avec la plupart des bandes dessinées qui en font généralement une religion ésotérique. On notera cependant certain nombre d’erreurs, approximations ou lacunes dans le texte de cette séquence. Il aurait été judicieux de préciser que le catharisme n’était pas propre au Languedoc. Il s’était en effet développé dans bien d’autres régions d’Europe telle que la Champagne, la Lombardie et la Bosnie. Contrairement à ce que laisse croire le scénario, les cathares n’employaient par le mot parfait. Ce mot n’était utilisé que par l’Église catholique et n’avait pas le sens actuel. L’objectif du sacrement cathare, le consolament n’était pas seulement de laver les péchés mais d’arrêter le cycle des réincarnations. Simon de Montfort n’était pas le chef des croisés dès 1208. Il ne le devient qu’après la prise de Carcassonne et partageait cette fonction avec le légat Arnaut Amaury. Comme souvent la croisade est abusivement présentée comme une guerre de conquête des gens du nord (qualifiés ici de Nordistes) contre les gens du Sud. C’est oublier notamment que le roi de France avait refusé d’y participer et qu’il avait nombre de gens du sud parmi les croisés, à commencer par l’un de ses chefs, le légat Arnaud Amaury. Le château de Montségur n’est pas construit en 1244 et sa chute n’est pas dû à la trahison d’un homme ayant relevé un passage secret. Ces inexactitudes déjà présentes dans le livre ayant inspiré la BD montrent que sur ce thème l’auteur a utilisé des sources de seconde main ou a lu trop superficiellement sa documentation.

Les grands faits du règne de Saint Louis

Douze pages sont ensuite consacrées aux grands faits de la vie de Saint Louis, notamment les deux croisades qu’il a menées. Les neuf pages suivantes sont consacrées au règne de son fils Philippe le Hardi et de son petit-fils Philippe le Bel. Dans cette dernière séquence sont évoquées les vêpres siciliennes, la croisade contre l’Aragon, la lutte de Philippe-le-Bel contre le pape, contre les Anglais puis contre les Templiers. La bande dessinée se clôture par le bucher du grand maître de l’ordre des Templiers à Paris en 1314.

Un cahier d’annexes

Un cahier de neuf pages de textes complète la bande dessinée pour replacer l’Histoire de France dans un contexte international par l’évocation de quelques célébrités, inventions et évènements du Moyen Âge. Parmi les célébrités sont évoqués Thomas Beckett, le Cid, Saladin ou plus original, Ibn Yassin fondateur de la dynastie des Almoravides ou encore Manco Capac, premier empereur inca. Sont aussi évoqués le grand schisme, la bataille d’Hastings, le massacre des juifs de Norwich, la fondation de Mexico, l’apparition du florin, l’invention du gouvernail, l’arrivée en Europe d’inventions chinoises telles que la boussole ou la brouette.

Des reconstitutions plutôt fantaisistes

Si le coloriage, sans doute réalisé à l’ordinateur, est parfois assez terne, le dessin est de bonne qualité technique. En revanche les reconstitutions laissent très souvent à désirer du point de vue historique. La carte de la France de la fin du XIIe siècle laisse croire qu’à cette date les comtés de Bourgogne et de Provence font partie du royaume. La représentation des vêtements est convenable mais les emblèmes héraldiques qu’ils portent sont souvent complètement fantaisistes. Ainsi les chevaliers de la première croisade portent des blasons qui n’apparaissent en réalité que deux générations plus tard. Saint Louis utilise un écu complètement imaginaire (on y reconnait bien les armes royales mais à côté d’armes imaginaires).
Mais c’est surtout le décor qui laisse à désirer. Les paysages d’abord. La scène où saint Louis rend la justice sous son chêne n’évoque pas le bois de Vincennes mais un paysage vallonné et boisé en sapins qu’on ne trouve pas en Île de France. Dans l’évocation de l’autodafé des talmuds place de Grève à Paris la Seine n’apparait pas. Le volume de livres qui y est brûlé est très exagéré : le dessinateur a représenté 17 charrettes de livres ! Il s’est manifestement inspiré des autodafés nazis. C’est l’architecture qui offre le plus de représentations fantaisistes. Les remparts de Paris, Béziers et Toulouse sont représentés avec de bizarres tours tronconiques et des mâchicoulis disproportionnés et complètement anachroniques puisque ce type de dispositif n’apparait qu’à la fin du XIIIe siècle. Le cloître dans lequel est représenté Robert de Sorbon évoque plus les couvents du XVIIe et XVIIIe siècle qu’une architecture médiévale. Les représentations de Palerme et Constantinople sont assez éloignées de la réalité. Le château de Montségur est représenté dans son état de la fin du XIIIe siècle, sans tenir compte des reconstitutions de son état antérieur.
Les intérieurs ne sont pas mieux traités. Les étuves parisiennes ressemblent à des thermes romains. La bibliothèque du pape Innocent III semble inspirée par une bibliothèque du XIXe siècle avec ses étagères occupant la totalité des murs et chargées de milliers de livre. Celle du roi de France semble sortie du catalogue de But ou d’Ikéa. Que dire encore du lavoir qui apparait à la page 31 ou du décor avec des angelots tenant des trompettes qui apparait à la page 37 sinon qu’ils n’ont rien de médiéval.

Conclusion : des représentations qui ne tiennent pas compte de la recherche

Si on peut pardonner des lacunes ou des inexactitudes historiques à une bande dessinée de fiction, il n’en est pas de même dans une bande dessinée qui se veut « didactique », réalisée par une équipe comprenant un historien. L’équipe n’a manifestement pas fait d’efforts pour trouver des reconstitutions historiques sérieuses ou s’inspirer de bâtiments existants. Ce n’est pourtant pas difficile : des magazines comme Histoire et Images médiévales ou Le Moyen Âge auraient pu être mis à profit. Des reconstitutions de plusieurs sites médiévaux comme Paris et Montségur sont en ligne. L’équipe a certes sans doute manqué de temps. Comment peut-il en être autrement d’un auteur comme Jean-Joseph Julaud qui publie un nouveau livre tous les deux mois ! Mais c’est aussi de la conception de cette bande dessinée que résulte les problèmes. En effet, comme les images qui peuplaient des manuels d’histoire jusque dans les années 1960, cette BD est conçue comme l’illustration d’un discours historique. L’image en elle-même est surtout décorative. Elle n’est pas ou peu conçue comme porteuse de sens. Il en est de même des paroles des personnages. Celles-ci ne font que traduire un discours historique. Mis à part le « Deus lo volt » prononcé par un évêque au concile de Clermont, les paroles ne cherchent pas à nous initier à la langue et la mentalité médiévale. Pourtant l’auteur est aussi professeur de français et aurait pu mettre à profit ses connaissances de la littérature médiévale. Cette BD témoigne donc d’une Histoire déconnectée de la recherche en littérature, en Histoire de l’art ou en archéologie. Et c’est bien dommage. Car il existe des auteurs de fiction qui ne sont pas historiens et font cependant beaucoup mieux. Je citerai notamment François Bourgeon, Pellerin ou Jacques Ferrandez qui commencent par s’imprégner de manière approfondie des sources historiques avant de rédiger leur scénario et dessiner tout en s’appuyant du conseil de nombreux historiens et archéologues.

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