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La fin de l’année 2013 est prolifique en ouvrage sur le gigantesque affrontement que fut le front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. Un sujet qui fait l’objet de monographies de qualité sur une bonne partie des batailles à l’instar des ouvrages de Jean Lopez. Mais il n’y avait pas eu beaucoup d’histoire complète du déroulement des opérations du déclenchement de l’opération Barbarossa à la capitulation allemande du 9 mai 1945.Un manque que vient combler l’ouvrage de Philippe Richardot.
L’auteur, spécialiste d’histoire militaire, n’en est pas à son premier ouvrage sur la Seconde Guerre mondiale. La cliothèque a déjà eu l’occasion de faire le compte-rendu de son ouvrage sur la machine de guerre nazie (Hitler ses généraux, ses armées paru en 2008). Compte-tenu de la taille relativement réduite de l’ouvrage (380 pages) au vu de l’ampleur du sujet, la synthèse s’imposait. L’auteur a choisi une approche chronologique classique pour nous la faire partager, rythmée par un découpage en une trentaine de chapitres courts. La plupart d’entre eux s’ouvre par une introduction qui rappelle les principaux enjeux ce qui facilite la compréhension du lecteur

La préparation de Barbarossa ou la croyance en une victoire facile.
La présentation du pacte germano-soviétique et de ses enjeux permet à l’auteur de montrer les rapports différents existants entre les deux dictateurs et leurs états-majors respectifs. On comprend mieux l’intérêt que représentait ce pacte pour les deux camps. Mais,du côté nazi,on en vient très rapidement à planifier l’attaque contre l’URSS. La piètre performance de l’Armée rouge dans la guerre d’hiver contre la Finlande ne fait que renforcer les illusions allemandes d’une victoire facile contre les « sous-hommes slaves ». De son côté, Staline, s’il ne se fait pas d’illusion sur la pérennité du pacte, reste persuadé que l’Allemagne n’attaquera pas avant 1942, et ce malgré les nombreux signaux qu’il reçoit de toutes parts.
En attendant chacun fourbit ses armes. Du côté allemand, la Whermacht, auréolée de ses succès en Europe de l’Ouest et dans les Balkans entend mener une campagne rapide. Elle compte sur l’utilisation de ses panzerdivisionen appuyée par la Luftwaffe pour écraser l’armée soviétique. Mais c’est oublier que si le nombre de panzerdivisionen a doublé, c’est en réduisant le nombre de chars dont elles disposent. Le reste de l’armée continue à se déplacer à pied ou à cheval. Quant à la Luftwaffe, elle n’a pas totalement récupéré de la bataille d’Angleterre.
Quant à l’Armée rouge, elle en impose par sa masse. Il n’est pas un domaine où elle n’ait pas la supériorité en nombre sur son adversaire: hommes, artillerie, aviation, blindés… Mais ses troupes sont mal formées et manquent de cadres à tous les niveaux: faiblesse de l’instruction des cadres subalternes, fragilité d’un état-major largement décapite par les purges. Une faiblesse de l’encadrement accrue par l’augmentation rapide des effectifs avant-guerre.

Les fausses espérances de l’été 1941.
Lorsque l’opération Barbarossa démarre le 22 juin 1941, l’état-major allemand compte bien éliminer en quelques semaines l’armée Rouge. La Luftwaffe détruit au sol l’essentiel de la VVS (l’aviation soviétique). Au sol, les trois groupes d’armées (Nord, Centre et Sud) et leurs groupes blindés respectifs, appuyés par des contingents Italiens, Hongrois, Roumains et Slovaques, tronçonnent les forces soviétiques surprises par la violence de l’assaut. Une situation aggravée par les ordres de contre-attaque suicidaires lancés par la Stavka sur les injonctions de Staline.
L’été voit la Whermacht avancer sur tous les fronts. Minsk tombe moins d’un semaine après le début de l’offensive, Smolensk tombe en juillet, Kiev en septembre tandis que les Allemands sont aux portes de Leningrad. Les pertes soviétiques sont immenses, c’est par milliers que les chars, avions, canons ont été détruits par l’envahisseur.C’est par centaines de milliers que les frontivikis sont tués ou faits prisonniers. L’Armée rouge de juin 1941 a cessé d’exister.
Pourtant, la succession de victoires masque une réalité moins favorable à l’Axe. Les Soviétiques, par un énorme effort de mobilisation ont réussi à chaque fois à reconstituer leurs forces. Dans la perspective d’une guerre longue, ils ont évacué par milliers leurs usines vers l’Oural. Tandis que sur le front, la résistance acharnée de certaines troupes soviétiques use la capacité offensive d’une Whermacht qui est au bout de ses possibilités logistiques. De plus, faute de plans autre que la volonté de détruire l’armée soviétique à proximité des frontières, les opérations allemandes souffrent d’un manque de planification stratégique qui aboutit à une dispersion des forces. Si Kiev est tombé, Leningrad résiste encore et Moscou est encore loin.

Un hiver de désillusions.
En octobre, le déclenchement de l’opération Typhon qui vise à prendre Moscou semble reproduire l’euphorie des premiers jours de Barbarossa. Le front soviétique est percé en de nombreux points et on retrouve de gigantesques encerclements qui permettent de faire des centaines de milliers de prisonniers.
Mais les Soviétiques arrivent à former de nouvelles armées, en particulier en ramenant des troupes d’extrême-orient où ils ont la certitude, grace à l’espion Sorge, que les Japonais ne les attaqueront pas. Partout la résistance soviétique se raidit. La météo s’en mêle, les pluies d’automne détrempent le peu de voies carossables et le ravitaillement devient un cauchemard logistique pour les Allemands. La reprise de l’offensive, rendue possible par le gel de début novembre, ne permet pas d’obtenir la décision. Certes des troupes allemandes atteignent les faubourgs de Moscou, mais les forces sont insuffisantes pour balayer la résistance soviétique. Les unités ont perdu trop d’hommes, trop de matériel, elles et leurs chefs sont usés par ces combats incessants.
C’est alors que les Soviétiques lancent leur contre-offensive. Elle prend par surprise des forces allemandes étirées. On se bat dans le froid pour conserver des villages où passer la nuit au chaud. Hitler limoge tous ceux qui veulent retraiter et impose à ses troupes l’ordre de tenir sur place à tout prix. Il ne peut cependant pas empêcher le recul des pointes allemandes près de Moscou et l’abandon de Rostov dans le Sud.
La contre-offensive de Joukov a repoussé l’ennemi. Il n’en faut pas plus pour que Staline fasse preuve du même optimisme délirant qu’Hitler quelques mois plus tôt. Il intime l’ordre à ses troupes d’attaquer partout. Mais les voici désormais face à des Allemands qui se sont ressaisis et les pertes sont lourdes pour un gain négligeable, Leningrad comme Sébastopole restent encerclées.

Le retour de la Blitzkrieg?
Début 1942, les Allemands sont dans l’incapacité de reproduire une attaque générale comme en 1941. Le Plan Bleu prévoit donc une offensive de grande ampleur au Sud pour mettre la main sur les régions industrielles ukrainiennes et le pétrole du Caucase tout en coupant le trafic sur la Volga.
Après avoir balayé une contre-attaque soviétique, les Allemands atteignent et franchissent le Don tandis que Manstein prend Sebastopol. Leurs forces s’élancent alors à travers la steppe vers les champs de pétrole du Caucase et vers Stalingrad. Mais les distances sont grandes et voici la Whermacht aux forces réduites obligée de scinder son effort dans deux directions divergentes. Les alliés Italiens, Roumains et Hongrois couvrent des flancs de plus en plus étirés. A vouloir tout prendre, les forces de l’Axe se trouvent stoppées à proximité des passes du Caucase et dans Stalingrad. Partout il manque un petit quelque chose suffisant pour l’emporter. Les Soviétiques ont encore eu de lourdes pertes, mais ils ont su , mieux qu’en 1941, éviter les grands encerclements. Ils ont cédé du terrain et reconstitués leurs forces.

Le tournant (Hiver 42-Eté 43)
Alors que les meilleures troupes allemandes sont fixées par les combats urbains à Stalingrad. Les Soviétiques lancent une série de contre-offensives. L’opération Mars, malgré d’énormes moyens échoue face à la résistance du groupe d’armées centre. Par contre au sud, Uranus balaye les forces roumaines aux faibles moyens et encercle la 6° armée allemande dans Stalingrad dès novembre. L’agonie de celle-ci va durer 3 mois jusqu’à sa capitulation le 31 janvier 1942. Mais cette résistance permet de fixer des troupes soviétiques et de replier les forces allemandes qui étaient avancées vers le Caucase. Si Manstein échoue à libérer Stalingrad, il réussit à reprendre Kharkov de manière magistrale aux Soviétiques.
Persuadés que les nouveaux matériels (Panthers et autre chars lourds) lui donneront un avantage décisif, Hitler entend réduire le saillant de Koursk en juillet. Une attaque prévisible au vu de la forme du front en cet endroit là, mais aussi décelée par le renseignement soviétique. Dès lors c’est une véritable défense en profondeur sur plusieurs lignes de fortification qu’opposent les soviétiques à l’attaque allemande. Incapables de percer à l’est alors que les alliés débarquent en Sicile, les Allemands stoppent leur assaut; ils ont définitivement perdu l’initiative à l’est.

La libération de l’URSS et la fin de l’Allemagne.
Dès lors les offensives soviétiques ne vont pas cesser. Attaquant souvent sur un large front pour fixer les maigres réserves allemandes, ils tentent de mettre en oeuvre leur doctrine de l’art opératif. Les Soviétiques échouent parfois à créer de nouveaux encerclements comme à Korsoun, mais leur machine de guerre apprend de ses échecs. Et fin 43, Kiev et la plus grande partie de l’Ukraine sont libérés.
En juillet 1944, l’opération Bagration permet d’éliminer la plus grande partie du groupe d’armées centre, et reste comme une des plus grandes victoire soviétiques. L’Armée rouge entre alors en Pologne et fait capituler peu à peu les alliés de l’Allemagne.
Le déclenchement de l’opération Vistule-Oder en 1945 montre une maîtrise quasi parfaite de l’art opératif, et plus que les ordres, ce sont les contraintes logistiques qui contraignent l’offensive à s’arrêter. Par contre, l’attaque finale sur Berlin coûte cher en hommes et en matériels aux Soviétiques. Mais autant que la résistance allemande c’est la volonté de Staline de prendre la ville avant les occidentaux et la rivalité qu’il suscite entre Joukov et Koniev qui explique ce coût.

 En conclusion
Une synthèse de qualité des opérations militaires à l’Est. L’auteur tient compte des derniers travaux et donne vie à son ouvrage en y intégrant des extraits de mémoire. L’ouvrage constitue une lecture à conseiller pour une première approche d’un front trop souvent méconnu. Par contre, l’absence de cartes pour suivre les opérations se révèle dommageable. Elle ne permet pas de percevoir les enjeux des différentes opérations et le lecteur risque d’en perdre le fil s’il n’a pas à sa portée un atlas.
 

Compte-rendu de François Trébosc, professeur d’histoire géographie au lycée Jean Vigo, Millau