Pourquoi ce nouvel ouvrage ?

Après la publication de nombreux ouvrages de grande qualité sur le sujet de la mondialisation déjà recensés dans la Cliothèque (https://clio-cr.clionautes.org/?s=dictionnaire+mondialisation), notamment les deux moutures du dictionnaire dirigé par Cynthia GHORRA GOBIN (Dictionnaire des mondialisations, 2006/ Dictionnaire critique de la mondialisation, 2012) (https://clio-cr.clionautes.org/dictionnaire-des-mondialisations.html et https://clio-cr.clionautes.org/dictionnaire-critique-de-la-mondialisation.html) ou l’Atlas de la mondialisation : une seule terre, des mondes (2018) de Laurent CARROUÉ (https://clio-cr.clionautes.org/atlas-de-la-mondialisation-une-seule-terre-des-mondes.html), que peut apporter d’original et de nécessaire un nouveau dictionnaire traitant du sujet ?

Outre une actualisation des données, les sous-titres orientent très clairement la réponse : il s’agit de tenter de définir le phénomène sinon exhaustivement, du moins de manière très complète (mille articles en 640 pages) afin de le donner à comprendre dans toutes ses dimensions ; il ne faut cependant pas ici se méprendre sur le sens de l’expression « en question » puisqu’il s’agit moins d’évoquer des articles problématisés qu’une volonté d’analyser une nouvelle étape du processus, remettant partiellement en cause la précédente.

En effet, avec la chute du Mur en 1989, l’essor d’une première phase de la mondialisation contemporaine, portée par un espoir de généralisation d’un modèle basé sur le droit, la démocratie, le libéralisme économique et une interdépendance croissante qui ferait reculer l’usage de la force, s’est caractérisée de fait par les délocalisations, la concentration capitalistique et l’explosion des transports et donc des nuisances environnementales mais aussi par la sortie de la misère de l’essentiel de l’humanité (Chine), l’émergence d’une classe moyenne (même en Afrique) et la formation d’un embryon de conscience collective commune de l’humanité. Or, « il semble effectivement que, depuis le milieu des années 2010, la mondialisation, telle que nous l’avons connue ces trois dernières décennies, soit remise en question »* : « les pays de la planète commencent à se fermer au lieu de continuer à s’ouvrir »*, tant du point de vue économique (ralentissement du rythme de croissance du commerce international) que politique (montée des populismes et des nationalismes), sans parler de la crise du multilatéralisme et d’une forme de gouvernance fondée sur le dialogue des grandes puissances.

Ce qui conduit à s’interroger sur la définition de cette nouvelle phase et ses enjeux car, « si la mondialisation est en question, elle est cependant toujours bien un des traits déterminants de notre monde »**. C’est l’objectif de cet ouvrage. Son ambition d’allier « rigueur scientifique, clarté de l’exposé, diversité des points de vue et originalité »**, véritable gageure, est-il atteint ?

Le projet de l’équipe de rédacteurs

Sous la direction de Philippe Lemarchand, ancien enseignant aux universités de Londres et Westminster ainsi qu’à Sciences Po, correspondant de la BBC et directeur-fondateur des éditions Atlande, ce dictionnaire est l’aboutissement d’un travail de douze ans, fruit de la collaboration d’une équipe d’une trentaine d’experts issus d’horizons divers, fortement marquée par Sciences Po et l’ENS : économistes, financiers, historiens, géographes, sociologues, juristes, philosophes, spécialistes de relations internationales, d’action humanitaire, d’environnement, de nutrition, de transport, de musique, de BD, de littérature ou de cinéma.

Ils apportent leur(s) contribution(s), de manière plurielle, pour tracer les contours multiples du phénomène protéiforme de mondialisation tant d’un point de vue diachronique que synchronique, par touches successives, abordant ses différentes dimensions afin de tenter d’en reconstituer la fresque, en mêlant les disciplines, les échelles et les regards…

Présentation commentée de l’ouvrage***

Le dictionnaire rassemble deux types d’entrées : une grande majorité de notices de base, plutôt descriptives et succinctes, et une courte liste d’articles plus approfondis, problématisés et inscrits dans le temps, qui permettent de se faire une idée assez juste du projet éditorial : banque mondiale (4 p.), brevet (3 p.), changement climatique (6 p.), commerce international (6  p.), conflits et résolution des conflits (3 p.), consommation (7 p.), coton (2 p.), délocalisations (3 p.), développement (9 p.), diaspora (6 p.), dollar (2 p.), eau (8 p.), islamisme (6 p.), libéralisme (7 p.), littoraux (3 p.), matières premières (11 p. ), Méditerranées      (6 p.), première mondialisation (5 p.), multipolarité (5 p.), nationalisme (5 p.), OMC (4 p.), ONU (10 p.), peacekeeping, peace enforcement, peace building (3 p.), pétrole (7 p.), Renaissance (6 p.), territoire (3 p.), transports (4 p.)

On peut l’approcher de manière plus pointilliste en tentant de classer les principales entrées :

– un grand nombre d’articles s’attachent à un travail de définition des PHÉNOMÈNES liés à la mondialisation, qu’ils soient passés, actuels ou à l’état de processus en cours (humanisation, tourisme, changement climatique, crise financière, délocalisations, dette, Exposition universelle, global cities, village planétaire, diversité des langues, espéranto, titrisation, dumping social, multiculturalisme, multilatéralisme, transculturalisme…). De même, sont listés et explicités les CONCEPTS, qu’ils soient des composantes intrinsèques du phénomène de mondialisation actuelle, historicisées ou générales (monde, économie-monde, société-monde, système-monde, empire-monde, califat, accélération, exotisme, mobilité, régulation/dérégulation, interdépendance, rugosité, bouclage, hyperpuissance, acculturation, créolisation ou indigénisation, littoralisation, métropolisation, continentalisation, régionalisation, marchandisation, fin de la globalisation ?…), des pôles de résistance (souveraineté, altermondialisme, antimondialisme, westoxification…), des outils d’analyse géographique à adapter à cette évolution (maillage, cartes, différenciation spatiale, centre/périphérie, réseau) ou des instruments de son évaluation (gouvernance, genre, nouveaux barbares, nouveau Moyen Âge, pauvreté…).

– on trouve également de nombreux articles qui décrivent et explicitent le cadre théorique et l’« univers mental » dans lequel le phénomène actuel de mondialisation a pris tout à la fois ses racines et son essor, en explorant tout d’abord les DOCTRINES ÉCONOMIQUES (mercantilisme, anarchie, capitalisme, libéralisme, néolibéralisme, marxisme, protectionnisme, autarcie, théorie de la décroissance…), voire POLITIQUES (nationalisme, internationalisme, néoconservateurs…) et les MODÈLES CULTURELS ET SOCIAUX (American way of life, consommation, modèle occidental, choc des civilisations, universalisme/valeurs universelles…). Viennent ensuite les PRODUITS issus des différents secteurs économiques, qu’ils concernent les matières premières, les produits de synthèse ou ceux issus du secteur tertiaire, qu’ils soient légaux ou criminels (matières premières, coton, eau, maïs, coca(-cola), riz, drogue, tourisme sexuel, pédophilie, médicaments génériques, OGM, or, luxe, blockbuster, manga…). Enfin, sont évoqués, de manière plus cursive, les ESPACES (Amazonie, Dar, Méditerranées, littoraux, océans, détroits, archipel mégalopolitain mondial, mégalopole, Arctique, marges, frontières, non-lieux, parcs d’attraction, patrimoine mondial de l’humanité…) et les TEMPS de l’événement (chute du mur de Berlin, onze septembre, protocole de Kyoto, accords et foire de Bâle) et de la période (Renaissance, Belle époque, Entre-deux-guerres).

l’intérêt principal de l’ouvrage réside cependant dans la part belle réservée à la masse des ACTEURS répertoriés, des plus attendus aux moins con(ve)nus, des animateurs engagés dans le processus de mondialisation à ceux qui la façonnent simplement du fait de l’échelle internationale de leur domaine de compétence ou de leur champ d’action, avec un souci des auteurs de présenter les intervenants de premier rang mondial dans leur domaine, sans que leurs choix n’apparaissent artificiellement franco ou européo-centrés. Un soin tout particulier a été apporté afin que cette liste reflète l’aspect multidimensionnel du phénomène de mondialisation, en faisant apparaître les acteurs :

PERSONNELS (déplacés, réfugiés…) ;

INSTITUTIONNELS (ONU, FMI, BIT, AIEA, INTERPOL, CPI, OCDE, OMC, OMS, UNESCO, ONG diverses comme Human Right Watch, think tanks qui cherchent à appréhender et modeler le processus comme la Brookings Institution…) ;

ÉCONOMIQUES (entreprise globale ou firme multinationale, Benetton, Carrefour, majors musicales ou pétrolières, IBM, Nestlé, LG, Tata, Max Havelaar, maquiladoras…), parfois également TECHNIQUES (internet, ICANN, Google, Microsoft…) ;

FINANCIERS (bourses, marchés financiers, Citybank et Grameen Bank, Big Four, paradis fiscaux…) ;

ÉTATIQUES (CIA, fonds souverains, NPI, pays émergents, PED, PVD, PMA, pays en transition…) ou INTERÉTATIQUES (G 7 au G 20, OPEP…) ;

POLITIQUES (Internationales socialistes, gays et lesbiennes…) ;

RELIGIEUX (Sant’Egidio, Croissant-rouge, Vatican…) ; 

INTELLECTUELS (penseurs académiques de la mondialisation comme les universitaires français   Fernand Braudel, Olivier Dolfuss ou Jacques Lévy ou de ses caractéristiques (la revue Hérodote) mais également des théoriciens plus engagés comme les étasuniens Francis Fukuyama, Marshall McLuhan, Samuel Huntington ou l’indien Amartya Sen, sans négliger ceux qui contribuent à l’élaboration d’une conscience et d’une culture commune mondiale voire universelle comme les revues Nature ou The Lancet ou cherchent à jouer à l’échelle mondiale un rôle politique comme l’IFS) ;

UNIVERSITAIRES (Ivy League, MIT, CERI…) ;

CULTURELS, qu’ils la construisent ou la critiquent (Disney, Steven Spielberg, Michael Moore, Noam Chomsky, Hollywood et ses concurrents et prolongement mondialisés Bollywood et Nollywood, voire les telenovelas et le Festival de Cannes…) ;

MÉDIATIQUES (Al Jazira, BBC, The Economist) ;

ENVIRONNEMENTALISTES (GIEC, Greenpeace…) ;

HUMANITAIRES (OXFAM…) ;

– de l’ALIMENTATION (fusion food, MacDo, Agrimonde, sécurité alimentaire…) et de la SANTÉ (MSF, particulièrement importants face aux épidémies) ;

– du TRANSPORT (IATA, OMI…).

Analyse critique de l’ouvrage

Au sujet des grands choix éditoriaux, on apprécie le double système de circulation entre les articles (voir/v. ou *) qui permet de retrouver l’entrée retenue pour un terme recherché et/ou de compléter un article par une référence supplémentaire pour mieux approcher la réalité évoquée. On en aurait même apprécié un usage moins rare. De même, l’effort constant de proposition d’approches inattendues (la banque des zébus devenue ZOB, les couleurs comme le bleu, blanc ou noir, volapüks…) ou méconnues et inédites (BCG, Foldit, Lune…) pour aborder le sujet de façon originale est à saluer.

Sur le fond, l’entreprise offre le grand intérêt de montrer les différentes facettes des phénomènes, afin d’en saisir la complexité. Ainsi, une grande place est accordée aux contestataires de la mondialisation libérale, notamment au discours critique de l’antimondialisme et de l’altermondialisme qui proposent des modèles alternatifs (ATTAC, démondialisation, remondialisation…) en se référant à une culture anticapitaliste (Che Guevara, Porto Alegre…), ou à la face sombre et cachée de la mondialisation légale, l’antimonde cher à Roger Brunet (armes, marijuana…). De même, la notice pétrole, véritable carburant au sens propre comme au figuré de nos sociétés mondialisées, est complétée par son pendant négatif lors de ses accidents de transport, les marées noires ; Evergreen et l’avènement du transport par conteneur trouvent pour contrepoint un article définissant le pavillon de complaisance ; le rôle central des grandes banques (HSBC) n’éclipse pas l’impact de la Banque mondiale et du microcrédit.

Il est enfin à porter au crédit de l’ouvrage sa volonté d’intégrer les dimensions de la partition Nord/Sud du monde (aide publique au développement, Bandung, consensus de Monterrey…) et des enjeux environnementaux (protocole de Kyoto), de replacer le phénomène de mondialisation actuel dans une perspective diachronique afin d’en comprendre la matrice, les évolutions historiques (économie de comptoir) et les dynamiques à l’œuvre (concurrence fiscale), sans négliger ses dimensions géopolitiques, diplomatiques comme militaires (relations internationales, conflits et résolution des conflits, désarmement, dissuasion, droit d’ingérence, fonctionnalisme, NBC, terrorisme…).

En revanche, on peut regretter que les articles ne soient pas signés et ne comportent pas de pistes bibliographiques, même succinctes. Par ailleurs, le format poche classique des éditions Atlande, même si sa maniabilité s’est nettement améliorée depuis les premières productions, rend parfois peu ergonomique le maniement d’un ouvrage de 640 pages.

De plus, mais c’est la loi du genre, on remarque quelques lacunes comme l’absence de notice consacrée au keynésianisme et une place trop modeste accordée à la Chine (« nouvelles routes de la Soie » ?) et, si le questionnement est bien souvent tout à fait actualisé, particulièrement dans les articles approfondis, certains chiffres sont parfois un peu datés et auraient mérité une mise à jour (par exemple l’apparition de l’homme moderne dès 300 000 BP et non plus 200 000 dans humanisation).

Ce dictionnaire a, en conclusion, le défaut de ses qualités : une minorité d’articles développés et problématisés et des notices très souvent descriptives, mais un ensemble très riche d’entrées qui permet d’embrasser de manière très complète le phénomène étudié.

Les bénéfices pour le public cible

Les professeurs d’histoire-géographie (notamment pour les nouveaux programmes de géographie de quatrième – voire cinquième, et de première et seconde, et même pour l’enseignement de spécialité) sauront faire bon usage de cet ouvrage, guide de référence vers des mises au point essentielles et outil fondamental de réflexion et d’analyse pour construire ses cours, qui offre des occasions de découvertes et des possibilités d’approches originales (World Company, super héros, cyberpunk, théorie du complot, jean, Beatles, pop culture, Harry Potter, James Bond, football, George Orwell, Jeux olympiques…).

C’est ce que s’est proposé d’approfondir Jean-Michel Crosnier dans cette seconde recension qui explore les liens entre la mondialisation, la pop culture et les théories du complot, entrées que les nouveaux programmes de spécialité géopolitique et d’EMC officialisent : 

https://clio-cr.clionautes.org/la-mondialisation-en-question-1000-articles-pour-comprendre-2.html

Il a également toute sa place dans bibliothèques et CDI, en sa qualité de synthèse très complète aux mille entrées, lui permettant de balayer très largement et précisément l’ensemble des domaines liés au phénomène de mondialisation. La clarté et la rigueur scientifique de son exposé le rendent très accessible et, partant, très utile pour les élèves qui peuvent y trouver définitions, développement et sens de sigles et acronymes, questionnements et clefs de compréhension simples et précieux, tant en géographie qu’en histoire et EMC, voire en sciences sociales (distinction, théorie des jeux…). Enfin, c’est un instrument de travail très pratique et adapté à la préparation des concours de l’enseignement secondaire, sachant que, selon la tradition des éditions Atlande, il s’adresse aussi à un grand public cultivé, avec un souci à la fois de précision et de vulgarisation de qualité…

Jérôme PONSEN pour Les Clionautes

* p.13

** p.14

*** si l’analyse des notices est ici relativement approfondie, afin de faire comprendre les logiques de l’ouvrage, d’en donner un aperçu le plus large et de servir de guide pour s’y repérer et circuler, la recension ne saurait être exhaustive au regard des mille entrées du dictionnaire.