Publiée par la Documentation Française depuis 2003, la revue Questions Internationales revient dans son dernier numéro sur les questions et défis posés à l’Afrique pour son avenir et sa place internationale. Plutôt qu’à l’Afrique, on devrait dire aux Afriques, tant le continent est riche et divers de ces 54 états. Longtemps à la marge du monde, l’Afrique devient le « nouvel émergeant » pour reprendre les termes du journal The Economist, auquel de grands défis se posent.

L’Afrique : atouts et périls

Le dossier principal du dernier numéro s’ouvre sur un article de Sabine Jansen. Cette dernière s’interroge sur la place de l’Afrique au XXIe siècle. Dépendante encore des représentations projetées par l’Occident sur elle, l’Afrique est, comme le rappelle très bien la chercheuse, une entité tout sauf monolithique. Comment pouvait-il en être autrement pour un continent de 30 millions de kilomètres carrés mais qui reste bien vide (1,4 milliards d’habitants) malgré la vaste progression démographique qui a fait suite aux saignées qu’ont été les traites, et « les Trois Parques surmortelles » de Sauvy (famines, guerres, épidémies).

Colonisés sur le tard et indépendants récemment, les pays africains ne sont pas parvenus à dépasser les difficultés apportées ou issues de la colonisation. Le développement économique n’a pas permis l’émergence de dragons comme en Asie : l’irrigation en est l’illustration flagrante avec 6 % des terres irriguées sur le continent africain contre 37 % en Asie. Les difficultés agricoles, couplées à l’effondrement des cours dans les années 1990, font du continent un espace qui ne parvient pas à subvenir aux besoins de sa population.

L’espoir à l’orée du nouveau siècle est revenu mais Sabine Jansen rappelle les faiblesses intrinsèques du continent : son surendettement, et sa dépendance à l’extérieur. La crise sanitaire et la guerre d’Ukraine ont fortement impacté les populations et les Etats. Si 278 millions d’Africains se trouvaient sous le seuil de pauvreté onusien en 1990, ils sont 490 millions en 2021, pour près de 50 % en Afrique subsaharienne.

La croissance démographique présente ici sa faiblesse, le découplage emploi–démographie provoque une forte hausse des inactifs, tout en impactant lourdement les budgets scolaires ou sanitaires des différents pays. L’aide extérieure est vitale et a atteint 179 milliards de dollars en 2021 d’aides publiques et 589 milliards en transferts d’argent.

Le développement de pays revendiquant le rôle de puissance régionale, à l’image du Rwanda depuis 2012 (7,2 % de croissance en moyenne) illustre un défi majeur pour la chercheuse : la bonne gouvernance pour assurer un développement pérenne. Le régime de Paul Kagamé impose de fortes contraintes qui relativisent les simples indicateurs économiques cités précédemment. Ceci renvoie à la carence de l’appareil d’État. Sans démocratie il n’y a pas de sécurité : Sabine Jansen cite le cas d’école malien. Les carences étatiques attirent les acteurs extérieures : anciennes puissances coloniales comme la France, puissance ambitieuse comme la Russie mais surtout la Chine. Le « consensus de Pékin » offre les fonds chinois sans intrusion dans les affaires internes en contrepartie, ce qui attire les états autoritaires nombreux sur le continent.

Madame Jansen termine son article en rappelant que l’Afrique a quitté le statut de sujet des relations internationales pour devenir actrice. Elle dispose d’atouts pour une meilleure intégration et reconnaissance de son rôle à l’international.


Le dossier sur l’Afrique compte sept articles supplémentaires revenant sur les grands défis et problématiques posées au continent. À l’image de l’article de François Lafargue sur la course aux ressources naturelles en Afrique. Dès le début de son papier, Monsieur Lafargue rappelle que l’exploitation des ressources en Afrique a suivi les transformations économiques mondiales : recherche du latex au début du XXe siècle puis des hydrocarbures et aujourd’hui des minerais. L’Afrique possède une part conséquente des ressources minières d’ailleurs : la République Démocratique du Congo représente à elle seule 46 % des ressources en cobalt à titre d’exemple.

L’exploitation de ces dernières a permis la forte croissance de certains pays comme le Ghana avec les réserves d’or. Mais cela bénéficie peu à la population. La plupart des Etats africains sont des États rentiers, caractérisés par une forte opacité et une corruption importante ainsi qu’une très faible distribution des revenus au sein de la population. Dans l’exploitation des ressources les premiers acteurs sont étrangers et notamment la Chine qui, en échange d’infrastructures ou de prêts massifs, se fait rembourser en hydrocarbures ou en ressources.

La Russie, après la décennie 1990, réinvestit le continent pour assurer le contrôle des cours mondiaux et l’accès à ces mêmes ressources : citons le rachat récent du site principal d’uranium en Tanzanie par une filière de Rosatom. La présence russe est également sécuritaire (citons les groupes Wagner) les paiements des missions étant aussi opérés par des concessions minières.

L’attrait agricole augmente en Afrique depuis 15 ans rappelle le chercheur : 3 % des terres du continent sont loués à des étrangers (groupe saoudien MIDROC en Éthiopie par exemple). Ceci fragilise une situation alimentaire déjà précaire : en 20 ans l’Éthiopie est ainsi devenue le cinquième producteur de café mais 20 % de sa population souffrent de la faim.

Des normes et des règles ont été déployées depuis 20 ans pour lutter contre les abus : citons l’initiative de Tony Blair en 2002 avec la création de l’ITIE. Celle-ci est respectée par 50 % des Etats africains aujourd’hui. Nous pourrions citer également les directives de l’Union Européenne sur les ressources de zone de guerre. Mais le monde et l’UE sont dépendants de l’Afrique pour ses ressources et cela va croître. Des zones échappent au contrôle étatique dans de nombreuses pays comme le Kivu dans la République Démocratique du Congo. Le partage économique léonin des fruits des ressources risque de faire perdurer les difficultés évoquées dans l’article selon Monsieur Lafargue.


Un long entretien au centre du dossier donne la parole à Cheikh Tidiane Gadio et à Lionel Zinsou. La parole de ces deux hommes politiques africains sur le futur du leadership en Afrique, sur les difficultés issues de la COVID-19, sur le défi de la jeunesse pour le continent, sur le risque islamiste ou encore sur le renouveau des relations entre l’Afrique et l’Europe, et notamment la France, est passionnante.

Questions européennes

Amandine Crespy s’interroge, dans un article sur les questions européennes, sur le devenir des politiques sociales de l’Union. Compétence partagée, la politique sociale communautaire a été relancée par la pandémie mais rencontre des difficultés. À la réticence étatique sur ces questions s’ajoute un discours sur l’Union faisant d’elle le problème et non la solution.

De fait, les déséquilibres se sont aggravés dans les régions de l’Union, entre un « cœur » en capacité de maintenir sa protection sociale est une périphérie tenue aux réformes massives pour l’octroi de prêts (Grèce). La pandémie a accentué ces tendances. Pourtant Amandine Crispin met en avant le paradoxe des Européens, frileux à l’idée de politiques communautaires mais en recherche de protection sociale à l’échelle de l’Union.

La politique sociale communautaire se déploie dans quatre domaines.

  1. D’abord la réglementation sociale qui dispose de 120 textes dont la CJUE surveille la transposition dans la loi nationale. Ces réglementations ont toujours concerné avant tous les Européens mobiles (la création de la carte européenne d’assurance maladie en 2004 en est l’exemple) sans penser l’harmonisation totale des politiques sociales. La politique réglementaire concerne de plus en plus les conditions de travail : durée hebdomadaire du travail, congés parentaux. La lutte contre les discriminations est un levier d’action de plus en plus prégnant également.
  2. Le dialogue social est le second volet de cette politique. Ce dernier a permis la négociation de quelques accords mais qui restent marginaux, le patronat étend très réticent aux accords contraignants.
  3. La redistribution budgétaire est le troisième volet de la politique sociale. Le fonds social européen représente 10 % du budget de l’Union. Au cours des années 2010 fut envisagé la création d’un fonds d’assurance-chômage européen pour soutenir les systèmes nationaux en cas de récession. Il s’agissait d’une initiative défendue par la France et l’Italie mais qui ne fut pas retenue au final. Le fonds de relance est une autre forme de cette politique sociale. Il versera 39 milliards d’euros à la France.
  4. L’UE tend à harmoniser les politiques nationales dans les domaines non partagés. C’est le rôle du semestre européen depuis 2011.

Consciente de la pauvreté grandissante, l’UE a relancé l’agenda social en 2017 avec l’adoption du socle européen des droits sociaux, reposant sur 20 principes dont certains contraignants (question des salaires). La pandémie a ouvert une période plus propice pour Amandine Crespy « l’heure n’est plus à l’austérité mais au soutien la résilience et à l’investissement » Page 109. Le chantier social devra approfondir selon elle son action sur trois plans :

  1. La protection sociale face à la liberté économique comme politique communautaire
  2. Accès sans réserve aux systèmes sociaux de tous les états membres, en dépassant le discours sur le « tourisme social ».
  3. Le renforcement de la solidarité qui passe par la pérennisation des fonds européens. Ceci pose également la question des ressources budgétaires à trouver. Il convient pour Madame Crispin d’orienter les fonds, en plus des objectifs écologiques affichés, vers des objectifs sociaux. Le tabou de l’intervention économique tombe mais manque encore d’ambition.

Amandine Crespy termine son article en nuançant les discours alarmistes sur l’incapacité européenne à maintenir une protection élevée dans la compétition mondiale. Les liens entre dépenses sociales et compétitivités sont complexes, plus qu’on ne le laisse penser : les infrastructures, l’efficacité administrative, la formation de la main-d’œuvre sont autant de points saillants à prendre en compte dans l’analyse.

La transition verte peut donner les moyens à l’Union Européenne de bâtir une politique sociale et industrielle plus intégrée. Les logiques économiques des années 1990, autour de la mondialisation néolibérale, ne doivent plus guider les politiques du continent.

Regards sur le Monde et histoires des questions internationales

Les deux derniers articles de ce numéro reviennent sur les espoirs et les limites de la Cour Pénale Internationale.

Le premier article d’Aude Brejon revient sur les ambitions de la Cour statuant depuis 2002. Institution importante, compétente et œuvrant sur de nombreux théâtres. La CPI est loin cependant d’être universelle et reste limitée par les choix étatiques, les retraits de certains Etats ou les institutions concurrentes, qu’elles soient internationale ou nationale).

Le second article, sur la conférence de Bandung et ses conséquences, est rédigé par Amaury Lorin, dont les récents travaux historiques ont été recensés sur la Cliothèque. Ce dernier fait le point sur la perception de la conférence, longtemps vue comme le point de départ du mouvement des non-alignés et de l’afro-asiatisme. Amaury Lorin rappelle que Bandung fut précédée par des rencontres asiatiques (New Delhi en 1947). Bandung promeut le régionalisme et le neutralisme. La portée de la conférence est réévaluée à la hausse aujourd’hui : elle qui était décrite déjà à l’époque comme une « levée d’écrou » par Senghor Page 119.

Les pays participants à la conférence de Bandung, représentant alors 54 % de la population mondiale mais seulement 11,2 % du revenu mondial, entendent réaffirmer les principes de la charte de l’ONU à l’époque. Suivi par d’autres rencontres, dont celle de 1961 à Belgrade qui marque la fondation du mouvement des non-alignés, Bandung a échoué néanmoins à définir une ligne commune. La realpolitik est rapidement revenue. Amaury Lorin soulève cependant l’impact puissant de l’événement qui perturbera le bilatéralisme de la guerre froide et nourrira les discours anti-impérialistes et anticolonialistes jusqu’à aujourd’hui.