Comment et pourquoi le régime politique romain est passé de la République à l’Empire ? Guy Bajoit démontre qu’il existe « une complémentarité fonctionnelle entre ce que les romains faisaient (leurs régimes économiques, politiques et sociaux) et ce qu’ils pensaient et disaient (leur culture et leurs idéologies). C’est une contribution à la théorie du changement social.

Guy Bajoit est professeur émérite de sociologie à l’Université catholique de Louvain (Belgique). Il a publié Pour une sociologie relationnelle (PUF 1992) ; Les jeunes dans la compétition culturelle ( avec Abraham Franssen) (PUF 1995) ; Le changement social (Armand Colin 2003) ; Sociologie des raisons d’agir (Presses de l’Université de Laval, 2010) ; Pour une sociologie de combat (Academic Press, Fribourg 2011) ; L’individu, sujet de lui même (Armand Colin 2013) ; La maison du sociologue (Academia 2015) ; Le modèle culturel et civique de la cité grecque (Academia 2015). Cet ouvrage « le modèle culturel aristocratique de la Rome antique est « le second volet d’une recherche plus vaste, dont le but est d’identifier et d’analyser les modèles culturels constitutifs de la culture de l’Europe occidentale et de comprendre leur rapports avec les pratiques économiques, sociales et politiques des acteurs. », le premier volet étant celui concernant le modèle culturel grec.

Citant Paul Veyne, « Après un siècle de sociologie de la culture, les historiens sont de plus en plus nombreux à avouer qu’ils sont incapables d’expliquer les mutations culturelles et qu’ils n’ont même pas la moindre idée de ce qui pourrait être une explication causale en cette matière », Guy Bajoit justifie la raison de sa démarche, limitée à l’Europe occidentale.
Il propose une théorie sociologique de l’histoire, élaborée à partir de sources constituées de travaux d’historiens, présente sa démarche de sociologue : « il cherche à analyser les rapports entre les faits, mettre à jour la logique des acteurs qui ont donné du sens à leur conduite ».
Il insiste bien sur la notion de proposition : « J’appelle proposition une affirmation qui est plus qu’une hypothèse (parce qu’elle repose sur une base empirique) mais moins qu’une certitude (parce que cette base empirique est trop limitée) ». Les huit propositions constituent la trame de la démarche socio-analytique afin de comprendre pourquoi et comment les romains ont changé de régime mais sans rupture :
Proposition 1 : les êtres humains, pris en un temps et en un lieu donné, sont confrontés à des conditions d’existence (Cex-t1) spécifiques (objectives et subjectives) héritées de leur passé, auxquelles ils doivent s’adapter et sur lesquelles ils doivent agir pour survivre.
Proposition 2 : Les humains affrontent plus efficacement leurs conditions d’existence en agissant collectivement qu’isolément ; cependant leur organisation en collectivité leur pose quelques problèmes vitaux de la vie commune. (PvVc)
Proposition 3 : Pour résoudre ces problèmes vitaux, les membres d’une collectivité doivent coopérer entre eux, donc organiser leurs relations sociales (RS) dans les cinq champs relationnels qui leur correspondent.
Proposition 4 : une relation sociale ne se réduit pas cependant à une coopération : les acteurs pratiquent aussi d’autres formes d’échanges entre eux, qui engendrent des inégalités sociales.
Proposition 5 : Il résulte de ce qui précède que les relations sociales (tout au moins celles qui se déroulent dans les cinq champs relationnels dont il est question ici) comportent toujours une forme de domination sociale.
Proposition 6 : En socialisant les membres de la collectivité, la pratique de cette relation fait d’eux des acteurs qui s’engagent dans des logiques d’actions (individuelle et collective). (LA)
Proposition 7 : Pour légitimer leurs logiques d’action, les acteurs créent de la culture (CC) : des modèles culturels, des idéologies et des utopies.
Proposition 8 : Par leurs logiques d’action et leur créativité culturelle, les acteurs agissent sur (reproduisent ou changent) leur conditions d’existence (qui passent de Cex-t1 à Cex-t2)

Ainsi, Guy Bajoit propose une formule qui présente les huit propositions articulées : CEx-T1 => PvCv => RS => LA => CC => Cext2.
La flèche => a pour signification « permettent de comprendre les raisons de ».

Il précise le sens « les romains » et s’en tient au centre de L’Italie, Rome.
En trois chapitres, il tente de comprendre les raisons pour lesquelles le régime de la République romaine a dû être abandonné au cours des derniers siècles av J.-C. puis comment le Régime de l’Empire s’est consolidé, au cours des deux siècles suivants et enfin analyse le modèle aristocratique romain.

La République romaine s’installe vers 509 et s’achève en 27 av J.-C. année où Octavien se voit attribuer par le Sénat le titre d’Auguste et l’imperium pour dix ans. La plèbe conquiert de nouveaux droits afin de mieux mener les guerres. Socialement, la possession de terres est indicateur de richesse, et l’ordre équestre est le groupe social ascendant. Par les conquêtes militaires, le commerce et la montée des impôts sont favorisés, ce qui va donner plus de pouvoir à la nouvelle élite.
Les conflits qui ont miné la République relèvent de trois facteurs : les révoltes serviles, les affrontements sociaux (les lois agraires et frumentaires sous les Gracques), la guerre des Alliés à la fin de laquelle la citoyenneté est accordée à la majorité des italiens.
Ensuite, il décrit les divers organismes dans lesquels les citoyens sont représentés et les rapports qu’ils entretiennent entre eux. L’aristocratie patricienne n’a pas admis les réformes et cela a probablement entrainé la chute de la République, selon Guy Bajoit. L’élargissement de l’Empire profite à toutes les couches de la société, des guerres sont menées pour s’emparer de mines d’argent (entre autres) et les peuples conquis sont soumis à des impôts, ce qui entraine des révoltes et montre que la stabilité n’est jamais vraiment certaine, et même l’armée change de visage, les soldats peuvent devenir le soutien indéfectible pour le chef.

Le chapitre consacré à la République se termine sur les raisons de la chute, où il évoque – entre autres – le clientélisme, l’évergétisme, la distribution d’avantages aux citoyens, puis il présente cinq raisons de la décadence, pour terminer sur l’accession au pouvoir de personnalités fortes comme César, Octave.

L’Empire, sujet du chapitre II, est un régime de consolidation de l’autorité, l’économie, l’armée, les institutions civiles, les rapports sociaux évoluent, changent ce qui apporte une solidité au régime, où le stoïcisme et l’oisiveté sont « promus », avec un droit très inégalitaire.

L’ouvrage se termine sur la fin de l’Empire romain, avec l’assassinat des Empereur Commode et Pertinax et l’inutilité du Sénat face au pouvoir de l’Empereur. Guy Bajoit pose 193, l’arrivée de Septime Sévère, comme la transition vers une dictature militaire de droit divin, avec Caracalla comme successeur qui rétribue les barbares pour éviter les agressions, et réforme la citoyenneté romaine en l’attribuant à tous les hommes libres de l’Empire.

Le fait d’analyser les pratiques sociales aide à appréhender la société romaine et cette période charnière autrement que par l’histoire politique. Guy Bajoit l’explique dans l’introduction de l’ouvrage, il se sert du travail des historiens pour analyser les pratiques sociales dans toutes les couches de la société. La richesse des sources, antiques puis contemporaines, aide le lecteur à resituer les auteurs, et à construire une historiographie intéressante pour les concours.

Il aide aussi à construire une séance sur Citoyenneté et Empire à Rome, car toutes les fonctions politiques et citoyennes sont expliquées dans cet ouvrage, et sont mises en perspective sociologique. La notion d’Empire, étudiée en seconde, est aussi très bien décrite, ainsi que son fonctionnement politique et social.

Cet ouvrage se concentre exclusivement sur Rome, il le précise également dans l’introduction, pour autant, lors de l’élaboration de séance, il ne faut pas négliger les contacts avec d’autres civilisations, les Hans (202 av J.-C.), la maîtrise de la route de la soie par les Chinois et l’essor du grand commerce, ce qui conduit à étudier une histoire de réseau.