Compte-rendu par JP Raud Dugal

 

Jean-François Sirinelli, Professeur à l’IEP de Paris, rappelle dès l’introduction que ce livre vient en contrepoint de deux précédents consacrés aux « années Giscard », le premier sur la thématique des institutions et des pratiques politiques et l’autre sur l’Europe. Cet ouvrage sur les réformes de la société se veut, comme les précédents, scientifique, basé sur un dialogue entre des historiens spécialistes des années 1970 et l’acteur politique principal de la période en la personne de Valéry Giscard d’Estaing.

L’accession de ce dernier à la présidence de la République a marqué une nouvelle époque symbolisant la rupture des mentalités entamées au milieu des années 1950. Serge Berstein, Professeur émérite à l’IEP de Paris, précise en conclusion que les deux chocs que représentent mai 1968 et les chocs pétroliers de 1973 et 1979 bornent véritablement la période. L’originalité du projet giscardien repose pour les auteurs sur une volonté de modernisation de la société en rupture avec les pratiques antérieures avec la prise en compte du nouvel équilibre mondial.
A une époque ou le libéralisme était plus social qu’économique, René Rémond dans la préface insiste quant à lui sur l’importance du politique qui a pu infléchir la pratique institutionnelle. La question centrale de cet ouvrage est de savoir si ce septennat forme un ensemble homogène.

« Les années Giscard » se décompose en quatre parties.
La première sur la modernisation de la société inscrit sa démarche dans l’analyse du projet giscardien face aux contraintes du pouvoir. M. Bernard, Professeur à l’Université de Clermont-Ferrand, insiste sur l’élan de modernisation qui a présidé aux changements du pays lors des deux premières années du mandat de Valéry Giscard d’Estaing et qui contraste singulièrement avec la seconde partie du septennat qui semblerait privilégier une logique gestionnaire voire conservatrice. La question centrale en fait, d’une actualité criante, est de savoir sir les réformes s’inscrivent dans un projet global de société ou bien dans une stratégie politique. Cette partie se prolonge avec une analyse constitutionnelle de JP Dubois, Professeur à Paris X, qui interroge le statut de l’opposition et le fonctionnement du parlement pour évoquer la rupture avec la pratique césariste de ses prédécesseurs mais pas celle du présidentialisme.

La seconde partie interroge le mandat sous le prisme de la politique de la jeunesse. « Le seuil d’âge comme enjeu politique » apparaît comme une politique liée à la volonté d’un homme seul qui va mettre en place des réformes majeurs de 1974 à 1976. Autre changement, celui autour du collège unique mis en place avec la réforme Haby, symbole de l’interventionnisme giscardien, que les contre-pouvoirs n’acceptaient pas.

La troisième partie met en abîme les politiques mises en place pour rendre la société plus juste à l’heure ou le monde du travail rentrait dans l’ère du chômage de masse. Les tensions entre les contraintes économiques et la volonté de changement marqua le septennat. Valéry Giscard d’Estaing présida à la naissance d’un nouveau monde du travail même si les conférenciers remarquent un décalage entre les projets initiaux et les réalisations concrètes. La recherche du consensus social semble être, pour de nombreux intervenants, la marque de fabrique de l’ancien président au moins pendant les deux premières années du mandat. Les principales réformes du développement de la formation professionnelle des jeunes, la multiplication des contrats autres que les CDI et la déconnexion des salaires et des prix ne doivent pas masquer un changement majeur qui consiste à la promotion du travail à temps partiel qui va concerner avant tout les femmes et que les différents auteurs considèrent comme un tournant politique majeur. L’appel à protéger les plus fragiles est aussi le pendant à cette politique avec la prise en compte du handicap, la protection des non salariés ou des personnes âgées.

C’est l’interrogation sur la promotion de la condition féminine qui clôt l’ouvrage. Le septennat de Valéry Giscard D’Estaing peut être considéré comme un moment de rattrapage du retard des lois sur les mœurs à travers une mobilisation multiforme des femmes et la prise de décision des « 100 mesures » par le président et la création d’un secrétariat d’Etat à la condition féminine. La volonté présidentielle prend en compte l’évolution des mentalités mais se heurte très vite à la droite parlementaire. Seules 80 mesures sont finalement adoptées et permettent de constater que cette politique dépasse le clivage droite-gauche. Parmi elles, la modification de la loi Neuwirth de 1967 et la loi sur l’intervention volontaire de grossesse en 1975 par Simone Veil. On remarque ainsi le passage d’une société post-vichyste à une société post-soixanthuitarde et la distinction nette entre sexualité et procréation

Cet ouvrage peut être considéré comme une réflexion historique à voix multiples sur la prise de décision politique dans une société en voie de mutation accélérée. Chaque intervention d’un conférencier qu’il soit historien ou spécialiste du droit est ponctuée par les commentaires de l’ancien président, et se clôt par un débat avec la salle. Ces huit parties donnent du grain à moudre pour mieux appréhender cette période souvent obstruée par les chocs pétroliers et le chômage de masse. On en conseillera vivement la lecture aux professeurs de collèges et de lycées mais aussi à toute personne désireuse de confronter ses propres souvenirs avec une analyse historienne et politique qui constitue la véritable originalité de l’ouvrage.

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