Les armes nucléaires ont-elles un avenir ?

François Heisbourg

Éditions Odile Jacob, Avril 2011. 21,90 €. 190 pages

François Heisbourg : les armes nucléaires ont-elles un avenir. Éditions Odile Jacob, Avril 2011. 21,90 €. 190 pages

Dans cet ouvrage important, plusieurs experts étrangers et français examinent les conséquences des évolutions mondiales sur ce qui a longtemps été le socle de notre sécurité, à savoir la dissuasion nucléaire. Différents auteurs examinent successivement les risques de guerre nucléaire avec deux espaces privilégiés, le Moyen-Orient et l’Asie avant de s’interroger sur les conditions d’un éventuel désarmement. En troisième partie trois spécialistes français examinent les choix politiques en la matière. Le premier article est consacré à la France, la bombe et le nouveau paysage nucléaire. Il a été rédigé par Camille Grand, directeur de la fondation pour la recherche stratégique depuis 2008. L’aventure nucléaire française s’est confondue avec l’histoire de la Ve République et la fait l’objet jusqu’à une date assez récente d’un très large consensus.
L’actuel locataire de l’Élysée, a prononcé à Cherbourg le 21 mars 2008 un discours de politique nucléaire que l’auteur considère comme l’un des quelques discours importants de l’histoire de l’édition française. L’auteur considère que le président de la république s’inscrit dans la continuité et recentre l’utilisation du nucléaire comme instrument de défense des intérêts vitaux. Depuis la fin de la guerre froide la France était en mesure de réduire son arsenal de près de 50 % tout en le rendant beaucoup plus performant. Toutefois, son retour dans l’OTAN en 2009 poses le problème de l’insertion de ces forces dans la dissuasion européenne. Le problème se pose également de savoir si la dissuasion nucléaire française ne sera pas rapidement frappée d’obsolescence avec le développement des systèmes de bouclier antimissile qui sont amenés à se déployer dans les 20 prochaines années.

Les risques de guerre nucléaire

Dans la première partie, sur les risques de guerre nucléaire le Proche-Orient est sans doute la région où ce risque peut-être envisagé le plus facilement. Les perspectives les plus sombres envisagent le cas de l’Iran, le pays semble-t-il le plus proche de franchir le seuil nucléaire dans la région. L’auteur de cet article Ariel Levite qui est Israélien insiste tout naturellement sur la menace spécifique que ce l’Iran fait peser sur la survie d’Israël. Cela peut se comprendre, mais peut-être faudrait-il envisager une autre logique, dans la mesure où, pour l’instant, seul l’État d’Israël en choisissant « l’incertitude probable » à propos de sa possession d’un arsenal et de sa capacité à utiliser est en mesure de briser ce tabou nucléaire.
La possession depuis 98 de l’arme nucléaire par le Pakistan qui a rejoint l’union indienne dans ce club des pays du seuil envisageable le scénario d’une guerre nucléaire en Asie du Sud-Est. C’est en tout cas le thème de l’article de Hilary Synott. qui a été très largement engagé dans les relations entre l’Inde et le Pakistan entre 2001 et 2002. Très clairement, dans la logique du Pakistan qui est incontestablement plus faible que son adversaire, la possession de l’arme nucléaire est un moyen de sanctuariser son territoire. L’existence même du Pakistan en tant qu’État a été menacée lors de la guerre de 1971 et de la sécession du Bangladesh, l’ancien Pakistan oriental. Toutefois, même si la possession par les deux pays d’armes nucléaires peut jouer un rôle dissuasif, cela n’exclut en aucune manière la possibilité d’un recours à un conflit plus conventionnel. L’affirmation selon laquelle : « le nucléaire ne dissuade que du nucléaire », pourrait se trouver vérifiée. Toutefois, d’autres éléments sont à prendre en considération dans ce domaine. Le Pakistan n’est pas simplement vulnérable en raison de son territoire, des éléments de déstabilisation interne qu’il révèle, et de l’autonomie relative dont peut faire preuve l’armée. L’auteur examine les conséquences d’une utilisation des armes nucléaires par les effets des inondations généralisées consécutives à une soudaine fonte des neiges déclenchée par l’utilisation d’armes nucléaires. Il y a selon l’auteur urgence à éviter que les deux pays ne se retrouvent face à face, même dans une posture de dissuasion bilatérale. L’Afghanistan, risque de remplacer le cachemire comme nouveau champ de la bataille hindoue pakistanaise, ce qui pourrait avoir des conséquences dans la poursuite du conflit actuel, surtout si les puissances occidentales devaient confirmer le mouvement de repli envisagé ces derniers jours par les États-Unis et la France.
François Godement dans l’article : l’Asie nucléaire : retour vers le futur, examine successivement les évolutions des arsenaux chinois, indiens mais également nord-coréen. L’objectif du global zéro préconisé par le président Obama en 2010 peut supposer que la dissuasion ne s’appliquerait plus aux alliés des États-Unis, à savoir la Corée du Sud et le Japon. Face à la Corée du Nord mais également à la Chine, une telle posture pourrait conduire à une prolifération qui concernerait au premier chef ces pays auquel il faudrait rajouter Taiwan. Seules les évolutions politiques intérieures de Taiwan, et l’arrivée aux affaires d’un parti non indépendantiste, le Guomindang, permet d’éviter que ce problème ne se pose. Une situation de ce type, eu égard aux réactions chinoises probables, serait hautement déstabilisante et inciterait à un renforcement des arsenaux nucléaires présents dans la région.
Pour ce qui concerne l’éventualité d’un désarmement nucléaire, depuis l’adoption par le président américain Barak Obama du « global zéro » prévoyant un monde débarrassé des armes nucléaires à l’horizon 2030, plusieurs hypothèses sont envisagées.

En finir avec les armes nucléaires ?

Le démantèlement des armes nucléaires existantes actuellement suppose que parallèlement les procédures de contrôle soient renforcées. En l’état actuel, le renforcement du traité de non-prolifération qui est entré en vigueur en 1970, a pu dans une certaine mesure limiter le nombre de pays qui ont franchi ce seuil. Des pays comme la Libye ou la Syrie qui avait été tentés de développer des programmes nucléaires militaires, et dans une moindre mesure l’Algérie, y ont renoncé. À l’exception de la Corée du Nord qui utilise ses essais nucléaires en 2006 comme en 2009 comme des moyens de chantage pour obtenir des grandes puissances les moyens de survie du régime, et de l’Iran qui se considère entouré d’états hostiles et qui souhaite sanctuariser son territoire, il ne semble pas y avoir actuellement de pays susceptibles d’être en mesure de franchir le seuil.
Actuellement, la Russie comme les États-Unis, qui détiennent les arsenaux les plus importants, envisagent de les réduire de façon drastique, mais sans pour autant envisager leur suppression définitive. Les doctrines d’emploi sont relativement proches, et au final les deux grandes puissances estiment devoir continuer en posséder parce que d’autres pays en disposent également. Dans le cas de la Russie, qui a défini sa nouvelle doctrine en 2010, la possession du nucléaire apparaît comme une arme d’assurance-vie contre des attaques de toute nature, de tous horizons, y compris donc des forces de l’OTAN qui sont toujours considérées a priori comme hostiles ou susceptibles de l’être.
Pour les États-Unis, il semble que l’on assiste à une certaine incertitude concernant la probabilité d’engagement de ces armes pour la défense des alliés. Cela peut avoir des conséquences en Asie orientale, avec Taiwan et la Corée du Sud ou encore le Japon.
Concernant le Royaume-Uni, et même si un accord de coopération a été signé avec la France en 2010, il semblerait que l’arsenal nucléaire ne soit plus une priorité stratégique. L’accord signé avec la France ne porte que sur des questions de développement technique permettant de réduire les frais en les mutualisant pour ce qui relève de la poursuite de la maintenance. Nous sommes très loin, quoique l’Élysée puisse en dire d’un partenariat stratégique.
En réalité, l’OTAN a fait le choix de mettre la priorité sur un bouclier antimissile, en principe limité à la défense contre des armes nucléaires à courte portée, de façon à rendre ce développement acceptable par la Russie, ce qui signifie que les 200 armes nucléaires américaines installées en Europe dans le cadre de l’OTAN ne seront pas remplacées. Cela aura pour conséquence de réduire la France un isolat nucléaire dont l’arsenal peut être considéré comme performant et suffisant jusqu’en 2030. Toutefois, d’après François Heisbourg, et surtout Louis Gautier la question qui sera posée à terme sera celle du renouvellement de ce parc, dans un contexte où la France a multiplié les interventions militaires classiques et/ou le budget nucléaire n’est plus, à cause de la crise économique de 2008, sanctuarisé. En l’état actuel, plusieurs spécialistes de la question militaire en France s’interrogent sur la capacité des armées françaises à remplir les missions conventionnelles qui lui sont fixées dans le cadre de ses engagements internationaux. Il est clair que dans ce contexte la question d’une coopération renforcée à l’échelle européenne est la seule solution pour pouvoir développer les instruments de projection de puissance dont les armées ont besoin sur différents théâtres d’opérations. Mais cela suppose qu’un accord soit trouvé avec les partenaires européens sur le rôle de la dissuasion nucléaire en France, et sur ce sujet, les positions ne sont pas jusqu’à présent compatible. Une dissuasion nucléaire réduit à l’Hexagone traduirait une conception étriquée de la défense de l’Europe, mais une conception élargie de cette même dissuasion viserait à transformer le territoire des voisins européens de la France en un champ de bataille potentiel, où serait mise en œuvre des armes nucléaires tactiques.
La situation est donc particulièrement complexe. Il n’est pas évident que le consensus général sur le nucléaire qui prévaut depuis l’aggiornamento de la gauche socialiste sur cette question, ne résiste longtemps aux arbitrages budgétaires mais surtout à des choix politiques en matière d’alliances. La réintégration de la France dans le commandement militaire intégré de l’OTAN n’a pas suscité de grandes émotions. Pourtant, celle-ci est lourde de conséquences à terme et il faut espérer qu’une fois passée l’élection de 2012, une véritable réflexion stratégique et politique s’engage sur les questions militaires. On sait bien que celles-ci impliquent des choix qui vont très au-delà de deux quinquennats consécutifs ou non.

Bruno Modica

Les armes nucléaires ont-elles un avenir ?

François Heigsbourg (Dir.)

Éditions Odile Jacob, avril 2011,187 pages, 21,90 €

Cet ouvrage destiné à un public curieux de géostratégie a réuni plusieurs contributions de différents spécialistes des questions d’armement nucléaire. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, et indépendamment des différents scénarios catastrophes que l’on présente à partir du nucléaire en Iran ou en Corée du Nord, ces questions autour de l’arme suprême continuent toujours à préoccuper les états-majors et les responsables politiques qui sont dans tous les cas les détenteurs de « l’ultime décision ».

Cet ouvrage mérite assurément le détour, tant les contributions posent véritablement des questions majeures quant à notre avenir. L’arme nucléaire a été, pendant toute la période de la guerre froide, l’instrument de terreur de masse qui a permis probablement d’éviter plusieurs confrontations majeures. Les historiens qui composent l’essentiel de lecteurs de La Cliothèque connaissent l’épisode de la crise de Cuba en 1962 qui a mis le monde « au bord du gouffre ». On connaît moins par contre l’épisode d’octobre 1973, lorsque le président Nixon a mis en état d’alerte de niveau trois l’arsenal stratégique américain pour montrer à l’Union soviétique qui envisageait d’intervenir au Proche-Orient, pour venir au secours de l’armée égyptienne menacée d’anéantissement par la contre-offensive israélienne à travers le canal de Suez, quelles étaient les limites à ne pas dépasser.

L’arme nucléaire a jusqu’à présent toujours joué son rôle d’arme de dissuasion même si à plusieurs reprises, les différents états-majors ont été tentés de la considérer comme une arme de théâtre. Cela signifiait très concrètement de tenir compte des évolutions technologiques qui permettaient de transformer ces armes « anti cités », destinées à anéantir un potentiel démographique, en arme « anti forces », destinées à pratiquer des frappes spécifiques sur des objectifs « durcis » ou sur des concentrations de forces adverses.
Sur la question du nucléaire, les enjeux sont après tout plutôt simples. Depuis la signature du traité de non-prolifération de 1968, plusieurs pays ont atteint le seuil nucléaire. Mais la question qui est bien entendu posée est celle des vecteurs permettant de mettre en œuvre une ogive sur un territoire donné. La prolifération de l’arme nucléaire est indissociable de la prolifération des lanceurs, beaucoup plus difficile à maîtriser.

La prolifération génère l’instabilité

Si l’on part du principe que la prolifération est extrêmement difficile à empêcher, sauf à s’engager dans une logique de frappes préventives, très en amont du franchissement du seuil, la question qui reste posée est de savoir si la généralisation de ce type d’armement pourra jouer un rôle équivalent en matière de dissuasion à celui qu’il a pu jouer pendant la guerre froide. Pour différents pays, la possession d’une arme de ce type apparaît comme une sorte d’assurance-vie ou en tout cas comme un moyen de sanctuariser leur territoire. Doté d’une arme nucléaire, un pays comme l’Iran pourrait se mettre à l’abri d’une frappe israélienne. Doté, ce qui est le cas aujourd’hui, d’un arsenal nucléaire, le Pakistan peut sanctuariser son territoire face à l’union indienne. De ce point de vue, la position de ce pays ne serait pas fondamentalement différente de celle d’un pays comme la France face à son adversaire potentiel pendant la guerre froide, c’est-à-dire dans une logique de dissuasion du faible au fort. Rappelons que ce principe consiste à pouvoir être en mesure d’infliger à un éventuel agresseur des dommages supérieurs à l’enjeu que l’on représente.
Dans la première partie de l’ouvrage, les trois auteurs s’interrogent sur les risques de guerre nucléaire.
Ariel Levite membre de l’institut Carnegie et du conseil de l’institut international d’études stratégiques a été le premier directeur général adjoint pour les affaires politiques au Commissariat à l’énergie atomique israélien. De son point de vue, il examine les différents scénarios régionaux qui seraient constitués par des frappes nucléaires préventives permettant d’empêcher l’Iran d’accéder prématurément au seuil nucléaire. Il met en garde également contre les risques d’intervention d’États « proliférants », comme le Pakistan ou la Corée du Nord. On remarquera en passant qu’il hésite pas à passer sous silence la réalité actuelle, c’est-à-dire la possession effective par Israël d’un arsenal complet permettant une première comme une deuxième frappe.
Sir Hillary Synott est également consultant à l’institut international d’études stratégiques de Londres, ancien sous-marinier, il a occupé des postes diplomatiques Pakistan et en Inde. Dans son article, guerre nucléaire en Asie du Sud-Est, il examine les possibilités d’une montée aux extrêmes entre les deux puissances nucléaires du sous-continent. Dès lors que la possession d’armes nucléaires par les deux principales puissances régionales peut être considérée comme acquise, la seule question qui vaille est celle de leur non-emploi. Il appartient aux dirigeants de ces deux pays doit mettre en oeuvre les procédures de vérification et de contrôle, reposant sur la confiance mutuelle, pour éviter une quelconque montée aux extrêmes. Cela suppose une certaine stabilité politique, ce qui n’est pas forcément le cas d’un pays comme le Pakistan. On sait que les États-Unis ont mis en oeuvre des procédures permettant de sécuriser la chaîne de commandement des forces nucléaires de ce pays. De plus, et François Godement, le rappelle dans son article : « l’Asie nucléaire : retour vers le futur », Pour les trois pays qui disposent d’arsenaux nucléaires significatifs, à savoir la Chine, l’Inde et le Pakistan, ce qui exclut la Corée du Nord, les doctrines d’emploi ne sont pas forcément les mêmes.
Pour la Chine qui dispose d’un arsenal nucléaire pratiquement complet, la doctrine celle de la sanctuarisation du territoire par la possession d’un arsenal stratégique de grande capacité. La doctrine nucléaire chinoise et le miroir de l’expérience historique accumulée depuis 1945 en matière d’hypothèses pour son emploi. Dès lors qu’ils considèrent que seules les armes nucléaires peuvent dissuader les armes nucléaires, leur possession simultanée éloigne les risques de conflit nucléaire et peut-être même de conflit tout court. La Chine poursuit d’ailleurs son effort visant à assurer la survie de sa capacité de frappe en second, ainsi que les moyens de percer une défense anti balistique. Il est clair que dans cette démarche le seul adversaire « digne de la Chine » sont les États-Unis. Pour l’Inde et le Pakistan, la doctrine n’est pas précisément définie. De plus, une partie des pays d’Asie, comme le Japon ou Taiwan, vivent sous son parapluie nucléaire des États-Unis qui représente une assurance-vie.

Et si on désarmait ?

Toute tentative de repli doctrinal sur la dissuasion mutuelle, entre les États-Unis et la Chine notamment, serait le plus sûr moyen d’inciter le Japon et la Corée du Sud, qui en ont très largement les moyens techniques, à se doter de l’arme nucléaire. L’imprévisibilité des dirigeants nord-coréens serait un prétexte tout trouvé.

La deuxième partie de cet ouvrage, « le désarmement nucléaire est-il possible ? », fait le bilan des efforts entrepris par les plus grandes puissances, pour réduire le volume de leurs différents arsenaux. Toutefois, dans une société internationale tant que la guerre est une issue possible entre des états politiquement concurrents, une nation ne peut assurer sa sécurité et protéger ses intérêts qu’en s’appuyant sur sa force armée et de celle de ses alliés. A priori, si l’on considère que les armes sont une conséquence et pas une cause des tensions politiques, seuls les accords politiques permettent d’envisager un désarmement. Bien entendu, personne ne peut raisonnablement s’opposer, du moins officiellement, à un objectif qui serait celui d’un monde « sans armes nucléaires ». Toutefois, cet objectif est-il vraiment réaliste ?
De plus, les conditions techniques d’un désarmement nucléaire, ne sont pas simples à envisager. Quand bien même les états réaliseraient des progrès considérables dans l’élaboration de mécanismes de vérification fiable et de procédure ferme d’exécution, les pays dotés d’armes nucléaires pourraient exiger de conserver la capacité de reconstituer leurs arsenaux en cas de besoin. Il a été envisagé, que dans le cadre d’un processus de réduction à zéro de l’arme nucléaire, les ogives restantes passent sous contrôle international. En l’état actuel des choses, cette logique qui avait été envisagée après les deux seules explosions nucléaires militaires de 1945, sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, ne semble pas très réaliste. L’arme nucléaire, en tant qu’arme suprême peut difficilement se partager dans la mesure où le langage la survie d’une nation.

La posture française en question

La troisième partie traite des choix politiques avec un examen attentif par Louis Gautier et Camille Grand du cas français. Camille Grand dans l’article d’ouverture présente : « la France, la bombe et le nouveau paysage nucléaire », tandis que Louis Gautier interroge : « la dissuasion française en suspens ». De 1960 à 1990, l’arsenal nucléaire français s’est développé et s’est surtout amélioré. La France demeure aujourd’hui la troisième puissance nucléaire du monde du point de vue de ses capacités. Du Général De Gaulle à l’actuel locataire de l’Élysée, tous les titulaires en charge du feu nucléaire se sont appropriés la dissuasion. Cette réaffirmation des principes d’emploi de l’arme nucléaire comme garantie ultime dissimule mal un certain nombre d’interrogations. La première serait technique : rien n’est envisagé aujourd’hui comme élément de substitution au moment assez proche, 2030, de l’obsolescence des arsenaux actuels. De plus, le livre blanc, défense sécurité nationale de 2008, s’inscrit toujours dans la même logique : la dissuasion nucléaire française contribue aussi, par sa seule existence, à la sécurité de l’Europe. C’est pourquoi la France propose ses partenaires qui le souhaiteraient un dialogue sur le rôle de la dissuasion et sa contribution à la sécurité commune.
Quand bien même des accords récents ont pu être signés avec les Britanniques quant à des travaux communs dans ce domaine, les voisins de la France ne sont pas spécialement enthousiastes à l’idée de mettre leur avenir dans les mains de leurs voisins. De plus, l’intégration de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN brouille clairement l’avenir de la dissuasion. La déclaration finale de Lisbonne du 20 décembre 2010 qui constate la complémentarité entre dissuasion et défense antimissile montre surtout que pour la majorité des membres de l’alliance atlantique, la dissuasion nucléaire n’est plus forcément une priorité dès lors que l’on développerait une défense antimissile, ce qui apparaîtrait comme plus acceptable pour les opinions publiques. Le parapluie nucléaire, basé sur le principe de la destruction mutuelle assurée, cède la place au bouclier antimissile, à la fois comme arche d’alliance et nouveau dispositif de protection des pays de l’OTAN. Pour Louis Gautier, professeur de relations internationales à l’université Lyon trois, délégué national du parti socialiste aux question stratégiques de défense, l’avenir de la dissuasion française se trouve placé dans un angle mort. Dans son article parfaitement documenté, il démontre que la France n’a pas véritablement d’avenir pour ses forces nucléaires si elle les intègre pas dans un cadre stratégique européen où elle puisque clairement qu’aujourd’hui se situer. Très clairement cet auteur plaide pour une intégration de la défense européenne, évitant un étiolement qui lui apparaîtrait comme inévitable.

Le dernier article, signé par François Heigsbourg, évoque : « l’avenir incertain de la dissuasion. »
Ce titre et surtout ce qu’il soutend n’a véritablement rien de rassurant, dès lors que les fondations de la dissuasion nucléaire se voient ébranlées par la fin de la guerre froide, mais surtout par la montée en puissance des pays émergents. Dans le livre blanc, défense sécurité nationale, il est dit clairement : « la rupture du tabou nucléaire elle-même n’est plus improbable ». Certes, les grandes puissances sont par nature, « raisonnables » mais elles ne peuvent envisager véritablement de s’en séparer. Pour la France et le Royaume-Uni, c’est une logique d’assurance-vie qui prévaut, ce qui amène à conserver les moyens dont les deux pays disposent.
Pour les États-Unis, si la perspective prenait pour le long terme et celle de l’abolition des armes nucléaires, il faut toutefois les conserver pour maintenir la garantie que les États-Unis apportent à leurs alliés. Pour la Russie enfin, la possession de l’arsenal nucléaire hérité de l’Union soviétique assure une égalité de statut avec les États-Unis, ce qui est une façon de continuer à s’affirmer comme une grande puissance.
Depuis la fin de la guerre froide, depuis en fait les 20 dernières années, un seul nouveau pays nucléaire a fait son apparition, la Corée du Nord. Tous les autres, comme Israël, l’Inde et le Pakistan, avait déjà franchi le seuil auparavant. Toutefois, il peut être particulièrement difficile d’obtenir de ces pays qu’ils remettent en cause les efforts entrepris si les puissances nucléaires actuelles n’admettent pas une érosion significative de leurs arsenaux. Lors de la conférence d’examen du traité de non-prolifération en 2010, la plupart des états présents souhaitaient que les puissances nucléaires s’engagent dans la discussion d’un calendrier du désarmement nucléaire tandis que les puissances occidentales, déjà détentrices de ses arsenaux souhaitaient obtenir l’universalisation du régime renforcé du contrôle de l’agence internationale sur l’énergie atomique. Pour résumer, ni le désarmement ni la lutte contre la prolifération n’ont pu avancer, ce qui ne peut que favoriser la dérive vers le pluralisme nucléaire.
En matière de réduction, des parents ont été faits, par la France le Royaume-Uni, la Russie et les États-Unis. Ces quatre pays ont réduit le nombre de leurs charges militaires, la Russie et les États-Unis envisagent de réduire encore de 30 % leurs charges nucléaires stratégiques opérationnelles d’ici 2018. Mais les états comme la Chine et l’Inde ou le Pakistan ne peuvent que refuser d’entrer dans des logiques de plafonnement et a fortiori de réduction.
Pourtant, il faudra bien que la raison finisse par l’emporter. Les termes de l’alternative sont simples : soit un accord intervient sous forme d’un échange entre la réduction substantielle du nombre du rôle des armes nucléaires en contrepartie d’un régime plus efficace de non-prolifération, soit la dérive vers le pluralisme nucléaire s’accentuera au cours des deux ou trois prochaines décennies et les puissances nucléaires auront plus de raison que jamais pour renforcer leurs arsenaux. Ceci peut générer une instabilité propice, en cas de tension majeure, à l’emploi de ces armes.

Bruno Modica

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