C’est avec un grand intérêt que nous avons pris connaissance de l’ouvrage sur la « Géopolitique des religions, un nouveau rôle du religieux dans les relations internationales ? ». Il s’inscrit parfaitement dans un thème proposé pour la classe de Première générale dans le cadre de la réforme des programmes mise en place pour la rentrée 2019, avec l’ouverture d’une spécialité intitulée, Histoire Géographie, Géopolitique et Sciences politiques, sur l’analyse des relations entre États et religions.

Le livre répond de manière magistrale à l’ensemble de la problématique du thème conclusif du programme de spécialité de la classe de première. Les auteurs de cet ouvrage nous offrent une remarquable synthèse sur la place de la religion dans le monde actuel. C’est un livre très dense à la fois par la richesse et la précision des connaissances, par la clarté des informations et par les hypothèses proposées en si peu de pages, 198 au total. Cet ouvrage trouvera très vite son public, particulièrement les enseignants du secondaire et du supérieur qui trouveront toutes les informations nécessaires pour faire réfléchir les élèves et les étudiants à partir d’une présentation limpide mais complète sur la spécificité politique et sociale du phénomène religieux dans le monde, sur un renouveau d’intérêt pour le fait religieux dans l’espace international. Cet ouvrage est proposé parmi d’autres pour le prix du meilleur livre de géopolitique lors du festival géopolitique qui se tiendra courant mars 2020 à Grenoble à l’initiative de l’École de Management. On souhaite aux auteurs tout le succès mérité.

C’est un ouvrage rédigé par deux universitaires spécialistes de la question religieuse dans le cadre des relations internationales et par un diplomate attaché au ministère des Affaires étrangères. Blandine Chélini-Pont est professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille, titulaire d’un doctorat en histoire des relations internationales à Sciences-po Paris puis Docteure en histoire du droit et HDR de la Section Sciences religieuses de l’École pratique des hautes études. Elle travaille sur l’interaction contemporaine entre religions et relations internationales.

Roland Dubertrand est diplomate au ministère des Affaires étrangères. Il a été conseillé pour les affaires religieuses du ministère des Affaires étrangères de 2011 à 2014 et il est actuellement ambassadeur de France au Chili au moment de la publication du livre.

Valentine Zuber est historienne, titulaire de la chaire « Religions et relations internationales » à l’École pratique des hautes études. Elle travaille sur les paradoxes de la défense de la liberté de religion et de conviction dans le monde, dans le cadre de l’universalisation des droits humains.

La volonté des auteurs est de montrer le poids actuel grandissant des représentations religieuses auprès des États souverains et des grandes instances internationales sans pour autant faire le lien systématique entre religion et violence. Les auteurs souhaitent présenter une réflexion plus large sur l’influence de la religion dans le monde et aborder les différentes complexités autour du fait religieux. Bien que le phénomène de sécularisation soit attesté dans la plupart des sociétés, les mouvements religieux sont devenus progressivement des acteurs incontournables. Ensuite les auteurs ont cherché à présenter les multiples dimensions du facteur religieux en décrivant la présence des religions dans l’ordre international à travers leur représentation dans les organisations à différentes échelles, de décrire les développements et les diverses mutations du religieux dans le monde. L’ouvrage tient à rendre compte de l’influence mondiale des différents mouvements religieux et de faire bien la distinction entre ce qui relève du religieux et du politique. Néanmoins les auteurs montrent bien que les religions sont redevenues des acteurs incontournables des relations internationales contemporaines. Le conflit israélo-palestinien, la guerre civile au Sri Lanka, le terrorisme d’Al Qaïda à Daech ou les derniers massacres des suprématistes à l’encontre des populations musulmanes en Nouvelle-Zélande montrent bien que le réveil de la violence à justification religieuse est une réalité.

Quatre axes sont retenus par les auteurs pour analyser l’influence des religions dans le monde. Un premier thème est centré sur la présence des religions dans l’ordre international permettant de faire un tableau des représentations et des mobilisations des acteurs institutionnels et de voir quelle est la place de la défense de la liberté religieuse dans le monde. Un deuxième thème est centré sur l’analyse des réseaux religieux dans la mondialisation avec une réflexion sur les liens entre les réseaux religieux, les sociétés civiles et les relations internationales. Une troisième partie concerne les usages du religieux dans les relations entre États. Les auteurs proposent une réflexion au cœur du questionnement actuel sur la référence religieuse utilisée ou non par les États dans leurs relations extérieures, une réflexion sur la place de la référence religieuse dans l’identité d’un État dit libéral ou officiellement religieux. Une dernière partie aborde le rôle des religions dans la déstabilisation des États avec l’émergence des groupes armés religieux depuis la fin de la Guerre froide qui a vu apparaître l’émergence « d’une conflictualité identitaire-religieuse ». Ce sont ces mouvements nés à l’intérieur d’un État dont l’exemple dès les années 1980- 1990 est la crise yougoslave pour ensuite au tournant des années 2000, aboutir à une logique djihadiste et expansionniste. Les auteurs rappellent que toutes les causes des groupes armés n’ont pas été islamistes ni même islamiques.

Première partie : Présence des religions dans l’ordre international

La présence des religions dans le monde incarnée par des acteurs religieux impliqués dans des missions classiques par le biais des représentations spécifiques dans l’ordre international, n’est pas une nouveauté. Pour les auteurs l’influence des religions dans le cadre institutionnel existe depuis le début du XXe siècle mais elle se renforce aujourd’hui. Les acteurs religieux deviennent de plus en plus des acteurs décisifs du monde global   .

La plupart des religions ont pour but de développer une culture de paix, d’intervenir dans le règlement de certains conflits dans le cadre d’un dialogue interreligieux. Les acteurs religieux « officiels » continuent de développer leurs activités classiques sur la scène internationale. Mais une part non négligeable de ces acteurs religieux entend de s’imposer de plus en plus sur des questions sociétales comme par exemple la reconnaissance légale ou sociale de l’homosexualité. Les représentants des religions entendent également lutter envers les dérives antireligieuses qui se seraient aggravées selon eux ces dernières années à travers la banalisation de la « diffamation des religions », comme la réactivation moderne de la notion de blasphème.

Une forte pression religieuse conservatrice anime les mouvements soutenant la criminalisation de l’avortement comme de l’homosexualité dans de nombreux pays. Comme le notent les auteurs de l’ouvrage, seules l’Union européenne, la Cour européenne des droits de l’Homme et dans une moindre mesure le Conseil de l’Europe défendent fermement ces libertés publiques.

Les auteurs établissent ensuite un état des lieux des différentes représentations religieuses et de leurs relations avec les grandes instances internationales. Les auteurs montrent les liens toujours plus étroits entre ces différentes institutions religieuses qui se structurent de plus en plus comme des organisations religieuses étatiques autonomes en jouant un rôle influent dans le cadre des relations diplomatiques auprès des États. Ils évoquent la singularité de l’État catholique en rappelant un accord historique signé avec l’Italie en 1929 qui a donné au siège de l’évêché de Rome une réelle souveraineté. De ce fait le Vatican est présent dans plus d’une dizaine d’organisations interétatiques. Le Vatican est présent dans les organisations internationales hors ONU comme l’OIT, l’organisation de l’Union africaine, le Conseil de l’Europe et autres. Le pape agit comme un chef d’État et dispose au sein de son gouvernement d’un secrétaire d’État qui met en œuvre la politique internationale de l’église catholique.

Les autres Eglises chrétiennes, sans avoir de statut étatique, sont également représentées à l’échelle internationale, comme la Fédération luthérienne mondiale, le bureau du Patriarcat orthodoxe de Constantinople, le bureau du Patriarcat russe, celui de l’Eglise adventiste, etc. Cependant presque toutes ont des représentations auprès des Nations unies à New York et à Genève car leurs actions sont reconnues. Ainsi dans l’Union européenne, la présence de représentations chrétiennes institutionnelles est entérinée par l’article 17 du traité de Lisbonne qui instaure le principe d’un dialogue entre les institutions européennes, les religions et d’autres organisations représentatives de la société civile.

Les Eglises chrétiennes ont mis par ailleurs en place des structures inter-chrétiennes créées en 1948 sous le Word Council of Churches, une organisation la plus large, rassemblant plus de 345 Églises (hors l’Eglise catholique) de plus de 110 pays, représentant 500 millions de chrétiens. Ce conseil est très structuré et influent.

Il existe toutes sortes de représentations internationales des religions non-chrétiennes comme le Word Jewis Congress ou le World Fellowhip of Buddhists fondée en 1950 à Colombo et regroupant plus de 35 représentations nationales venues d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique. De même on trouve d’autres regroupements interreligieux destinés à promouvoir le dialogue spirituel et la défense de la paix comme le Parlement des religions du monde (Parliament of the World’s Religions) créé en 1893 à Chicago, un réseau imaginé par les organisateurs de l’exposition universelle tenue dans cette ville, et un autre réseau né en 1970, la Word Conference of Religions For Peace incluant aussi des religions à faible nombre de fidèles.

D’autres représentations religieuses sont financées par les États ou par des institutions internationales. D’Importance inégale, il s’agit de regroupements événementiels de prestige comme le congrès des responsables des religions mondiales et traditionnelles d’Astana, un instrument de communication du président kazakh ou bien des groupes de dialogues comme l’Alliance des civilisations sur une proposition du président iranien Mohamad Khatami à Barcelone en 2005, sous l’égide de l’ONU. Cela consiste à financer des projets à destination des jeunes grâce à l’aide octroyée par la Turquie, l’Espagne ou le Qatar. Ces groupements dépendant des États peuvent être des groupes de travail spécifiques mêlant des responsables religieux, universitaires et élus politiques ou bien de larges organisations au statut international financées par des États.

Les organisations islamiques se placent dans la dernière catégorie, des organisations au statut international hybride financées par des États et regroupant des États, exemples, le Congrès musulman mondial (World Muslim Congress) créé en 1926 en Égypte, la ligue islamique mondiale (Muslim World League) créée en 1962 par l’Arabie Saoudite, pour propager et protéger l’islam « authentique ». L’Organisation de la coopération islamique (Organization of Islamique, OIC) fondée par l’Arabie Saoudite en 1969 est une structure interétatique de 57 États membres se déclarant musulmans. Un organisme sur le modèle onusien qui tient à jouer un rôle diplomatique auprès des États, obtenant en 1975 le titre d’observateur permanent au siège de l’ONU à New York. Elle est également en relation avec un représentant spécial du gouvernement américain et a obtenu un Bureau auprès de l’Union européenne.

La représentation institutionnelle des religions dans le monde est à la fois diverse dans ses formes riches et variées dans ses objectifs et une grande variété de mobilisation pour diverses causes. Il s’agit majoritairement de regroupements par confessions ou entre confessions. Certains de ces regroupements adoptent des formes étatisées comme le cas de l’Eglise  catholique avec le Vatican ou à l’inverse l’OCI, une organisation inter étatique qui cherche à représenter l’islam mondial.

Ces institutions et organisations internationales religieuses sont avant tout des instruments qui font la promotion de la religion qu’elle représentent Cela est particulièrement vrai pour les organisations internationales islamiques. Elles ont été créées pour pallier l’absence historique de structures islamiques internationales dans le contexte géopolitique du monde arabe de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre. Elles sont liées à l’émergence du panislamisme.

Le Congrès islamique mondial a été le premier regroupement censé représenter toutes les communautés musulmanes du monde. Par sa naissance en Égypte en 1928 ce mouvement a été le porte-voix international de la confrérie islamique des Frères musulmans, une organisation fondée par l’Égyptien Hassan al-Banna. Le congrès est devenu une tribune permettant de dénoncer le sort difficile fait aux musulmans dans le monde contemporain. Il a développé une politique internationale de protection des musulmans.

La Ligue islamique mondiale financée par l’État saoudien diffuse l’islam de la tradition wahhabite en développant un prosélytisme religieux financé généreusement à l’échelle mondiale à l’aide de prêcheurs et par la diffusion de vidéos de prédication, de livres de doctrine, par la construction de mosquées, par la création d’organismes de formation théologique et de jurisprudence religieuse. La Ligue a obtenu un statut d’observateur aux Nations unies et un statut consultatif au conseil économique et social accrédité auprès de l’Unicef.

L’Organisation de la coopération islamique, l’OCI, a pour objet de protéger les « intérêts vitaux des musulmans » et de veiller à résoudre les conflits entre ses États membres. Sa première cause internationale, à l’origine de sa création par l’Arabie Saoudite, fut la contestation de l’existence de l’État d’Israël et la dénonciation de sa politique d’occupation territoriale et le sort fait aux palestiniens musulmans. Les auteurs de l’ouvrage soulignent que l’OCI a ensuite développé « une politique de contestation-une limitation de l’extension des droits humains dans les pays musulmans (liberté religieuse, liberté de conscience, égalité des femmes devant la loi et droit des femmes, liberté d’expression). La ligue a promu des déclarations islamiques des droits de l’homme alternatives. Ella a mené ensuite une lutte importante à l’assemblée de l’ONU contre la diffamation de l’islam et a dénoncé l’islamophobie de l’Occident entre 2005 et 2011, à la suite de la publication de caricatures de Mahomet par le journal danois Jyllands-Posten. La ligue est aujourd’hui en lutte contre la persécution antimusulmane et orienterait sa lutte aujourd’hui contre l’incitation à la haine religieuse qui a succédé à son combat contre la diffamation des religions.

Les auteurs font remarquer que la multiplication des organisations internationales après-guerre a conduit à une défense agressive de la religion « aux antipodes de la défense confessionnelle ». Or l’ONU, le Conseil de l’Europe, l’Union européenne ou l’OSCE, ont cherché à consolider la solidarité interreligieuse au service du pluralisme et de la tolérance religieuse dans les démocraties européennes afin de favoriser l’intégration des religions comme acteurs publics dans ces sociétés à la fois sécularisées et ouvertes au pluralisme religieux.

La défense de la paix, une des grandes causes qui mobilisent les acteurs religieux, est représentée surtout par les Églises chrétiennes même si l’OCI en a affirmé «sa primauté dans ses propres objectifs ». Les auteurs rappellent le rôle du Vatican dans la défense de la paix avec le soutien de la SDN et de l’ONU. Il a soutenu les grandes conférences de désarmement, de non-prolifération ou d’interdiction des armes chimiques ou biologiques. Le Vatican a condamné l’utilisation de l’arme atomique. Le pape n’hésite pas à prendre position, voire même à dénoncer des situations de crises ou de violences en cours même si les efforts pontificaux ont été infructueux concernant la guerre civile libanaise ou les massacres ethniques en Yougoslavie et au Rwanda.

Les autres Églises chrétiennes et les institutions communiquent et multiplient à leur tour des appels à la paix et font des propositions d’actions. De même l’OCI s’investit en faveur de la paix pour l’État palestinien. Le congrès juif mondial milite également pour un règlement négocié entre Israël et les palestiniens basés sur une solution à deux États.

Les droits humains sont majoritairement défendus, ceux établis par la Déclaration universelle des droits de l’homme concernant particulièrement la défense de la liberté religieuse, face à la discrimination, voire la persécution violente de croyants ou groupes de croyants.

La protection des réfugiés et des migrants est devenue très importante. C’est le fait des Églises d’Europe occidentale et du continent américain, une protection médiatisée après le discours prononcé par le pape François en 2015, sur l’île méditerranéenne de Lampedusa. Les auteurs du livre rappellent que la commission des Églises pour les migrants en Europe avait déjà pris depuis longtemps position en faveur du droit d’asile et demandé aux pouvoirs publics de respecter leurs engagements internationaux. Des points communs que l’on retrouve aussi dans la mobilisation sur une certaine limitation de certaines libertés dans ses institutions et organisations internationales religieuses.

Les auteurs évoquent ensuite le rôle classique des institutions religieuses dans le cadre de la défense de la liberté religieuse et de conviction dans le monde.

La liberté religieuse est un principe fondamental de la DUDH de 1948, « un des piliers incontournables de l’édifice international séculier des droits humains ». Mais de nos jours ce droit est largement contesté. Les personnes athées sont rarement protégées en tant que telles à l’inverse de la défense de la liberté religieuse et de sa pratique qui sort renforcée. Les atteintes à la liberté de conscience et la liberté de religion restent cependant globalement nombreuses dans le monde.

Les auteurs rappellent qu’il existe « un arsenal déclaratif imposant » : la liberté de religion et de conviction étroitement associée à la liberté d’expression est proclamée dès l’article 10 de la DDEC de 1789 et est réinscrite dans l’article 18 de la DUDH de 1948 relatifs aux droits civils et politiques. Ce principe est défendu de droit par l’ONU, complété par l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales (1950), principe  inscrit aussi dans l’article 10 dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne en 2000, également dans la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples de 1981, etc.

Parallèlement à ces principes déclaratifs, les auteurs signalent les réserves émises par certains États au principe de liberté de religion et de conviction. La DUDH fut approuvée par 40 États sur les 58 présents lors de l’Assemblée de Paris en 1948  alors que certains États musulmans avaient émis « un certain nombre de réserves liées à la prééminence du droit international ». Les pays qui se sont abstenus étaient l’Arabie Saoudite et le Yémen, l’Afrique du Sud, ainsi que plusieurs pays d’Europe de l’Est. Des pays musulmans l’ont ratifiée par la suite sans réserve particulière, comme le Koweït, l’Égypte, le Pakistan, l’Iran, le Maroc, l’Algérie, la Libye. En 2015, 168 États l’avaient ratifiée mais avec des réserves. L’ONU a complété la défense de la liberté religieuse dans le monde en apportant un additif en 1981 sur l’élimination de toutes les formes d’intolérance et de discrimination fondée sur la religion ou la conviction. L’ONU reconnaît des droits collectifs en matière de liberté de religion. Au moins au stade déclaratif, les principes de liberté de religion et de conviction sont donc globalement reconnus au niveau mondial.

Le difficile droit à l’athéisme est un autre sujet relevé par les auteurs de l’ouvrage. L’athéisme n’est pas explicitement listé et donc garanti à tous. Il n’est pas explicité dans la DUDH, ni dans la Convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ni dans la charte des droits de l’homme de l’Union européenne (article 9). Il y a un flou juridique à ce sujet. De même la question de la possibilité d’un éventuel changement ou abandon de telle ou telle religion ou conviction n’est pas évoquée. Cette omission plus ou moins volontaire questionne le silence des textes. La liberté de conviction athée pose un problème en particulier dans la majorité des pays de culture islamique. Cela a conduit la nécessité de le garantir par un autre texte, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PRDCP), soit l’article 18 de la DUDH à de 1948

Les instruments étatiques de défense de la liberté religieuse s’inscrivent également dans les priorités diplomatiques de plusieurs États, principalement occidentaux. Les auteurs expliquent qu’il s’agit de se doter d’un bureau dédié au sein de leur ministère des affaires étrangères chargées de la défense de la liberté religieuse dans le monde. Le but était de rédiger un rapport annuel listant les États déficients en matière de liberté religieuse et pratiquant des persécutions pour cause de religion « afin de guider les objectifs nationaux en matière de diplomatie ». Ainsi une loi est votée en 1998 sous la présidence démocrate de Bill Clinton et amendée par Barak Obama aux États-Unis. Au Canada, un bureau de la liberté de religion  avait été ouvert en 2013 mais n’a pas été renouvelé en 2016 par le gouvernement libéral de Justin Trudeau.

L’Eglise catholique a produit sa propre déclaration sur la liberté religieuse à l’occasion du concile Vatican II, en 1965, en affirmant que la liberté religieuse  doit être garantie à tous sans exception, mais sans évoquer la liberté de conviction des non-croyants. Le pape François s’engage davantage dans la poursuite d’une politique de promotion de la liberté religieuse. Cela conduit par exemple avec la Chine à la réunification des catholiques chinois sous son magistère religieux en 2018 et des appels répétés à la tolérance entre les différentes religions.

En revanche les interprétations restrictives au sujet de la liberté de religion et de conviction individuelle se retrouvent dans la plupart des textes islamiques sur les droits humains. Les textes à vocation islamique ne font jamais mention du droit à la liberté de conscience. Au contraire les musulmans sont encouragés à ne pas renoncer à leur religion (« apostasie »). Il suffit de voir la référence aux deux dernières Déclarations sur les droits de l’Homme en islam prononcées à Dacca en 1983 et au Caire en 1990.

Les auteurs concluent sur la défense actuelle de la liberté de religion et de conviction qu’elle est davantage l’apanage des pays occidentaux, des États démocratiques, des Églises chrétiennes et des O.N.G. qu’elles soient confessionnelles ou non. Ce qui tend à expliquer selon les auteurs la politique choisie par les pays occidentaux en faveur des chrétiens d’Orient, étendue récemment à la défense des Yésidis, et plus discrètement vis-à-vis des actions visant les musulmans chiites.

En bref, la défense mondiale du principe de liberté de religion et de conviction, comme la protection due aux personnes non-croyantes ou à celles qui changent ou abandonnent la religion, est de moins en moins prise en compte dans de nombreux pays.

Deuxième partie : Réseaux religieux dans la mondialisation

Les auteurs analysent d’abord la reconfiguration globale des religions dans le cadre de la mondialisation. Ils constatent que la «pluralisation religieuse» des sociétés affecte la politique des Etats.

Les auteurs rappellent l’historique de la diffusion du christianisme sur les cinq continents. C’est la religion qui regroupe le plus grand nombre de fidèles avec 2,2 milliards de personnes en 2010. L’islam s’étend du Maroc à l’Indonésie et regroupe 1,6 milliards de croyants. L’hindouisme est concentré dans la péninsule indienne avec une présence limitée dans le reste de l’Asie et en Occident. Il regroupe environ un milliard de fidèles. Le bouddhisme compte 500 millions d’adeptes essentiellement en Asie. Les autres mouvements religieux, minoritaires, comme les sikhs, les baha’is, les taoïstes, des juifs ,représentent 1 % du total. Enfin, un milliard de personnes environ se déclarent sans religion.

Ensuite les auteurs évoquent le mode d’insertion dans la mondialisation des grandes religions.
En premier lieu, le christianisme qui est un catholicisme centralisé et un protestantisme foisonnant. Le catholicisme est un exemple révélateur dans la mondialisation par l’organisation d’une église centralisée dirigée par un chef unique. Le pape est doté d’un État, le Vatican. Le Vatican s’appuie sur une diplomatie complexe, il déploie un réseau important d’organismes humanitaires. L’autorité du pape en matière doctrinale conduit à cette impression de force et d’unité. Néanmoins ces dernières années l’Église catholique a connu des difficultés qui ont affaibli son magistère comme les affaires de pédophilie.

Le protestantisme se caractérise par une très grande diversité, une dispersion culturelle et géographique et une multiplication des Églises depuis la réforme au XVIe siècle. On compte aujourd’hui environ 850 millions de fidèles. Historiquement le protestantisme s’est développé en Allemagne avec Luther, en Suisse avec Calvin puis en Europe du Nord et en Angleterre. L’essor du protestantisme dans le monde aujourd’hui est surtout dû aux églises évangéliques, entre le XVIe siècle et le XIXe siècle dans le cadre de mouvements de « réveil », baptistes, méthodistes,  adventistes, anabaptistes, pentecôtistes. Ce sont des organisations très conservatrices en matière de société, très décentralisées, très actives sur le terrain, très associatives « ce qui les rend très mobilisatrices ». Très bien implantées en Afrique, en Amérique latine, ces Églises se développent également en Europe.
La partie orthodoxe, troisième branche du christianisme est restée plus concentrée géographiquement en Europe dans l’Est et dans les régions balkaniques avec au total 200 millions de fidèles.

L’islam est analysé à son tour dans son rapport à la mondialisation. Les auteurs remarquent le développement des grandes confréries soufies, depuis les années 1920 avec les Frères musulmans, depuis les années 1970, avec le salafisme. Il y a respectivement 1,4 milliards de sunnites et 200 millions de Chiites (sans compter les Ibadistes). On assiste à un réveil religieux conservateur dans le monde islamique. Les auteurs rappellent le lien historique de la religion musulmane avec le pouvoir d’État, la charia gouvernant la société. Sur le plan politique, l’islam a un rôle important dans l’insertion dans la mondialisation avec les diasporas et le djihadisme global.

La France compte la première communauté musulmane d’Europe, soit 4,5 millions de personnes, et la première communauté juive d’Europe (600 000 personnes). La montée de l’islam politique et des revendications identitaires a marqué les débats sociétaux au cours des dernières décennies. Cela a entraîné l’adoption en France de la loi interdisant les signes religieux à l’école en 2004 et de la dissimulation du visage en public en 2010. Des mesures analogues ont été suivies par d’autres pays en Europe. Les auteurs évoquent ensuite les attentats de 2015 et 2016 qui ont frappé la France et d’autres pays européens qui ont mis en avant le problème de la radicalisation des jeunes musulmans récemment convertis, prêts à l’action violente. Un défi que devront relever les sociétés européennes sécularisées devant le djihadisme global depuis les années 2000 qui mobilise des militants issus du monde islamique et des jeunes musulmans des sociétés occidentales.

Enfin l’hindouisme et le bouddhisme, nés dans le sous-continent indien et concentrés essentiellement en Asie du Sud et de l’Est, ont à partir du XIXe siècle exercé une attraction sur les Européens via les diasporas notamment indiennes au Royaume-Uni.

C’est en Amérique que la recomposition de la carte religieuse est importante, notent les auteurs. On assiste à l’expansion des Églises évangéliques. Les auteurs proposent plusieurs explications. Les Églises évangéliques semblent plus proches des milieux populaires et aspirent à toucher les classes moyennes à côté de l’Église catholique de plus en plus perçue comme une église des nantis et des personnes âgées dans un continent marqué par une forte sécularisation parmi les plus jeunes (20 % de non-croyants au Chili). L’Église catholique « a pu de surcroît se compromettre avec les dictatures militaires en Argentine, au Chili, au Brésil dans les années 1960 – 1980 ».

La concurrence entre le christianisme et  l’islam en Afrique est ensuite examinée. Les auteurs s’appuient sur les derniers chiffres disponibles du Pew Research Center de 2010, soit 510 millions de chrétiens et 235 millions de musulmans. Il n’y a pas eu de guerres de religion mais une islamisation du nord vers le sud de l’Afrique. Les auteurs rappellent l’existence d’un phénomène d’un syncrétisme ancien qui a pu donner naissance à l’Afrique centrale ou australe à des Églises chrétiennes autonomes comme les Églises dites éthiopiennes ou sionistes. Mais le réveil religieux des années 70 a changé la donne avec l’avancée du salafisme soutenu par l’Arabie Saoudite sur les terres musulmanes et d’un évangélisme plus intolérant ajouté à de fortes tensions politiques, économiques et sociales qui a abouti à la sécession du Soudan en deux États. L’Afrique sahélienne est cruellement exposée à la fois à l’extrémisme islamique et à la recrudescence des trafics illicites face à la déliquescence du pouvoir politique des États de cet ensemble régional.

Les auteurs s’interrogent sur la situation de la religion en Chine actuelle. Ils dressent une présentation historique sur le riche héritage ancien et multiforme de la religion en Chine au temps de la Chine impériale, qui contrôlait les trois enseignements traditionnels, le confucianisme, le bouddhisme, le taoïsme. Ils évoquent ensuite le rôle du régime républicain chinois à partir de 1911 reconnaissant le christianisme et l’islam. Puis avec la révolution communiste de 1949, la relative tolérance initiale s’interrompt brutalement avec la Révolution culturelle. Si la liberté religieuse a été reconnue officiellement après le tournant de 1977, elle restait problématique pour les catholiques restés fidèles au pape. Un accord a été trouvé avec le Vatican en 2018 à propos du rapprochement entre les deux Églises catholiques de Chine, celle qui se réclame du pape et l’Église patriotique de Chine créée en 1957. Par contre les bouddhistes tibétains et les Ouïgours, les musulmans chinois du Xinjiang soupçonnés de séparatisme sont brimés, faisant l’objet d’une répression massive.

La question posée par les auteurs de l’ouvrage sur le retour du religieux est essentielle car elle fait débat. Les chercheurs restent divisés sur la menace qui pourrait peser sur la sécularisation avec le retour du religieux sur la scène mondiale. Les auteurs s’appuient sur une enquête datée de 2018. pour montrer qu’en Europe le phénomène de sécularisation et de laïcisation est plutôt bien intégré, pour exemple en France, 70 % de la population se déclarent n’avoir aucune pratique religieuse. Cette sécularisation et laïcisation engagée depuis le siècle des lumières semble se poursuivre partout ailleurs en Europe, même aux Etats-Unis et en Amérique Latine. La question concerne surtout les rapports de force entre les différentes religions, entre les deux premières religions. Il semblerait que le nombre de chrétiens et de musulmans devrait s’équilibrer à partir de 2050. L’Église catholique devrait continuer à décliner au Nord et devenir de plus en plus une Église du Sud, mais en concurrence en Afrique et en Asie en particulier avec le christianisme évangélique, un mouvement religieux plus attractif et plus populaire. Quant à l’islam, il est profondément divisé entre un courant modéré et traditionnel et un islam rigoriste et fondamentaliste. Les auteurs soulèvent la question du poids des religions dans les relations internationales. Elles semblent devoir continuer d’intervenir sur les grands enjeux de société. Elles influent sur les options politiques des gouvernants « en liant enjeux intérieurs et extérieurs ».

L’Église catholique cherche à maintenir son rôle en maintenant un certain type de morale concernant la famille, la morale sexuelle, pour le maintien de la paix, pour le développement ou de la préservation de la planète. En Inde le grand parti nationaliste hindou (le BJP) cherche à imposer à l’opinion le retour aux valeurs traditionnelles de l’hindouisme. En Israël bien que l’État ait été créé sur la base d’un sionisme laïque en 1948, depuis les années 1970, l’alliance est de plus en plus étroite entre le Likoud et les partis religieux. Dans le monde de l’Islam, la plupart des États se réclament de la religion pour légitimer leur pouvoir. Un terrorisme mondialisé a pris racine en se servant d’un discours religieux officiel pour le moins ambigu vis-à-vis des non- musulmans et de l’Occident. La capacité à éradiquer ce terrorisme djihadiste sera déterminante pour l’avenir du monde musulman.

Les auteurs analysent ensuite le lien des réseaux religieux avec les sociétés civiles et leurs insertions dans les relations internationales.

A côté des institutions religieuses représentatives il y a un ensemble de réseaux religieux indépendants, divers et variés qui peuvent jouer un rôle conséquent dans les relations internationales. Le problème soulevé justement par les auteurs est celui du financement de ces réseaux avec des objectifs variés.

Les objectifs de ces différentes associations religieuses consistent au maintien de la défense de la liberté religieuse, à la protection des croyants. Elles fonctionnent comme des représentations instituées. Elles travaillent en collaboration avec le bureau du rapporteur spécial sur la liberté religieuse de l’ONU en apportant des témoignages sous forme de rapports pour favoriser une action concrète.

D’autres organisations religieuses sont à vocation caritative, exemple les Lions club international avec 1,4 millions de membres, 46 000 clubs. Parmi ces organisations de taille mondiale il y a l’association catholique, Caritas International, couvrant presque tous les pays, à laquelle on peut ajouter l’association Christian Aid. Ensuite d’autres associations non catholiques comme le Secours islamique et le World Jewish Relief couvrent également tous les pays. La plupart de ces O.N.G. fondées et domiciliées au Royaume-Uni se ressemblent dans leurs missions.

Le point commun est l’action humanitaire interreligieuse en multipliant les partenariats. Cependant « ces O.N.G. caritatives travaillent de préférence pour les populations qui partagent leur religion de référence ; ainsi l’Œuvre d’Orient qui existe depuis 1856 ou SOS Chrétiens d’Orient fondée en 2013 au moment des premières exactions du Front Al-Nosra en Syrie » (p.75). Ces O.N.G. sont contestées pour leurs liens apparents avec les partis d’extrême droite qui développent des actions réservées aux populations chrétiennes du proche et Moyen-Orient, ce qui peut expliquer quels soient une des cibles favorites du terrorisme djihadiste. Les auteurs soulignent également toute l’ambiguïté du prosélytisme de ces associations religieuses : le droit à la liberté religieuse qui est inscrit dans la déclaration universelle des droits de l’homme et le fait qu’elles apportent une religion qui n’est pas celle pratiquée par les populations locales. L’action humanitaire religieuse de ces O.N.G. mi-caritatives, mi-missionnaires, se déploie au Kurdistan, dans les pays arabes, en Irak, en Syrie, dans les territoires palestiniens, etc. Elles sont en outre accusées d’instrumentaliser les minorités chrétiennes en les encourageant au sécessionnisme.

Troisième partie : Les usages du religieux dans les relations entre États.

Le premier thème abordé est celui de la référence religieuse aujourd’hui utilisée par les États dans leurs relations extérieures.

Les États libéraux donnent la priorité à la défense de la liberté religieuse et à celle des minorités persécutées pour cause de religion. Exemple la France s’implique dans la défense de la liberté de religion et de conscience en protégeant les chrétiens d’Orient qui maintiennent une tradition francophone. La France a organisé une Conférence internationale de Paris en septembre 2015 en faveur des victimes de violences ethniques et religieuses au Moyen-Orient. 60 États signataires se sont engagés en autres pour le soutien aux réfugiés, la préservation de la diversité religieuse, à l’accès prioritaire à la santé et l’éducation. Les auteurs de l’ouvrage notent que ce sont les États-Unis qui se distinguent particulièrement pour leur intérêt envers la liberté religieuse. Depuis 1998, sa protection est même devenue un objectif prioritaire de la politique étrangère américaine (cf. p. 91).

La France est depuis la loi de 1905 la « patrie de la laïcité » constituant une référence au sein du système international avec le principe de séparation entre l’État et les Eglises. Mais de nombreuses critiques sur la laïcité à la française sont apparues au début des années 2000. La laïcité est perçue comme peu compatible avec la liberté de religion et  intolérante vis-à-vis des musulmans. La loi de 2004 sur les signes religieux à l’école et celle de 2010 sur la dissimulation du visage, ajouté aux querelles de 2017 sur le port du burkini et en 2019 sur la vente de l’hidjab de course du port de signes religieux par les parents accompagnateurs de sorties scolaires, ont alimenté une guerre médiatique « une guerre médiatique dans laquelle la laïcité est présentée comme un repoussoir» (p.92). La question du rapport entre l’islam et l’État est un enjeu primordial avec celui de la démocratie, des libertés civiles et individuelles. Elle est un motif de combat pour les réseaux islamistes transnationaux qui promeuvent un ordre politique fondé sur la charia. La « laïcité à la française» reste un modèle possible. Les auteurs s’appuient sur l’exemple de la Tunisie avec la constitution modifiée en 2014 en ce sens. Les auteurs rappellent que la laïcité est également une des causes faisant de la France «un pays-cible» de l’activité djihadiste et terroriste;

La politique extérieure de la France, en matière de religion, cherche à maintenir des contacts permanents avec toutes les autorités religieuses présentes en France et avec toutes les autorités religieuses étrangères.

Dans le paragraphe suivant les auteurs font le constat de l’influence des nationalismes religieux dans les démocraties. Des gouvernements de droite nationaliste ont émergé ces dernières années en Europe et dans les Amériques. Les États-Unis à la fin des années 80, avec la thèse du choc des civilisations de Samuel Huntington a connu le retour d’une droite religieuse. Cela s’est traduit sur le plan international au soutien des États-Unis à la sécession du Sud-Soudan en 2011, à la justification de l’intervention américaine en Irak en 2003 après les attentats de 2001, à l’engagement américain auprès d’Israël avec le déplacement de l’ambassade américaine en 2008 de Tel-Aviv à Jérusalem, « capitale éternelle de l’État juif ». L’État d’Israël est perçu par les auteurs de l’ouvrage comme « le plus emblématique du passage contemporain d’un nationalisme séculier à un nationalisme religieux en démocratie » (p.95).

Á l’origine au moment de la création de l’État d’Israël en mai 1948, le nationalisme juif était séculier, fondé sur l’égalité de droit(s) de ses habitants, sans distinction de religion de race ou de sexe. La loi fondamentale adoptée en juillet 2018 fait mention de l’État « Israël, État-nation du peuple juif » oublie de rappeler ces caractéristiques. L’Inde est un autre pays laïque qui a cédé la place un nationalisme religieux. L’hindouisme associé au bouddhisme devient un marqueur de l’identité indienne avec le premier ministre Narendra Modi. La Russie, la Turquie comme l’Iran partagent la même caractéristique d’un « exercice autoritaire du pouvoir et d’une utilisation instrumentale de la religion en politique intérieure et extérieure ».

Ce sont dans les États islamiques où le nationalisme religieux est revendiqué. L’Arabie saoudite et l’Iran prétendent au leadership religieux. Avec la Turquie, l’Iran et l’Arabie saoudite, ces pays en concurrence ne cachent pas leur prétention à devenir au nom de leur islamité modèle, la puissance régionale et mondiale montante au Moyen-Orient. D’autres pays islamiques utilisent le fait religieux pour asseoir et légitimer une meilleure place à l’International. Le Qatar utilise l’islam comme une arme de soft power, un wahhabisme concurrent à l’Arabie saoudite, au risque de s’impliquer dangereusement dans le financement des groupes djihadistes. Les Qataris sont anti-saoudiens et ont des mouvements proches des frères musulmans. Le Maroc utilise sa légitimité historique par le fait que le Roi est le Commandeur des croyants lui conférant un pouvoir religieux, pour proposer un autre modèle qualifié  d’« islam du juste milieu », un islam modéré, éloigné des intransigeances des frères musulmans et des salafistes.

Mais c’est la concurrence entre l’Iran et l’Arabie saoudite qui a contribué à l’aggravation de la fracture confessionnelle entre sunnites et chiites. Cela a conduit à la répression des chiites en Arabie saoudite, au Bahreïn et au Yémen, les guerres civiles d’Irak et de Syrie. C’est à partir de la révolution iranienne en 1979 qu’ont débuté les antagonismes entre ces deux États, à partir du moment où l’État iranien a voulu exporter la révolution islamique aux pays musulmans. Cette révolution panislamique a été rejetée par l’Arabie saoudite qui par réaction a financé l’exportation du salafisme, un mouvement religieux né quelques années plus tôt en réaction contre le nationalisme et le socialisme arabes.

La politique de prosélytisme salafiste a échappé à l’État Saoudien car les oulémas sont pratiquement autonomes et libres de pratiquer une politique missionnaire en Occident et libre de financer les mosquées hors du royaume. Cela a provoqué une profusion de mouvements religieux islamistes proches des frères musulmans, dans un premier temps accueillis par l’Arabie saoudite puis rejetés par le royaume saoudien qui a mesuré le danger pour son unité. Les oulémas saoudiens restent cependant les plus influents aujourd’hui dans la nébuleuse globale de ce radicalisme religieux.

Les minorités religieuses sont-elles sources de tensions internationales ? Une interrogation finale pour clore cette troisième partie de l’ouvrage.

Après avoir cherché à définir la notion de minorité, les auteurs rappellent la place des minorités dans les différentes époques historiques. Dans l’empire romain, les minorités religieuses n’étaient persécutées que lorsque les chrétiens ou les juifs refusaient de pratiquer le culte impérial. Dans l’empire ottoman les minorités bénéficiaient du statut légal de dhimmi prévu par le Coran pour les chrétiens et les juifs contrairement aux sujets de l’empire qui se réclamaient d’autres religions par exemple les zoroastriens qui étaient surveillés. C’est avec l’affirmation de l’État moderne que le statut des minorités change et se fragilise dans le cadre de la construction des États-nations fondés sur l’homogénéité autour d’un seul peuple autour d’une langue, d’une culture ou d’une religion. Les auteurs relèvent que le statut de minoritaire reste encore très répandu dans le monde. On compte 7000 peuples aux communautés différentes. C’est à partir de 1945 que la question des minorités est devenue un sujet de politique internationale lié au génocide des juifs, persécutés par les nazis non seulement raison de leur religion mais en raison de leur ethnicité.

Les auteurs dressent ensuite une typologie de la situation des minorités religieuses à l’heure actuelle. Dans les démocraties occidentales les minorités religieuses bénéficient de l’égalité des droits individuels et collectifs. Aux États-Unis c’est un principe inscrit dans la constitution, avec primauté de la liberté religieuse. En Europe et particulièrement en France l’histoire du pluralisme religieux est rattachée à l’histoire de la laïcité. Les auteurs abordent la question de l’islamophobie définie comme une nouvelle sorte de haine à base religieuse. Les minorités issues de l’immigration sont requalifiées depuis la fin des années 80, dans les discours racistes d’« antimusulmans ». Le registre religieux a remplacé la qualification ethnique dominante jusque dans les années 1980. Les auteurs soulignent le fait que le registre religieux a semble-t-il gagné du terrain. Néanmoins ils notent que les minorités religieuses dans les pays occidentaux sont en général un peu mieux traitées d’ailleurs.

Les régimes nationalistes arabes ont mis fin, au moment des indépendances au statut de dhimmi afin de donner les mêmes droits civils et politiques à tous les citoyens ce qui n’empêche pas les groupes religieux majoritaires comme par exemple certains musulmans de s’en prendre contre les chrétiens en Égypte et au Pakistan. D’autre part l’État peut pratiquer une politique discriminatoire qui n’accorde pas tous les droits aux citoyens minorités. C’est le cas en Israël ou la pratique des mariages avec les non-juifs est discriminée. De même en Iran les sunnites et inversement les chiites en Arabie Saoudite, ne sont pas reconnus en tant que minorités religieuses. L’État peut utiliser la violence, voire éliminer un groupe minoritaire perçu comme dangereux pour la société, exemple au Sri Lanka entre 1983 et 2009, une guerre civile qui a abouti à la persécution des Tigres tamouls hindouistes et à l’encontre des minorités musulmanes par les bouddhistes majoritaires. L’Inde pourtant une démocratie séculière avec l’arrivée au pouvoir du BJP, parti confessionnel hindou pratique actuellement une politique discriminante envers les musulmans et les chrétiens. Les auteurs rappellent également le génocide à l’égard des Arméniens chrétiens par la Turquie au cours de la première guerre mondiale, de la Shoah perpétrée par les nazis contre les juifs dans toute l’Europe, génocide au Cambodge, Rwanda et très récemment à l’encontre des Rohingyas en Birmanie. De même Daech a eu pour projet d’exterminer les Yézidis.

Depuis 1989 les guerres interétatiques ont cédé la place à des conflits internes entre le groupe dominant et une ou plusieurs minorités qui luttent pour leur reconnaissance ou pour faire sécession comme par exemple dans le Sud Soudan. C’est dans le monde arabe que le fait communautaire engendre ce genre de conflit à base religieuse avec l’exemple de la Syrie gouvernée par la minorité alaouite ou avec l’Irak avec la majorité chiite au pouvoir. Les chrétiens d’Orient et les Rohingyas sont révélateurs du sort réservé aux minorités religieuses, par la violence exercée par « des activistes extrémistes du groupe majoritaire sur un fond national- religieux, et ses répercussions internationales».

Au terme de cette analyse, les auteurs s’interrogent sur la place des minorités religieuses comme enjeux de la politique internationale. L’ONU s’est évidemment associée très tôt du sort des minorités, environ 1 milliard de personnes peuvent être considéré comme appartenant à des minorités. Plusieurs déclarations ont été faites pour condamner l’intolérance et les discriminations basées sur les croyances religieuses. La question est de savoir si le sort des minorités et envoie aggravation dans le monde. Les minorités non musulmanes font parties des nombreuses victimes. Selon l’O.N.G. évangélique Portes Ouvertes considère que les chrétiens forment le groupe religieux le plus persécuté au monde, on compte 3000 chrétiens tués en raison de leur foi en 2017. Néanmoins une minorité aurait plus de risques d’être discriminée lorsque sa religion se trouve en concurrence avec celle dominant l’État.

Dernière Partie : Religion et déstabilisation des États

Dans cette dernière partie les auteurs s’attachent à montrer l’émergence d’une nouvelle forme de conflictualité, identitaire et religieuse. La question est celle de la durée et de la nature de l’actuel «réveil religieux» qui semble caractériser les relations internationales contemporaines.(p.163)

Cela consiste à la formation des groupes armés qui s’en prennent à des États. Ils distinguent les groupes armés des années 1980- 1990 mettant en avant leur identité religieuse dans une logique territoriale. Au tournant des années 2000, les groupes armés terroristes adoptent une logique djihadiste provoquant un état de guerre permanent en réaction.

Le conflit d’Irlande du Nord et la guerre civile libanaise caractérisent les premières organisations armées religieuses. Ces deux conflits seraient selon les auteurs la préfiguration de la formation et du développement de ces groupes armés mettant en avant leur identité religieuse. À la suite de la guerre libanaise, les premiers conflits de l’ère postsoviétiques qui ont suivi, sont caractéristiques des premières manifestations de revendication d’identité religieuse. Au lendemain de l’effondrement soviétique c’est le cas avec certaines républiques du Caucase avec l’exemple de la Tchétchénie où les groupes armés nationalistes-islamistes tchétchènes ont choisi la radicalité islamiste et ont participé au terrorisme transcaucasien, régional puis international. Comme dans l’ex Yougoslavie et au Soudan, l’appartenance religieuse a joué le rôle de catalyseur dans des guerres civiles à caractère nationaliste.

Pour finir les auteurs montrent que le phénomène du groupe armé non étatique à caractère religieux est devenu un nouvel acteur des relations internationales. Dans le cadre des territoires plurinationaux ou pluriethniques, la religion a joué un rôle d’identificateur, la justification de nouvelles entités nationales. Il a favorisé la désagrégation des États faibles et la militarisation des États qu’ils résistent. Le groupe armé religieux a surtout instrumentalisé la référence religieuse dans la justification de son existence et de sa violence. Il est devenu une mafia qui prospère par la terreur.

Les auteurs concluent cette dernière partie en évoquant un dernier point sur l’essor du terrorisme djihadiste et de son impact à l’échelle mondiale. Après quelques lignes sur la genèse et les causes du djihadisme international, les auteurs évoquent la naissance de l’islamisme politique en évoquant la naissance du réformisme musulman au cours duquel né le « salafisme réformiste », revenir aux sources de l’islam pour réaffirmer l’identité musulmane face la civilisation occidentale sans pour autant s’extraire de la modernité. L’islam politique en est la conséquence avec la création de la Confrérie des Frères musulmans, en 1928 par Hassan Al banna, fondée en Égypte, prospérant d’abord en milieu sunnite.

Puis les auteurs évoquent le passage d’un islamisme sunnite concurrencé à un islamisme radical armé avec la création du Hezbollah dans les années 1980 et du Hamas, mouvement armé sunnite de libération de la Palestine créée en 1987. Ce sont deux mouvements nationaux empruntant la lutte armée et l’action terroriste. C’est avec la création en 1988 du groupe armé islamiste Al-Qaïda (« la base ») par Oussama Ben Laden qui invente le djihad global. Il s’agit de mener des actions terroristes contre tous les pays occidentaux, principalement les États-Unis et Israël, accusés d’occuper et d’être responsable de l’occupation en terre d’Islam. Après le choc des attentats du 11 septembre 2001, la riposte américaine qui a conduit à l’invasion de l’Irak à 2003 et avec la mort de Ben Laden en 2011, le mouvement même affaibli donne naissance à des ramifications. Le groupe AQPA situé dans la péninsule arabique est battue en brèche et repliée au Yémen, l’ACQMI en Afrique occidentale, autour du Mali, et une autre ramification le Front Jabhat Al-Nosra en Syrie distendu depuis avec Al-Qaïda. Malgré d’autres attentats, exemple ceux de Madrid en 2004 et de Londres en 2005, la stratégie de Ben Laden et de son successeur Al-Zawahiri n’ont pas déstabilisé pour autant les fondements de l’Occident. Mais cela explique en partie la progression de Daech, une organisation de l’État islamique en Irak et au Levant, une sorte de pseudo territorialisation, un retour mythique au califat ayant pour base le nord-ouest de l’Irak qui depuis 2017 a perdu plein de bases d’appui en Irak et en Syrie..

Les rédacteurs s’inquiètent devant la prolifération d’autres mouvements radicaux et de leurs capacités d’adaptation et de résilience. Ces mouvements islamistes peuvent devenir encore plus radicaux et développer une surenchère de violence entretenue par un « djihad virtuel », un recrutement sur Internet, de combattants mués en exécutants en groupe ou isolé. Le problème reste celui du financement du djihadisme soit par certains États arabes ou soit par le pillage des ressources du territoire contrôlé, les trafics en tout genre en lien avec la criminalité.

Les auteurs s’interrogent sur l’impact stratégique du terrorisme djihadiste dans le monde d’aujourd’hui. Des chiffres terribles sur le nombre de victimes lié au terrorisme justifient l’inquiétude. Malgré la défaite de DAECH en Irak et en Syrie, les groupes armés terroristes continuent à foisonner. L’inquiétude réside également au fait que les groupes djihadistes peuvent s’installer durablement dans des zones de conflit et de décomposition des États du monde musulman. L’islamisme radical contemporain a-t-il un avenir ? Les rédacteurs de l’ouvrage penchent pour le non. Ces idéologues et chefs politico-militaires qui n’hésitent pas à proclamer la mort aux musulmans considérés comme infidèles, divulguent un message bien éloigné de l’islam. La très grande majorité des musulmans rejette ses conceptions déviantes qui sont en rupture y compris avec le salafisme ou le wahhabisme. Il semble difficile d’imaginer des djihadistes conquérant un État ou participant au désordre mondial. Il en va de même dans les pays développés, les terroristes sont confrontés dans un état de droit à la conséquence de leurs actes. Néanmoins en France, la gravité du phénomène des candidats attitrés par le djihad, ne peut être niée.

Les auteurs concluent cette dense synthèse rigoureuse et sourcée  sur la place du religieux dans le monde actuel sur une note positive en affirmant le rôle primordial de l’éducation, qui pourra grâce à un enseignement argumenté lutter contre les idées extrémistes et limiter l’extension des candidats au djihad, cela est vrai pour la plupart des pays ciblés par les terroristes.