L’auteur est maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, président du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage. Il est notamment… il a publié : Libres et sans fers. Paroles d’esclaves français (avec G. Gonfier et B. Maillard) chez Fayard en 2015 ; La France et ses esclaves chez Grasset, en 2007, réédité chez Fayard dans la collection «Pluriel» en 2012 et plus ancien Esclavage, métissage, liberté. La Révolution française en Guadeloupe (1789‐1802) chez Grasset en 2004.

Pour l’auteur l’histoire des esclaves est indissociable de celle des maîtres, histoire des dominants peu écrite jusqu’à maintenant alors qu’elle permet de comprendre les transformations de la société coloniale et ses répercutions économiques et politiques jusqu’en métropole. Il a pour projet d’écrire « une histoire des propriétaires d’esclaves (blancs créoles, européens, libres de couleur) en Guadeloupe des débuts de la colonisation française aux abolitions de l’esclavage, soit de 1635 à 1848 »1, c’est-à-dire de la création, sous l’impulsion de Richelieu, de la Compagnie des îles de l’Amérique jusqu’à la remise en cause de l’esclavage par Victor Schoelcher.

L’introduction parcourt à grands pas cette histoire et présente les historiens qui s’y sont intéressés : Maurice Satineau, Gabriel Debien, Jacques Petitjean Roget.

L’auteur choisit de suivre sur huit générations quatre familles de maîtres les Caniquit, les Douillard, les Paviot et les Ruillier, présentes aux Antilles sur trois siècles. Il organise son propos de façon chronologique autour de chaque génération.

 

Première génération : Charles Liénard de L’Olive et les débuts de la colonisation de la Guadeloupe

Ce premier chapitre retrace l’aventure des premiers colons partis de Dieppe qui s’installent Guadeloupe sur l’impulsion de la Compagnie des Indes occidentales fondée en 1626. Dès ce premier moment des esclaves sont présents aux côté des engagés pour produire du tabac, du coton, de l’indigo et du manioc. L’auteur dresse le portrait de Charles Liénard de L’Olive, un petit noble devenu riche planteur et montre le système de relation entre colons et Compagnie des Indes pour la conquête et la mise en valeur des Antilles. Il décrit, après des débuts difficiles, une société à trois composantes : les maîtres, les engagés français libres et les esclaves amérindiens puis très vite africains mais peu nombreux et qui s’inscrit dans le modèle féodal de la réaction seigneuriale de la fin du XVIe siècle. Une société d’hommes qui conduit à l’apparition d’un groupe de mulâtres, libres.

L’auteur développe également les informations d’ordre économique : le pays du « pétun » (tabac).

Deuxième génération : Du tabac au sucre, des engagés aux esclaves

L’auteur choisit une nouvelle famille pour incarner cette seconde génération, celle de Marguerite Dupré et ses maris successifs Antoine Paviot puis Nicolas Blondeau, installée à Capesterre la famille a en 1664 sur ses terres : trois engagés et douze esclaves ce sont les débuts de la production de sucre, difficiles tant au plan technique que financier. L’auteur en décrit l’expansion de cette culture et de sa transformation avec l’arrivée des Hollandais chassés du Brésil en 1654 dont la famille Caniquit dont on va suivre l’histoire. C’est le développement du sucre qui explique le choix des esclaves africains , stimule la traite et modifie le statut de propriété de la terre, un recul du système féodal.

L’auteur propose une analyse de l’origine géographique des maîtres de Capesterre ou de Marie Galante, essentiellement la Normandie et, grâce à quelques exemples, entre dans l’intimité des familles. Il montre que pour quelques maître il s’agit d’une réelle ascension sociale depuis le statut d’engagé et même de celui d’esclave affranchi. Le milieu du XVII e siècle est « le temps des seigneurs-propriétaires »2.

Troisième génération : Colonisation du sud de la Grande-Terre, des esclaves plus nombreux que les libres

On va suivre l’engagé devenu libre Pierre Ruillier et sa femme, les descendants de Marguerite Dupré ou les enfants de François Antoine Caniquit qui toux s’installent à Grande-Terre au moment où se renforce le contrôle de Colbert et de la monarchie. L’auteur décrit l’arrivée de nouveaux colons comme la famille Boivin et le développement de la traite destinée à fournir la main-d’œuvre des plantations. La mise en œuvre des moulins à sucre qui nécessitent de lourds investissements amènent à une hiérarchie économique parmi les maîtres que l’auteur analyse à partir de Capesterre, c’est l’occasion de décrire le système de la plantation3, des informations qui permettront au professeur d’illustrer un cours.

La ville est dès lors un carrefour entre la plantation et le commerce atlantique (entrepôts, services administratifs, politique et religieux). C’est aussi le temps de la mise en place d’une législation sur le droit de propriété de l’esclave. Ce chapitre se termine sur une évaluation de la population servile et libre à la Guadeloupe à la fin du XVIIe siècle.

Quatrième génération : Colonisation du nord de la Grande-Terre, créolisation des maîtres et essor des manufactures à sucre

L’endogamie parmi les planteurs conduit à la créolisation de la société qualifiée par l’auteur de « plantocratie »4 comme le montre les familles suivies de génération en génération.

L’extension de la culture de la canne gagne en particulier le Nord de Grande-Terre alors que l’indigo est la principale culture de Saint-Domingue jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.

L’auteur décrit le processus de créolisation dans le quartier du Gosier et aux alentours quand la concession devient propriété foncière. Il revient sur la législation, la propriété « immeuble » des esclaves, l’indivisibilité de la plantation qui conduit à des stratégies matrimoniales précises comme au sein de la famille Caniquit qui sert d’exemple.

Le socle de l’économie est la sucrerie.

Cinquième génération : Colonisation des Grands-Fonds, développement des cultures secondaires et émergence du préjugé de couleur

C’est l’époque de la cartographie de le Guadeloupe (1764-1768) qui donne des détails très précis sur les exploitations agricoles de la colonie. L’auteur reprend l’étude de ses familles témoins de l’évolution de l’île qui montre comment naît le préjugé de couleur à partir de l’analyse du devenir de la famille Caniquit et comment il est lié à la hiérarchie économique. La mention de la couleur apparaît dans des années 1770 dans les documents officiels.
D’autre part l’auteur dresse un bilan économique le l’activité sucrière au XVIIIe siècle et montre, face à la stagnation, le développement de cultures secondaires nouvelles (gingembre, cacao, café) ou plus anciennes (coton) avec une structure différente de la main-d’œuvre servile.

Frédéric Régent revient sur ce qu’il nomme la « fabrication des Blancs », parmi les maîtres, beaucoup, sont métissés, mais les unions successives permettre atteindre la blancheur pour les libres de couleur. C’est après 1690 que la couleur de peau devient une catégorie administrative, la ségrégation se base alors sur les recensements et l’impôt et en 1705 la loi prévoit qu’un maître « Nègre libre » qui héberge des « marrons »5 perd sa liberté, l’affranchissement devient réversible. La ségrégation se met en place au XVIIIe siècle.

Sixième génération : Des maîtres en Révolution

Comme chaque chapitre on revient sur les familles étudiées avant une généralisation sur la période en commençant par le système de défense de la colonie et une description de la milice avec, entre autres, l’exemple de la famille Ruillier, une famille de notable qui sans être noble possède des « habitations »6.
Puis l’auteur analyse les conséquences de la Révolution, diverses selon les familles comme l’occasion d’être définitivement blanc par la citoyenneté active. Il montre les divergences anciennes entre « sucriers » et planteurs souvent endettés vis-à-vis des premiers7, qui se désignent comme patriotes face aux sucriers considérés comme féodaux. Il décrit l’administration coloniale à la veille de la Révolution, l’assemblée des colons élit six députés aux Etats généraux : de Curt et le vicomte de Galbert, avec voix délibérative, Guillon, le marquis de Dampierre, de Boyvin et du Bois comme suppléants. Les grands propriétaires forment à la Guadeloupe un comité permanent dès septembre 1789 mais le 19 octobre l’assemblée coloniale demande une nouvelle désignation à cette assemblée plus populaire, le critère de possession de 12 esclaves est supprimé. L’auteur évoque les décisions de cette nouvelle assemblée dont l’un des grands enjeux est la reconnaissance de l’esclavage et l’application dans l’île des idées révolutionnaires même si les grands planteurs parviennent à en limiter les effets face aux revendications des libres de couleur et aux révoltes d’esclaves. En 1792 les grands planteurs rejoignent la contre-révolution face aux citoyens de couleurs, marins et citadins des ports acquis aux idées d’égalité qui dominent la vie politique à partir de 1793 jusqu’à la conquête britannique d’avril 1794 avec l’aide des grands planteurs. Les républicains furent incapables de s’unir du fait de divergences sur la question de l’esclavage.

Septième génération : Abolition et restauration de l’esclavage

L’esclavage est aboli par un décret de la Convention le 16 pluviôse an II, le commissaire civil Victor Hugues est envoyé aux Antilles pour reconquérir les territoires pris par les Britanniques et faire appliquer l’abolition. L’auteur montre le devenir des membres des familles qu’il a choisi d’étudier : participation à la contre-révolution, guillotinés ou fusillés, fuite avec ou sans leurs esclaves, ce qui interroge sur la relation maître-esclave ; plus des trois quarts des propriétaires des sucreries sont partis en émigration. L’auteur montre en détail la gestion des propriétés des émigrés pendant ce qu’il est convenu d’appeler « la Liberté générale » ainsi que le sort des maîtres restés en Guadeloupe.

Depuis juin 1794, tous les esclaves de la Guadeloupe sont libres et citoyens. Le droit de propriété du maître est remplacé par un droit sur le travail et le temps de l’individu, notion floue puisque l’ancien maître peut l’abandonné, une forme d’affranchissement donc. L’auteur analyse les limites de la liberté des anciens esclaves. D’autre part dès 1796 on voit revenir d’anciens maîtres bien que Napoléon en 1802 leur demande de rentrer sur leurs possessions8, les conditions du retour sont décrites jusqu’en 1804 d’autant que le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe est déclaré par Bonaparte, le 16 juillet 1802, proclamé sur place par Ernouf le 14 mai 1803.

Huitième génération : Des réformes à l’abolition de l’esclavage

Les planteurs ont retrouvé leurs terres, mais sont considérablement endettés comme le montre les exemples analysés. Le retour à une économie d’exportation se fait dans un contexte difficile de guerre avec la Grande-Bretagne9. Si pendant la période 1816-1835 la production de sucre progresse et le moulin à vapeur timidement adopté à partir de 1827 c’est grâce aux mesures protectionnistes contre les sucres coloniaux étrangers, cette embellie est de courte durée face à de nouveaux producteurs et au sucre de betterave ce qui fragilisent les petits planteurs. On assiste à la multiplication des affranchissements. Le 12 juillet 1832, une ordonnance royale les grâce au remplaçant la lourde taxe d’affranchissement par un droit fixe d’enregistrement de 1 franc. L’auteur montre la corrélation entre politique incitative et évolution du nombre d’affranchissements. D’autre part la Révolution de 1830 rétablit l’égalité entre Blancs et libres de couleur mais les mesures d’humanisation de la condition servile peinent à améliorer le sort des esclaves jusqu’à la Révolution de 1848 et au décret d’abolition.

 

La conclusion est consacrée au décret du 27 avril 1848 et à sa mise en œuvre aux Antilles françaises. L’auteur rappelle que l’empreinte des anciens maîtres est y toujours présente.

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1 Page 8

2 Page 85

3 Plan schématique de l’habitation sucrière de Houelbourg et schéma de l’organisation sociale, pages 109 et 110

4 Page 136

5 Esclaves en fuite

6 L’autre appellation de la plantation

7 Une occasion d’approcher les comptes d’une habitation et le poids des successions selon la coutume de Paris appliquée à la Guadeloupe

8 sénatus-consulte du 6 floréal an X

9 Entre 1810 et 1814, la Guadeloupe est à nouveau sous administration britannique.