Salué par les historiens lors de sa parution l’année dernière en Allemagne, cet ouvrage du journaliste Norman Ohler (Stern, Der Spiegel) nous offre une vision décapante du IIIe Reich. Il se penche précisément sur l’usage quotidien des drogues dans la société allemande. Usage militaire jusque dans le haut commandement, mais aussi civil et qui devient assez massif à partir de 1937. Avec un produit phare : la pervitine, produit de synthèse de la métamphétamine.
En se basant notamment sur des archives tels que les carnets de Théo Morell, le médecin personnel d’Hitler, le journaliste allemand nous livre un travail passionnant qui, comme le souligne Ian Kershaw, “modifie le tableau d’ensemble” quant à notre perception de la réalité du IIIe Reich.

Norman Ohler part d’un constat sous forme de diagnostic (l’introduction, tout à fait originale, est construite comme une notice d’utilisation de médicaments !): le national-socialisme semble avoir été étudié de long en large, il ne subsisterait que peu “d’angle mort”. Pourtant, selon lui : “quelque chose échappera toujours à la compréhension si l’on ne saisit pas le rôle qu’ont joué les drogues sous le IIIe Reich et si l’on n’étudie pas les états de conscience de cette époque à la lumière des stupéfiants.” Il cherche donc à montrer une nouvelle facette de la période et d’un système. Il établit ainsi une relation entre la déclarée “lutte contre la drogue” des nazis déguisés en pères-la -vertu (dans un esprit de vengeance contre l’hédonisme décrié de Weimar) imposant un contrôle étatique sur toutes les substances à partir de 1933 et l’absence d’études globales sur le sujet. Jusqu’à présent on ne disposait selon lui que de peu de choses sur l’utilisation des drogues sous le IIIe Reich.

Une amphétamine “nationale”, 35 millions de doses pour le Blitzkrieg

Or, c’est sa thèse, les psychotropes ont eu une influence conséquente, sinon déterminante, sur l’Allemagne nazie. Il se penche au chevet d’une “Allemagne chimique – voire toxique” et dissèque cliniquement, chiffres et documents à l’appui, ce qu’il qualifie avec brio de “national-socialisme en gélules”. En bref, quand l’idéologie ne suffisait pas, on a fait appel à la pharmacopée. L’ouvrage cherche et parvient ainsi à démontrer que “cette communauté raciale régentée avait besoin de drogues en quantités toujours plus importantes pour continuer à fonctionner” selon les mots de Ian Kershaw. On découvre dans le livre que la consommation de pervitine, en vente libre à partir de 1937, concerne en effet la société dans son ensemble, de la femme au foyer en passant par le soldat de la Wehrmacht jusqu’au Führer, dictateur de plus en plus addict au fur et à mesure qu’il perd sur le terrain militaire. L’administration croissante de drogues en intraveineuse contribuant à lui faire perdre contact avec la réalité, à influer de manière notable sur ses décisions de commandement et à détériorer sa santé. Itinéraire somme toute classique, si ce n’était le personnage et le contexte, d’un junkie tout tendu vers le désastre final, ici reclus paranoïaque bientôt constamment saisi de tremblements dans le bunker berlinois. On apprend ainsi que dès 1941 Hitler ne connaît plus une seule journée de sobriété ! A partir de l’attentat du 20 juillet 1944 la consommation, devenue indispensable, s’accélère.
“Mon bon docteur je me réjouis tellement de vos visites matinales” déclare le dictateur chargé à l’Eukodal. Il est rarement plus sincère note Norman Ohler. On peut en effet alors parler de polytoxicamonie (opium, cocaïne, barbituriques, stéroïdes, hormones…). Au total ce sont plus de 80 préparations mystérieuses qui sont administrées au “patient A” et consignées dans les carnets du Theo Morell, Doctor ès Vitamin, qui a su gagner la confiance du dictateur depuis 1937 en le requinquant par de détonantes injections.
La consommation de pervitine, psychostimulant redoutable et addictif aux effets secondaires nocifs, se banalise aussi largement dans la société à partir de cette date, jusqu’à devenir une sorte d’amphétamine nationale. Le “coup de fouet” qu’elle procure dure une douzaine d’heures. Tout va plus vite, on travaille et on combat mieux, l’enthousiasme est là. Dans un premier temps avant les contre coups et les premiers revers, la drogue est bénéfique au régime. Le soldat de la Whermacht peut, par exemple, se passer ainsi de sommeil pendant plusieurs jours. L’invasion de la Pologne en septembre 1939 sert de test produit, réussi. Pendant le Blitzkrieg, véritable “guerre du speed”, la Wehrmacht dispose de 35 millions de doses…
Il faut dire que depuis le XIXè siècle l’Allemagne a développé un savoir-faire en matière de transformation chimique, elle est à l’avant-garde de l’industrie pharmaceutique. Particulièrement pour les produits susceptibles de dompter la douleur, par exemple chez les blessés de guerre. Morphine, analgésie, anésthésie se généralisent au moment du conflit franco-allemand de 1870 et se diffusent aussi ensuite dans la société civile. Le “made in germany” devient gage de qualité en la matière, Norman Ohler parle de leadership mondial. Parallèlement, dans les années 20 la dope circule assez largement dans la société allemande. Morphine, cocaïne, toutes sortes de drogue sont disponibles sans ordonnance. Dans ce climat, les nazis vont avoir “les stupéfiants en horreur car ils veulent faire eux-mêmes l’effet d’une drogue”. Au changement de régime va correspondre un changement de produit. Le mythe de la pureté aryenne constamment mis en scène par la propagande structure l’idéologie nationale-socialiste. On construit le mythe d’Hitler l’ascète, réfractaire à toutes les tentations terrestres. “C’est ce mythe, encore vivace aujourd’hui qu’il nous faut déconstruire” nous dit Norman Ohler. Il y parvient brillamment en démontrant la dépendance réciproque (et chiffrée) qui a lié le docteur Morell, serviteur zélé et inoffensif politiquement, assoiffé de reconnaissance, au patient “A”, dictateur de plus en plus coupé des réalités et maintenu artificiellement dans ses délires de grandeur. “De même que le peuple consommait toujours plus de produits excitants, de même la tête de l’Etat répondait à la catastrophe générale par de plus fortes doses de médicaments” note Hans Mommsen dans la postface.

Conclusion : Lecture stimulante donc, est on tenté de dire, que celle de cet ouvrage bien documenté et mené tambour battant. Grace au “pas de côté” caractéristique du journalisme de qualité, il apporte un nouvel éclairage sur le IIIè Reich, société hallucinée. Notre vision en sort transformée. Selon lui les drogues n’ont bien sûr pas fondé le système national-socialiste mais elles auraient exacerbé des éléments déjà existants. Elles ont été “l’instrument d’une mobilisation artificielle; elles ont pallié une ferveur qui s’amenuisait avec le temps et gardé la clique au pouvoir en état de fonctionner”.
Norman Ohler précise très sincèrement qu’il ne prétend pas réécrire ou bouleverser l’histoire du Reich mais simplement en dévoiler la face ignorée “arracher un masque dont nous ignorions l’existence même”.
Ce qu’il fait avec rigueur et honnêteté, nous semble-t il. Contrat rempli et lecture tout à fait recommandée.

Pierre-Yves Marzin