C’est déjà une Europe de la culture, et même une Europe intellectuelle qui se dessine en creux dans la construction éditoriale de cette revue.

Die Zukunft (1938-40), L’hebdomadaire et ses auteurs (1899-1979) : Penser l’Europe et le monde au XXe siècle

Collections : Zivilisationen und Geschichte / Civilizations and History / Civilisations et Histoire

Annette Grohmann-Nogarède

Peter LangLes éditions Peter Lang publient des ouvrages scientifiques de haute tenue, assorti d’un appareil critique complet, largement présent dans cette somme qui est le résultat d’une recherche particulièrement approfondie sur un hebdomadaire qui n’a existé que pendant deux années, entre 1938 et 1940, mais dont les auteurs – contributeurs ont exercé une large influence dans le débat intellectuel à propos de l’Allemagne, du totalitarisme, et de l’avenir de l’Europe.

Le titre Die Zukunft signifie d’ailleurs « l’avenir », et celui-ci, cinq ans après l’arrivée de l’Hitler à la chancellerie, ne se présentait pas sous les meilleurs auspices.

C’est déjà une Europe de la culture, et même une Europe intellectuelle qui se dessine en creux dans la construction éditoriale de cette revue.

L’hebdomadaire Die Zukunft en exil (1938-1940) : les armes intellectuelles de la lutte contre le nazisme
Annette Nogarède-Grohmann
Dans Revue historique 2019/2 (n° 690), pages 371 à 404

On peut parler d’un réseau transnational de premier ordre, qui regroupe 332 auteurs issus de 25 pays. On compte 81 numéros entre le 12 octobre 1938 et le 3 mai 1940, dont des éditions spéciales « Angleterre-Allemagne » (« England-Deutschland »), « Suède-Allemagne » (« Schweden-Deutschland ») et « France-Allemagne » (« FrankreichDeutschland »), édité dans les deux langues.

L’auteur aborde dans la première partie la construction de ce réseau d’intellectuels qui a vu, au moins jusqu’en 1933, et même en partie 1938, un véritable réseau se constituer, en amont de la première parution, le 12 octobre 1938.

Au lendemain de la première guerre mondiale Berlin a pu constituer un des pôles intellectuels européens, mais le phénomène est largement antérieur, puisque des réseaux pacifistes ont pu se constituer à partir de 1899, –la date est importante puisqu’il s’agit de la première conférence internationale de la haye

Les conférences internationales de La Haye, 1899 et 1907

c’est d’ailleurs un paradoxe de voir ces mouvements pacifistes qui en France sont très largement influencés par le mouvement chrétien-démocrate, avec le sillon de Marc Sangnier, et le maître d’œuvre de cette revue,  Willi Münzenberg, membre du parti communiste allemand, agent de l’internationale communiste, qui rompt avec Staline en 1938, ici aussi la date n’est pas innocente.

Les précurseurs

Pendant la première guerre mondiale des intellectuels comme Romain Rolland, Stéphan Zweig, Jean Giraudoux, et bien d’autres, envisagent déjà « le monde d’après » basé sur des valeurs visant à promouvoir une culture européenne ouverte et tolérante.

À certains égards on peut citer l’action de Annette Kolb, issue d’une famille franco-allemande et qui dénonce en 1915 la guerre comme « un chef-d’œuvre de la stupidité masculine ».

Le christianisme social qui porte ces intellectuels s’oppose clairement à ce petit groupe qui se réunità Zimmerwald du 5 au 8 septembre 1915, en présence de Lénine et de Trotsky. Si la déclaration de Zimmerwald est d’inspiration pacifiste, la position de Lénine entend « transformer la guerre impérialiste en guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs ».

D’autres mouvements pacifistes se développent, y compris en Angleterre où ils bénéficient d’ailleurs d’une certaine liberté d’expression. Robert Cécil membre du cabinet britannique, en charge du blocus, publie pourtant en temps de guerre un mémorandum intitulé : « propositions pour diminuer les chances de futures guerres ».

La société des nations et les accords de Locarno constituent dans une certaine mesure l’apogée des mouvements pacifistes qui vont militer dans diverses structures pour essayer de construire la paix, et au premier point la réconciliation franco-allemande. Dans les futurs collaborateurs de la revue de 1938, on trouve la plupart des grandes personnalités marquantes de l’entre-deux-guerres, comme Édouard Herriot, Léon Blum, Saint John perse, Paul Valéry, Élie Faure.

En Allemagne, au moment de la montée du nazisme, et jusqu’en 1933, une revue « Deutsche républik » alerte sur les dangers de l’idéologie hitlérienne.

Le temps de l’exil

L’auteur aborde dans cette première partie le contexte politique, marquée par la division des forces de gauche en Allemagne, qui conduit à l’arrivée de l’Hitler au pouvoir. Jusqu’en 1932, avant les élections législatives, plusieurs artistes et intellectuels comme Heinrich Mann, pressenti comme candidat à l’élection présidentielle d’ailleurs, lancent un « appel urgent pour la constitution d’un front ouvriers uni », avant les élections législatives du 31 juillet 1932.

La prise de pouvoir par Hitler implique pour de nombreux protagonistes allemands de prendre le chemin de l’exil. Toutefois Willi Münzemberg qui est toujours lié à l’internationale communiste continue son action de contre-propagande face à Goebbels.

Kolb, Eberhard, Deutschland, 1918-1933. Eine Geschichte der Weimarer Republik

Culture européenne Willy Münzenberg
Willy Münzenberg

Exilé en Suisse, Willi Münzemberg, qui commence à avoir des doutes sur la stratégie du Komintern, qui est encore, jusqu’au rapport Dimitrov, « classe contre classe », commence à développer un réseau autour de lui, en ayant comme but, et bien avant que cela ne devienne la ligne officielle de l’internationale communiste, un front uni contre le nazisme. Willi Münzemberg peut s’exiler en France, avec le soutien de nombreuses personnalités comme Henri Barbusse, mais aussi Léon Blum, Édouard Daladier, Pierre Cot, Édouard Herriot. Un réseau d’aide aux réfugiés allemands se met en place, tandis que Münzemberg constitue une maison d’édition à Paris, avec l’argent du parti communiste français.

Le but est de combattre sur le terrain de la propagande et des idées la propagande nazie. La première publication s’intitule d’ailleurs « le livre brun sur l’incendie du Reichstag », dans lequel on démontre la responsabilité des nazis dans l’incendie. Jusqu’en 1934, Münzemberg se révèle comme un redoutable organisateur, qui s’appuie sur des réseaux directement liés au Komintern dont il a été l’un des fondateurs en mars 1919. L’ouvrage de Annette Nogarède se révèle particulièrement intéressant à cet égard. On notera d’ailleurs avec quel aveuglement Staline a lui-même détruit une structure qui était pourtant porteuse de l’idéal de la révolution communiste mondiale.

Les 188 pages de cette première partie abordent donc les conditions qui ont pu conduire à la convergence de mouvements issus du christianisme social, de la social-démocratie, mais également du marxisme, pour constituer cette revue intellectuelle de haute tenue, qui cherche pendant deux ans à imaginer « un avenir « comme son nom l’indique, pour l’Europe. Ces théoriciens des années 20 et 30 ont assisté à la montée du totalitarisme de type fasciste, et plus précisément nazi, mais ils ont été exposés, pour certains de l’intérieur, à la construction du totalitarisme de type stalinien.

Il est minuit dans le siècle

La deuxième partie de l’ouvrage y est largement consacrée.

On différencie d’ailleurs très vite, même si cela ne semble plus très à la mode aujourd’hui, le socialisme voulu par les révolutionnaires d’octobre et le système mis en place par Staline. Münzemberg publie le 22 septembre 1939, après le pacte germano soviétique du 23 août, « le coup de poignard russe ».

Il convient d’en citer quelques lignes, tellement éclairantes, pour la suite.

« Les fronts se sont clarifiées. La paix et la liberté doive être défendue à contre Hitler et contre Staline, la victoire doit être remportée contre Hitler et contre Staline, et le nouveau parti unifié indépendant des ouvriers allemands doit se forger dans la lutte contre Hitler et contre Staline.

Pendant des années, une presse corrompue a jeté le soupçon sur des milliers d’ouvriers courageux et n’a cessé de répéter : avaler nuisibles, abat les traîtres. Aujourd’hui, des millions de personnes se lèvent, ils tendent le bras écrit, en désignant l’est, le traître, Staline, c’est toi. ».

L’analyse du totalitarisme apparaît en effet comme très complète, aussi bien sur l’approche économique, qui lui est spécifique, que la partie consacrée à la propagande, l’endoctrinement et la terreur.

Mise au pas de l’industrie, monopole de la propagande, et vase clos du système politique, écrit Richard Löwenthal. https://maitron.fr/spip.php?article216455

Comme dans la précédente partie, Annette Nogarède développe les événements de la période, notamment avec l’annexion des Sudètes ou le pacte germano soviétique à la lumière des réflexions des auteurs de la publication Die Kuzunft.

https://arcmc.hypotheses.org/les-poles-thematiques/circulations-migrations/projet-die-zukunft

On est d’ailleurs surpris par la lucidité dont peut faire preuve un Georges Duhamel qui envisage dans un article intitulé « le sort des vassaux ? » Les conséquences d’une conquête allemande pour la France. Il met en garde contre le pacifisme qui semble anesthésier une partie des élites françaises. Dans l’édition suédoise de la revue, Victor Vinde fait état de la sympathie que la Suède aurait ressentie pour l’Allemagne dans les années 20. Il en ressort de toutes ces prises de positions une appréciation réaliste de la nature agressive de la politique étrangère d’Hitler et les auteurs sont tous d’accord avec une politique de fermeté de la part des puissances occidentales afin de limiter l’expansionnisme des états totalitaires européens. On retrouve la même démarche à propos d’une éventuelle alliance avec l’Union soviétique. Et lorsque le pacte germano soviétique signée Staline est considérée comme responsable, puisque ce pacte de non agression laisse les mains libres à Hitler pour attaquer la Pologne.

La lucidité de Münzemberg surprend très largement, et on voit dans ses échanges dans une revue que l’on a pu découvrir à cette occasion, la barrière de la langue explique cette méconnaissance, que les bases intellectuelles d’un débat qui refuse à la fois, au lendemain de la guerre, l’alignement sur l’Union soviétique mais également la soumission aux États-Unis, bref une troisième voie, sont posées.

La revue disparaît en 1940, Münzemberg ressortissant allemand est emprisonné en France, mais il parvient semble-t-il à s’évader avec la complicité d’un agent du NKVD. Il est retrouvé mort, partiellement décomposé, une corde au cou, et l’enquête de gendarmerie conduite à un suicide.

Dans le contexte de l’époque, avec un Staline qui règle un certain nombre de comptes, jusqu’au Mexique, avec l’assassinat de Trotsky, on ne peut qu’avoir un certain nombre de doutes.

Inventer un avenir européen ?

Cet ouvrage se poursuit, après la disparition de la revue par une étude d’histoire intellectuelle sur les auteurs pendant la guerre, leur participation à la mise en place d’un nouvel ordre européen et mondial et leurs interventions dans un débat doctrinal sur les relations internationales.

Ces deux dernières parties s’inscrivent parfaitement dans le cadre de la question d’histoire contemporaine de l’agrégation interne, et seront traitées sur Clio prépas dans le cadre de fiches de lecture, appliquant les règles éditoriales des Clionautes en matière d’accompagnement aux préparations des concours.

On notera en conclusion partielle, la grande richesse documentaire de cette étude qui permet de découvrir une publication mal connue qui semble avoir réuni les grands esprits européens du XXe siècle.

Cela permet de s’interroger aujourd’hui sur le rôle de l’intellectuel dans l’histoire, sur sa responsabilité aussi, cette fois-ci devant l’histoire. Lorsqu’en France des revues comme « le débat » disparaissent, simplement parce que la production numérique agit comme un rouleau compresseur, on se prend à espérer que dans des situations de crise comme celle que nous traversons, de tels instruments puissent à nouveau émerger.

Lorsqu’il était minuit dans le siècle, ces femmes et ces hommes, venus de divers horizons idéologiques, savaient se retrouver, confronter leurs idées, échanger des points de vue.

Au moment où l’anathème, que l’on appelle cela « cancel culture », ou autre effet de mode venue d’outre-Atlantique, on se met à espérer en une pensée et en une culture européenne féconde, capable d’inventer un avenir, le nom de cette revue publiée entre 1938 et 1940.

La vie intellectuelle en France, 2 volumes, Seuil, 2016

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