Libres d’obéir : Un livre d’histoire qui fait polémique.

Le dernier livre de l’historien du nazisme Johann Chapoutot, « libres d’obéir” est sorti en librairie, le 9 janvier 2020. Publié dans la catégorie “essais” aux éditions Gallimard, c’est peu dire qu’il ne fait pas l’unanimité, ni dans dans les médias, ni sur les réseaux sociaux. C’est un essai et chacun, ma foi, a le droit d’en penser ce qu’il en veut. À cette heure, Johann Chapoutot doit être un auteur comblé : Son essai se vend comme des petits pains. Car, bien sûr, il ne viendrait à personne l’idée saugrenue de penser que tant d’avis autorisés et tranchés n’aient pas été précédés par l’achat – le vol pour les plus téméraires – et la lecture attentive de l’ouvrage à “la question”. Car on est comme ça chez nous, dans notre beau pays de France. Qu’on opine, qu’on rechigne ou qu’on incrimine, c’est toujours en connaissance de cause ! Comme les autres, comme tous les autres, je me suis donc résolu à acquérir les 142 pages sous couverture grise, afin de savoir de quoi il retournait exactement.

 

Classé dans la catégorie des essais, le livre de Johann Chapoutot aurait très bien pu être défini comme livre d’histoire ou bien encore comme biographie d’un nazi à la longue carrière, ce qui aurait supposé que l’auteur en modifiât la structure, pour lui donner cette forme particulière. Les polémiques proviennent du sous-titre “le management du nazisme à aujourd’hui”, un brin provocateur, et surtout de l’épilogue où notre historien pose un regard très critique sur notre époque. Par ailleurs, il se montre prudent et n’affirme à aucun moment que les nazis ont inventé le management moderne qui “ a une histoire qui commence bien avant le nazisme” (p.16), ni que celui-ci serait du nazisme adapté à la gestion de l’entreprise. Son propos était sans doute de souligner la part d’inhumanité qui peut exister dans la gestion de la “ressource humaine” dans certaines entreprises. C’est ce mélange des genres qui fait débat, et on en oublierait presque qu’il s’agit avant tout d’un ouvrage d’histoire écrit par un historien, – et non des moindres! – spécialiste de l’idéologie et de l’univers mental des nazis.

Le livre est divisé en 8 chapitres axés sur le parcours et la carrière exceptionnelle du S.S Reinhardt Höhn, non seulement pendant les 12 ans du 3ème Reich, mais plus encore après la guerre dans la RFA du « miracle allemand» , comme fondateur et directeur charismatique de l’école de management de Harz Harzburg fondé en 1956. R. Höhn est un exemple parmi d’autres de cette génération de diplômés à peine trentenaires formés dans les universités allemandes pendant la république de Weimar et qui mettent leurs compétences, leur talent et leur ambition dévorante au service du régime nazi, qui le leur rend bien, en entrant dans la SS. Plus que le parcours individuel de Höhn, c’est évidemment la pensée et les idées, replacées dans leur contexte historique, qui intéressent Johann Chapoutot.

Le chapitre 1, « penser l’administration du grand Reich », aborde en premier lieu la question des hommes et de l’effet de génération. Ces intellectuels SS destinés à penser l’organisation et la structure du futur « grand Reich germanique de mille ans », sont nés pour la plupart au tournant du 20ème siècle : ils n’ont pas fait la guerre 14-18 ; ils ont vécu une partie de leur jeunesse dans le chaos du début des années 20 et entrent sur le marché du travail dans une Allemagne ravagée par la crise de 29. L’adhésion au régime nazi constitue pour eux une planche de salut miraculeuse! R. Hohn et d’autres reçoivent pour mission de penser l’organisation et l’administration d’un espace vital destiné à s’étendre loin vers l’est ; penser le futur grand Reich dans la perspective du racisme biologique, c’est à dire dans toute sa radicalité. Et c’est là que se pose, selon J. Chapoutot la question de l’administration des hommes : comment dominer un espace promis à une extension considérable avec un nombre d’hommes qui ne croîtra pas dans la même proportion ?

Dans le chapitre 2 , «faut-il en finir avec l’État ?» et le chapitre 3, on imagine que l’auteur a sans doute pris un certain plaisir à battre en brêche l’idée communément admise qu’un régime totalitaire repose sur un renforcement considérable de l’état selon une structure hiérarchique et pyramidal, avec une chaîne de commandement rigide partant du chef tout-puissant au sommet. Ce qui a de qui surprendre le lecteur, «tant il va de soi qu’un totalitarisme présuppose, c’est apparemment l’évidence, un état totalitaire » (p.47). Il développe au contraire la thèse selon laquelle R. Höhn et ses camarades de la SS auraient poussé très loin la critique de l’état centralisé et de ses fonctionnaires, trop attachés à l’encre desséchée des lois et règlements, à un corps anémié en somme auquel il fallait insuffler un sang nouveau, germanique et pur, il va sans dire… De même, au rebours de l’image classique, le régime nazi se caractériserait par la multiplication des centres de pouvoir et de décision, la création d’agences spécialisées échappant au contrôle strict de l’état, dans une ambiance de compétition féroce entre des chefs désireux d’accroître leur fief : une polycratie.

Dans le chapitre 4, « manager et ménager la ressource humaine », J. Chapoutot aborde le coeur de son sujet, la « Menschenführung » : la direction des hommes en français, le « management » en anglais. Il analyse comment s’élabore sous le régime nazi une « ingénierie sociale, biologique et médicale» destiné à « mettre fin à la lutte des classes par l’unité de la race et par le travail commun au profit de l’Allemagne et de la communauté du peuple » (p.62). Il s’agit que l’homme germanique qui n’existe que par et pour la communauté de race puisse développer de façon optimale sa force créatrice et de travail et de ce point de vue la contrainte ne peut suffire, il faut aussi chercher à obtenir le consentement, voire l’adhésion, du travailleur par une politique innovante au sein des entreprises qui, « librement », donnera le meilleur de lui-même. J. Chapoutot étaye son raisonnement par une série d’exemples concrets très intéressants, notamment sur la politique des loisirs (KDF : la force par la joie) assez éloignée dans ses fins de celle mise en place par le Front populaire en 1936…

Les chapitres 5, 6, 7 et 8 traitent de la reconversion et de la carrière exceptionnelle de l’ancien SS R. Höhn après 1945, au sein de la RFA. Celui-ci, après quelques années de « purgatoire » devient en 1956 le fondateur et directeur de l’Akademie fur Führungskrafte qui fut le principal centre de formation au management des cadres de l’Allemagne de l’ouest. Directeur, professeur, auteur de livres et manuels, R. Höhn est un travailleur acharné,infatigable et devient une personnalité respectée par les élites de son pays. Au fil des pages, on s’aperçoit que dans une Allemagne de l’ouest à reconstruire de fond en  comble, il n’était pas très compliqué pour un ancien SS, pour peu qu’il n’ait pas trop de sang sur les mains et qu’il accepte les nouvelles règles du jeu, de retrouver une place de choix dans la société ouest-allemande. Bênie soit la guerre froide ! Après tout, un SS était par définition un anti-communiste, donc un anti-soviétique dont les compétences devaient être mises à profit!

Le chapitre 6, « l’art de la guerre », est consacré à l’analyse d’une autre passion de R. Höhn, l’histoire militaire sur laquelle il a publié plusieurs ouvrages. J. Chapoutot s’intéresse particulièrement aux thèses du réformateur de l’armée prussienne suite au désastre de 1806, Scharnhorst, sur lequel R. Höhn a publié un ouvrage en 1952. Selon l’auteur, et sa démonstration nous semble convaincante, les méthodes de management de Höhn seraient une adaptation à la « guerre économique » des principes de commandement militaire prônés par Scharnhorst. Celui-ci considérait que l’efficacité militaire devait reposer sur l’officier de terrain, à qui l’État-major ordonnait une mission précise en le laissant libre des moyens pour atteindre l’objectif défini par le commandement supérieur : il était ainsi libre d’obéir, le succès ou l’échec reposant ainsi uniquement sur ses épaules. Dans le chapitre 7, Chapoutot décrit commment cette méthode a été adaptée par Höhn au management dans l’entreprise (schématiquement, le cadre est l’équivalent de l’officier sur le terrain et reçoit son ordre de mission  par l’état-major/ direction) et quel succès elle a rencontré en Allemagne jusqu’aux années 70, non seulement au sein des entreprises privées qui font appel à ses services mais aussi dans l’administration publique et l’armée. Le chapitre 8, « le crépuscule d’un dieu », nous conduit aux années 70/80 : le contexte politique, économique et culturel change en RFA et l’homme, son passé et ses méthodes sont soumis à la critique. C’est un crépuscule interminable, une fin de vie en pente douce, puisque Höhn continue à publier longtemps et meurt  à 96 ans.

Libres d’obéir de J. Chapoutot est donc un livre d’histoire « décapant » dont je recommande la lecture. C’est un livre court qui peut être lu en un week-end mais qui requiert une attention soutenue. L’auteur est un esprit brillant et il s’agit de suivre le fil de son raisonnement…