Comprendre le nazisme. Cette affirmation définitive parait clore un débat pluri-décennal sur un thème ayant enfanté des milliers d’ouvrages. Johann Chapoutot ne prétend pas mettre un point final à la compréhension du phénomène nazi mais apporter sa pierre à l’édifice, il souhaitait d’ailleurs ponctuer son titre d’un point d’interrogation mais l’éditeur en a décidé autrement. Il choisit de rassembler dans un ouvrage de synthèse réflexions et pensées distillées au cours d’entretiens radiophoniques, de conférences, d’interviews pour la presse écrite.

Une fois la lecture achevée, domine l’impression d’avoir été plongé dans la fabrique du nazisme, dans sa construction intellectuelle au-delà de la partie émergée de l’iceberg national-socialiste symbolisée par « Mein Kampf », Hitler, la guerre, les crimes. Le nazisme fut à la fois un projet et un rejet élaborés sur une lecture raciale et biologique de l’histoire aboutissant à une vision du monde « fabriquée », mise en musique par des centaines de juristes, de médecins, de biologistes, d’économistes dont les écrits irriguèrent la volksgemeinschaft ou ethno-communauté germano-nordique.

Longtemps désignés comme des barbares, des brutes assoiffées de sang, des malades mentaux, ces artisans du nazisme étaient avant tout des hommes et des femmes, et pour nombre d’entre eux diplômés, cultivés, père et mère de famille. Ils étaient aussi, pour reprendre les mots de l’auteur, « de leur temps, de leur époque ». Les idées qu’ils professaient n’avaient pour l’essentiel rien d’original ; le racisme, le darwinisme social, le colonialisme, l’eugénisme ou encore l’antisémitisme nourrissaient une partie des réflexions intellectuelles depuis le milieu du XIXème siècle. L’apport nazi tient plus à la synthèse de ces théories, à une lecture biologisée intégrale du passé, du présent et du futur associées à une volonté d’agir rapidement.

Lecture d’abord d’un passé lointain où la race germano-nordique fut à l’origine de toute civilisation, la grecque, la romaine, bâties par ces Germains, qui, migrants d’un autre temps, sublimèrent leurs qualités intrinsèques pour donner naissance dans ces contrées baignées par la Méditerranée aux berceaux de la civilisation occidentale. Cette antiquité chérie eut à subir les assauts d’idées universalistes telles que le christianisme ou encore le droit romain tardif niant la supériorité de cette race et ses qualités, visant à la reconnaissance d’une humanité unique et par la même, travaillant à éradiquer la race germanique et ses bienfaits. Cette vision belliciste et biologique de l’histoire, d’une guerre des races au cours de laquelle les Germains, luttant pour leur survie, durent affronter un adversaire sans merci, scande le récit nazi de l’histoire. Cette lutte continue contre les universalismes de tous poils, symbolisés plus tard par les idéaux de la révolution française, aboutit à une aliénation de la race nordique. Plus récemment, lors de la première guerre mondiale, la lutte pour la survie culmina avec la volonté de destruction de leur race symbolisée par le blocus responsable de la mort de centaines de milliers d’Allemands.

Ce dernier avatar de la lutte historique explique le sentiment d’urgence que ressentirent les Nazis et celui du moment venu d’un combat définitif pour la survie ou la mort. Il s’agissait, aujourd’hui et dans le futur, de renforcer la race en favorisant sa reproduction et donc la natalité mais aussi en éliminant les imparfaits, les improductifs par une politique eugéniste. Ce renforcement de la race passait aussi par une législation et des normes qui lui étaient favorables ; la norme devait exister pour le bien de la race. Cela signifiait le rejet de tout ce qui avait aliéné, au sens de rendre autre, la race nordique : le droit écrit, le christianisme, la fraternité, l’égalité pour que la race puisse redevenir ce qu’elle fut mille ans plus tôt. Ce rebond racial, cette révolution au sens copernicien du terme, passait par une expansion territoriale nécessaire à la survie, par une colonisation et l’acquisition d’un lebensraum, terme de biologie évoquant le biotope d’une espèce animale. L’ensemble de ce discours sur passé, présent et futur supposait une guerre biologique, pouvait justifier toutes les violences au nom de la survie et aboutir à la disparition des races ennemies et l’érection d’un Reich de mille ans.

Comprendre le nazisme. Complexe, le sujet est labouré depuis des décennies et le sera encore par de nouvelles lectures, de nouveaux points de vue et questionnements néanmoins l’idée de rassembler, de regrouper en un recueil les idées phares d’un des principaux historiens du nazisme permet de poser un jalon important sur le chemin de cette compréhension.