Jean-Marc Moriceau et Philippe Madelyne (direction)

Repenser le sauvage grâce au retour du loup, les sciences humaines interpellées

Édition bibliothèque du pôle rural, Numéro hors série des presses universitaires de Caen septembre 2010.

Jean-Marc Moriceau est connu des lecteurs de la Cliothèque pour avoir écrit à deux reprises une histoire du loup en France.

http://www.clio-cr.clionautes.org/spip.php?article1827

http://www.clio-cr.clionautes.org/spip.php?article1981

http://www.clio-cr.clionautes.org/spip.php?article1787

http://www.clio-cr.clionautes.org/spip.php?article2092

Il présente ainsi les relations ambivalentes de l’homme et du loup dans l’histoire et plus précisément à l’époque moderne jusqu’à la disparition du dernier loup en France aux alentours des années 1920.

Cet ouvrage réunit les travaux de plusieurs intervenants lors d’un colloque organisé par Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline qui associe plusieurs approches très différentes des relations particulières de l’homme et du loup dans l’espace rural.

La première partie est consacrée à l’approche en construction des relations entre le loup et l’homme tandis que la seconde partie est consacrée aux types de relations, aux empreintes respectives que le canidé et l’Homo sapiens ont pu entretenir lors de leur longue histoire, Car les deux sous espèces sont finalement assez proches, sans doute par certains des aspects de leur comportement, encore que l’on pourrait parfois s’interroger, mais surtout du point de vue de leur sociabilité et de leur rôle de prédateur tout au sommet de la chaîne alimentaire.

La troisième partie est consacrée à une réflexion sur cette relation entre animaux sauvages, animaux nuisibles, avec une étude par différents auteurs de cette notion.

Comment par exemple définir cette notion d’animal nuisible, ou comment mettre de l’ordre en instituant la marginalité ?
Enfin, dans la quatrième partie il est question du passage du réel fantastique avec un certain nombre de communications consacrées à des animaux prédateurs extraordinaires comme le dragon de La Fontaine de Vaucluse.

L’ouvrage est donc une succession de communications remarquablement présentée par les presses universitaires de Caen qui ont réussi un remarquable travail éditorial. Le livre est relié, présenté avec des illustrations en couleurs d’excellente facture.

Parmi les communications qui ont retenu notre attention on insistera tout particulièrement, parce que les échanges lors des rendez-vous de l’histoire de Blois avec Jean-Marc Moriceau auront été extrêmement fructueux, sur sa communication consacrée à la dangerosité du loup sur l’homme, et à cette enquête menée à l’échelle de la France du 16e au XXe siècle,
Le loup revient dans l’actualité avec sa réapparition attestée en France à partir des Alpes italiennes en 2002, Entre temps, le loup a été plutôt présenté, dès lors qu’il ne constituait plus un danger réel, comme finalement une victime.

Les attaques niées

Pourtant, dans le monde rural, dans les témoignages de l’histoire orale qui ont été recueillis à maintes reprises, le loup représente bien le prédateur dangereux, surtout lorsqu’il devient loup anthropophage.
La question du mangeur d’homme est régulièrement posée même si, les courants naturalistes, on peut difficilement utiliser pour ce qui le concerne le qualificatif d’écologistes, ont voulu tordre le cou à la « prétendue légende » du loup qui attaque les bergers et la chèvre de Monsieur Seguin.
Bien au contraire, et pendant très longtemps, les témoignages recueillis par les historiens ont été niés, attribué à des superstitions, et bien souvent les attaques de troupeaux attribuées à des chiens errants.

La communication de Jean-Marc Moriceau est remarquablement illustrée par toute une série de cartes notamment qui montrent le nombre de victimes recensées, et notamment la répartition des attaques. Ces cartes montrent une répartition des victimes qui n’a rien de spécialement étonnant, ce sont les régions boisées du territoire national qui abritent le maximum de loup et ce sont dans ces régions là que leurs victimes sont les plus nombreuses notamment autour de l’Île-de-France et dans ce qu’on appelle aujourd’hui la diagonale du vide plutôt la diagonale du loup.
Les cas d’agression sont recensés avec effectivement des chiffres qui varie entrent 1578 et 1887 entre 25 et six attaques enregistrées. Sous le règne de Louis XIV, les attaques de loups restent extrêmement minoritaires alors qu’elles ont tendance à connaître un pic pendant le règne de Louis XV, marqué il est vrai par la bête du Gévaudan.
Pourtant cet épisode n’est pas plus grave statistiquement que les attaques intervenues dans d’autres périodes 144 attaques en 1746 jusqu’en 1750 et 130 entre 1751 et 1755.

Au loup victime

Par contre, l’affaire du Gévaudan est la dernière du genre. Passé 1770 la chute des attaques est marquées et c’est seulement lors de la de la seconde décennie du XIXe siècle, dans certaines régions, que la menace ressurgit.
Après 1820 le risque n’est plus qu’anecdotique et laisse la place à celui des animaux enragés.
Les attaques de loup sont caractéristiques, de la perception que les habitants de ce monde rural avaient de ce prédateur. L’ordinaire qui ne s’en prend au bétail est appelé loup, simplement ? Celui qui attaque l’homme, le mangeur d’homme, le loup anthropophage est lui qualifié de bête. La bête du Gâtinais, un siècle avant celle du Gévaudan a été particulièrement médiatisée.
Les agressions sont au nombre de 70 sur plusieurs mois, voire sur plusieurs années et la qualification de bête l’emporte dans le discours sans occulter l’animal lui même lorsque l’examen du prédateur abattu permet de parler de gros et puissant loup, dans les entrailles duquel on trouve comme en 1748 de la chair humaine.
Ces témoignages sont dans la plupart des cas parfaitement dignes de foi, comme l’affirme Jean-Marc Moriceau.
Les curés des paroisses qui enregistrent les décès des victimes de ces attaques sont en fait des officiers d’État civil, et ils remplissent leurs fonctions de façon assez sérieuse. À partir de 1667 avec le renforcement du pouvoir royal, ce sont des officiers, baillis et sénéchaux qui viennent réaliser les constats. De ce point de vue là la réalité des attaques ne fait qu’on le veuille ou non aucun doute, même si cela doit déplaire à des naturalistes.

Au final, les réalités les attaques de prédateurs sont donc avérées. Statistiquement elles ne vont pas peser très lourd par rapport aux autres facteurs de mortalité. On considère par exemple qu’entre 1691 et 1720 il y a eu 446 victimes recensées ce qui somme toute est assez minime. Il y a eu des pics comme l’année 1718 avec 118 attaques, mais au-delà de ces quelques chiffres, c’est surtout la mémoire de ces drames transmise par les témoins des agressions ou par les blessés qui ont survécu, qui a surtout marqué les esprits.
Les prestations du mangeur d’hommes ne sont plus que de mauvais souvenirs de la fin de l’ancien régime, en dehors de quelques secteurs résiduels comme les Cévennes ou la Bourgogne qui ont eu à connaître des attaques sporadiques jusque vers 1820.

Le gentil loup et le méchant Moriceau

Dans une autre communication, le sociologue Antoine Doré apporte un éclairage particulier sur le rapport très spécifique de l’histoire des « méchants loups » dans leur relation avec les hommes.
Dans plusieurs sources destinées au grand public, dès lors que le loup était totalement absent du territoire national, on retrouve cette appréciation d’un loup dont la peur est totalement injustifiée, fantasmatique, infondée comme le disent certaines sources. En 1995 dans « terre sauvage », on parle de cette image du loup féroce qui n’aurait pas été confirmée dans toute l’histoire de l’humanité. Les naturalistes européens, comme Robert Ménard finissent également par écrire « on peut finalement douter que le loup ait jamais mangé des hommes, malgré tous les récits anciens.»
Pourtant certains de ces naturalistes comme Geneviève Carbone finissent par écrire : « longtemps nié farouchement par les défenseurs du loup, des cas de prédation ou de tentatives d’agression du loup sur l’homme sont aujourd’hui authentifiées. Il était temps !
la réflexion du sociologue qui s’appuie sur des entretiens qu’il a conduits sur le terrain est de prendre en compte cette dimension de l’intervention de l’opinion publique dans le débat et la façon dont les pouvoirs publics réagissent à la formation de cette opinion publique.
Contrairement à l’ours, qui a pu être considéré comme un sympathique nounours, sauf par les bergers, la mémoire collective considère toujours le loup comme un animal dont il est plutôt recommandé de se méfier. De ce point de vue là on voit bien la trace encore présente de cet imaginaire collectif.

L’historien a pu, au bout du compte réactiver un problème en suspens, et c’est tout le mérite de Jean-Marc Moriceau d’avoir apporté, sans aucun angélisme bucolique rural, un éclairage scientifique sur cette question. Elle peut aussi apporter au bout du compte des éléments permettant de fonder une politique en la matière. D’après le sociologue, la publication du livre de Jean-Marc Moriceau a suscité une terrible polémique. L’historien, à) son corps défendant, a été considéré par les défenseurs des loups, comme un partisan de son extermination et surtout comme un adversaire de sa réintroduction.

Le loup satanique

On ne que découvrir avec un immense intérêt, même si la richesse des propos ne permettent pas d’en rendre compte in-extenso, cette somme de réflexions qui nous interpelle.
Le travail du pôle rural de l’Université de Caen que dirige Jean-Marc Moriceau est sans aucun doute indispensable, et pas seulement pour les amateurs d’histoire. Cette réflexion scientifique sur le rapport entre homme et nature, entre sociétés humaines et espèces animales n’a rien d’anodin. Comme cela a été dit plus haut, ce travail de recherche permet de définir ce qui serait dans un avenir très proche une politique publique visant à refonder les relations entre l’homme et la nature sauvage.
Le travail de l’historien, surtout s’il est accompagné par celui des sociologues, des naturalistes, mais bien de resituer dans le temps, sans oublier l’espace des géographes, les fondamentaux de ce commerce entre le loup et l’homme. L’homme et le loup, tous deux prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire, ont longtemps été très proches. Le risque des réintroductions de grands prédateurs, comme l’ours ou le loup, réside dans la vision idéalisée d’une nature qui serait fondamentalement bonne, et à laquelle les hommes, considérés comme des intrus devraient se soumettre. On imagine bien les dérives auxquelles se cette logique peut conduire.
Le loup reste porteur dans notre imaginaire occidental d’une image satanique, contrairement à ce que l’on peut trouver dans d’autres cultures évoquées dans cet ouvrage. On pense notamment à cet article traitant de l’approche ethno-éthologique de Nicolas Lescureux des relations entre les kirghizes et les loups de Nicolas Lescureux. Il semblerait, d’après les études collationnées par ce chercheur que la longue coexistence des peuples kirghizes avec les loups et finit par conduire à une cohabitation plutôt pacifique. Il est vrai que les loups, en Italie, en Pologne et en Espagne, savait parfaitement s’adapter aux activités humaines qui se déroulaient à proximité de leur territoire et aux infrastructures qui en sont issues. Pour les kirghizes, la frontière entre l’homme et l’animal est assez perméable. Dans la mythologie des différents peuples kirghizes, la maternité d’un humain par un animal est assez fréquente. Il ne s’agit pas simplement de l’allaitement par une louve de Romulus et de Remus, mais bien de la transmission de trait de l’animal à l’homme qui en est issu. Le monde animal n’est pas exclu du monde humain dans la cosmologie et le quotidien des kirghizes. Mais si l’animal est présent dans l’homme, l’inverse se vérifie également lorsque les populations prêtent à l’animal des capacités « humaines ». Les animaux se voient dotés d’une âme, considérés comme des êtres intelligents, conscients, bref des sujets à part entière, avec lesquels les humains peuvent interagir.
Pour les kirghizes, le loup et doté de nombreuses qualités, notamment celle d’être un chasseur efficace, ce qui finalement le rapproche de l’idéal des hommes, capables de nourrir leur famille. Et c’est justement dans cette admiration, que se noue la relation de combat entre l’homme et le loup. Le loup est un ennemi des troupeaux, et même s’il joue un rôle sanitaire, en éliminant les animaux malades ou en dévorant les charognes, ce qui évite la propagation des maladies, il est un adversaire que l’on se doit de combattre.

Le loup et le taureau

Prêter au loup des qualités intrinsèques, et même des sentiments « humains », notamment la vengeance, comme le font les kirghizes, présente une certaine similitude avec la relation ambivalente qui se noue en Espagne, autre terre de loups, entre éleveurs et taureaux de combat. L’un et l’autre cohabitent sur un territoire, même si le taureau de combat animal sauvage, conservé plutôt qu’élevé pour le combat dans l’arène, dépend au final de l’homme pour sa survie en tant qu’espèce. Mais est-ce que ce n’est pas déjà le cas du loup et de l’ours ?
Certes, il existe plus d’étendues naturelles, où pouvaient s’ébattre librement ses grands troupeaux d’aurochs, ancêtres présumés des taureaux de combat de race espagnole. Ces espaces existaient encore au XVIe siècle. Et c’est bien la codification du combat dans l’arène qui a permis de préserver de la disparition une espèce animale spécifique.
Faudrait-il introduire les combats de bestiaires, comme dans la Rome antique, lorsque des gladiateurs spécialisés affrontaient des bêtes sauvages ? Peut-être qu’à ce moment-là, un affrontement ritualisé et codifié, comme dans la tauromachie espagnole, permettrait d’assurer une forme de cohabitation entre les grands prédateurs et les hommes. Il est évident que ce que l’on appelle le progrès a fini par distendre les liens entre les hommes et la nature sauvage, et celle-ci, idéalisée par ceux qui voudraient la figer, finit par se rappeler à notre bon souvenir.

© Bruno Modica