Romain Tiquet est docteur en histoire de l’université Humboldt de Berlin.

L’ouvrage est issu de sa thèse s’inscrit dans les recherches actuelles sur l’usage de la violence en situation coloniale, l’auteur axe son analyse sur l’histoire sociale des travailleurs et de ceux qui les emploient à partir des sources administratives, de la presse et aussi de quelques témoignages oraux.

Il traite du travail forcé au ras des chantiers sans pour autant que soit négligés les aspects politiques et réglementaires.

La préface d’Alexander Keese de l’université de Genève situe le travail de Romain Tiquet, en montre l’intérêt, la nouveauté des questions traitées et ne peut que donner envie de lire le livre.

En six chapitres l’étude part de l’étude de deux situations de travail forcé : les routes et les plantations de sisal puis analyse la collaboration des chefs de canton et les résistances des populations. Les deux derniers chapitres traitent des « tirailleurs-la-pelle » et de la mobilisation de la main-d’œuvre au lendemain de l’indépendance.

L’introduction est déjà pleine d’informations, l’auteur situe son sujet sans le temps : du plan Sarrault des grands travaux en AOF, dans l’idéologie du travail obligation morale et sociale à la décennie qui suit l’indépendance. Sur le plan géographique il explicite son choix de se limiter au Sénégal et au plan théorique il réfléchit sur le concept flou et fluctuant de travail forcé : rôle du code de l’indigénat, utilisation des recrutements militaires dans un contexte international de contestation (conférence de Genève en 1926) et d’évolution de l’attitude française au cours du XXe siècle.

L’auteur justifie son travail en réponse à quelques réactions : « mais ce sujet a déjà été traité ». Notamment il montre l’intérêt de la microhistoire qui permet d’analyser l’écart entre normes administratives et pratiques locales, de même qu’il justifie de pousser son étude jusqu’à 1970 et présente ses sources

La route. Travail prestataire et main-d’œuvre pénale sur les chantiers routiers au Sénégal

La route est un moyen de contrôler l’espace colonisé, développée à partir de 1920 c’est aussi un moyen d’affirmation du pouvoir colonial par l’obligation du travail, comme impôt en nature ou par l’usage de la main-d’œuvre pénale dont l’étude est le point central de ce chapitre.
Après avoir analysé les justificatifs de l’administration pour légitimer le travail forcé comme devoir moral en référence à la corvée médiévale l’auteur en précise la réglementation qui n’a pas empêché les abus sur les chantiers routiers. Il montre comment et pourquoi la tentative de réforme du Front populaire a échoué. Il analyse un cas en détail : la route Tobor-Ziguinchor en Casamance, exemple d’autant plus intéressant que la population locale était plutôt hostile et difficile à administrer1 et qui rend bien compte de ce que l’auteur nomme les « contingences locales » (autorité d’un chef de cercle, croyances locales, conditions géographiques).

L’auteur développe ensuite les camps pénaux ou l’utilisation des prisonniers comme main-d’œuvre itinérantes sur les chantiers.

La plantation de sisal. Entreprises privées, effort de guerre et migrations forcées

Cette culture qui se développe après 1919 dans des zones peu peuplées pose ainsi le problème de la main-d’œuvre. Son développement sans les Années 30 entre pour les paysans africains en concurrence avec l’arachide plus rémunératrice. C’est donc l’état colonial qui va intervenir pour fournir aux entrepreneurs la main-d’œuvre nécessaire malgré les pressions de la Convention de Genève. Ce sont les Offices du travail, créés en 1926 qui organisent le recrutement y compris des déplacements de populations comme en 1940 le recrutement de 200 travailleurs en Côte d’Ivoire pour les plantations de Ouassadou et Kolda2, situation renforcée pour faire face à l’effort de guerre.
Après le recrutement étudié en détail l’auteur décrit la vie quotidienne sur les sisaleraies : bas salaires, non-respect de la législation du travail, conditions de ce travail, sanctions.

Les chefs. Le commandement indigène, courroie de transmission de l’économie politique coloniale

Dans ce chapitre est étudié le rôle des chefs de canton3, leur rôle important dans la mise en place du travail forcé de l’action de Willam Ponty aux évolutions des Années 30. L’auteur aborde les abus à travers la presse et les plaintes des administrés comme dans deux exemples  en Casamance : Arfang Bessire Sonko dont il évoque aussi l’action dans le développement de la scolarisation4 et l’affaire Boka Bâ dans les Kalounayes5 et un exemple dans la région de Diourbel.

Résistances. Entre refus, adaptation et négociation : réactions quotidiennes au travail forcé

Les résistances mises en avant sont celles qui ont pu être observées sur les chantiers routiers, étudiés au chapitre 1, résistances au quotidien, loin de la naissance des syndicats et mouvements politiques dakarois.

L’auteur décrit les formes de contestations : refus, fuites, blessures volontaires qui ont entraînées des adaptations et des reformulations de l’action de l’administration coloniale, il en analyse les rapports qu’il met en regard des lettres des prisonniers des chantiers pénaux. Suit une réflexion sur les rapports complexes de pouvoir.

La deuxième portion du contingent. « Tirailleurs-le-pelle », un réservoir de main-d’œuvre au statut ambiguë

Dans ce cinquième chapitre il est question d’une réalité surprenante, l’utilisation des tirailleurs en surnombre utilisés comme main-d’œuvre d’où leur surnom de « Tirailleurs-la-pelle » ou « tirailleurs-lapins » qui entre les deux guerres ont été recrutés au profit d’entrepreneurs civils. Après un tour d’horizon de la réglementation face à la Convention de Genève, l’auteur aborde leur utilisation pour la construction du chemin de fer Dakar-Niger (1926-1942) puis les évolutions pendant et après la guerre (construction de l’aéroport de Dakar, aménagements du fleuve Sénégal). Sont décrites les formes de travail et de cantonnement et les réactions des recrues qui ne bénéficient pas du prestige du statut militaire.

Devoir de travail. Mobiliser la main-d’œuvre pour la construction nationale

Ce dernier chapitre est consacré aux premières années du Sénégal indépendant, quand sont mis en place la planification du développement, l’animation rurale de Senghor et Dia. L’auteur considère qu’il y a en quelque sorte une continuité dans les discours de mobilisation de la main-d’œuvre et dans la méfiance des populations sans pour autant ne pas reconnaître les éléments de rupture. Il analyse la doctrine économique et sociale et le concept d’investissement humain de Mamadou Dia pour mobiliser les paysans considérés comme les oubliés du système colonial sans toutefois convaincre les principaux intéressés. L’étude porte sur le programme d’animation rurale, sur les chantiers de réhabilitation des voies de communication en faisant appel à l’esprit communautaire et à la mobilisation de la jeunesse par le service civique que l’auteur qualifie d’utopie en s’appuyant sur l’exemple du chantier-école de Savoigne6.

Cette thèse resitue le travail forcé dans un contexte qui n’a sans doute pas été aussi dévastateur que dans d’autres régions d’Afrique. Il répond à son questionnement : « comment le travail forcé a modelé les représentations, les discours et les pratiques de mise au travail après l’abolition théorique de la contrainte en 1946, et ce, au-delà même de l’indépendance du Sénégal ? »7

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1Voir sur ce sujet la thèse de Philippe Méguelle, Chefferie coloniale et égalitarisme diola – Les difficultés de la politique indigène de la France en Basse-Casamance (Sénégal), 1828-1923, Ed L’Harmattan, collection Etudes Africaines, 2013 recension dans la cliothèque

2En Moyenne Casamance

3Sur ce sujet voir la thèse de Philippe Méguelle

4Un collège, le CEM ABS porte son nom dans la ville de Bignona (Casamance)

5En Casamance, au sud de la ville de Bignona

6Dans la région de Thiès

7p. 36