Agrégé et docteur en histoire, Fabrice Grenard est aujourd’hui directeur historique de la Fondation de la Résistance. Auteur d’une thèse sur le marché noir publiée en 2008, il a poursuivi ses recherches dans le même domaine en publiant en 2012 Les scandales du ravitaillement. Entre temps il avait abordé ses travaux sur la Résistance par la question mal connue des « maquis noirs » et des « faux maquis ». Il les poursuivit en 2014 en proposant une biographie du très célèbre et très contesté chef de maquis Georges Guingouin. Le compte rendu que faisait la Cliothèque de cet ouvrage estimait qu’il apportait beaucoup de neuf et levait de nombreuses idées reçues. Par une étude scientifique rigoureuse (utilisation des archives, confrontation des sources, contextualisation), le livre nuançait les éléments qui avaient contribué à l’édification de la « légende dorée » du « premier maquisard de France » tout en écartant totalement les accusations qui avait permis de construire une « légende noire ». Le livre de Fabrice Grenard faisait de Georges Guingouin un objet d’histoire.

Les difficiles relations de l’histoire et de la mémoire

Pour cette raison même, le livre fut bien accueilli par la communauté académique, mais sa parution déclencha les vives critiques des tenants d’une mémoire sélective et d’une histoire mythifiée et suscita quelques polémiques. L’auteur a donc tenu, en avant-propos de cette nouvelle édition, à faire le point sur les questions que posent l’approche scientifique de l’histoire de la Résistance et plus globalement sur les difficiles et complexes relations de l‘histoire et de la mémoire. Sinon, pour l’essentiel cette nouvelle édition reste dans ses grandes lignes conforme à la première, en intégrant néanmoins quelques corrections et suggestions, ainsi que quelques témoignages obtenus après la parution du livre, en particulier celui de Louis Gendillou, ancien élève et premier compagnon de Guingouin, rencontré par l’auteur en juin 2015, quelques semaines avant son décès.

Le bulletin des Amis du Musée de la Résistance de Limoges, association fondée par Guinguoin en 1987, publié au début de 2015, contenait des articles dressant un réquisitoire contre le livre de Fabrice Grenard « et croyant déceler chez son auteur certaines motivations sous-jacentes, notamment celles de vouloir attaquer la Résistance en cherchant à minorer son rôle ». Les deux articles les plus virulents émanaient d’auteurs qui avaient connu et côtoyé Guingouin. Aucune erreur n’était soulignée, aucun argument n’était avancé. C’est la démarche d’une histoire scientifique qui était refusée, accusée de ne pas rendre compte de l’humain. Le qualificatif de « légende du maquis » attribué à Guingouin n’était pas compris. Alors que c’était plutôt une façon de lui rendre hommage, reproche était fait à l’auteur de soupçonner Guingouin d’affabulations qu’il convenait de démonter !

Pour une histoire apaisée de la Résistance

Fabrice Grenard rappelle que de nombreux récits magnifiés et des reconstructions mémorielles se sont présentés dans les années d’après-guerre, comme des éléments d’une histoire de la Résistance. Cette mémoire ne peut tenir lieu d’histoire. Une démarche critique et analytique est nécessaire, certes plus impersonnelle, mais plus attachée à établir la rigueur des faits. « Et si le devoir de mémoire est nécessaire pour transmettre le souvenir aux générations futures, l’écriture de l’histoire reste quant à elle le meilleur rempart contre toute démarche révisionniste dès lors qu’elle permet d’établir la rigueur des faits. »

Guinguoin était devenu un enjeu de mémoire et la mémoire elle-même est devenue un objet d’histoire. Les recherches de Fabrice Grenard ont permis de nuancer la présentation de Guinguoin comme éternel rebelle à l’appareil du parti communiste, en montrant qu’il avait eu une jeunesse stalinienne, qu’il avait soutenu le pacte germano-soviétique, qu’il avait publié jusqu’en 1941 des tracts et des textes antigaullistes, en accord avec la ligne de Moscou et du Komintern qui dénonçait la guerre comme « impérialiste ». Sur un autre plan, Fabrice Grenard est conduit par ses recherches à nuancer le rôle de l’efficacité militaire du maquis de Guinguoin.

Fabrice Grenard expose en quelques lignes les difficultés qu’il y a à faire de la Résistance un objet d’histoire « Tout l’enjeu consiste à trouver un juste équilibre entre l’écriture d’une histoire qui serait à la fois rigoureuse, qui ne cacherait pas les dimensions les moins nobles du phénomène (…), soumettrait à la critique la portée des actions menées par les résistants (notamment les actions militaires) sans pour autant dénaturer un engagement dont la dimension héroïque mérite tous les hommages. » Il affirme que la recherche de cet équilibre a été le cœur de sa démarche. Le compte-rendu que nous lui avions consacré montre qu’il y est parvenu.

Joël Drogland