Avec ceux du Premier Empire, les maréchaux du Troisième Reich sont surement ceux qui font l’objet du plus grand nombre d’ouvrages. Pourtant, force est de constater, que ce sont souvent les mêmes (Rommel, Manstein..) qui reviennent. Laurent Schang vient donc combler un vide en s’intéressant à l’un des plus importants, mais pourtant des moins connus, le maréchal von Rundstedt ;

Celui-ci incarne l’archétype de l’officier prussien, issu d’une famille de militaires, il entame sa carrière d’officier d’état-major sous Guillaume II. Il  la poursuit sous la république de Weimar  et fait partie des rares officiers à qui Hitler accorda sa confiance de 1939 à 1945. Lors de chacune des campagnes Von Rundstedt est à la tête d’un groupe d’armées, parfois démis, mais toujours avec précaution et pour être aussitôt  rappelé par Hitler.

Un modèle d’officier d’état-major

Fils d’un officier de hussards, Gerd Von Rundstedt, comme son frère Udo, entre dans le corps des cadets d’Oranienstein en 1888 avant de réussir à intégrer le corps des cadets royaux de Gross-Lichterfelde en 1890 à l’âge de 15 ans. Sa carrière militaire à proprement parler commence en 1892 avec son arrivée au 83° régiment d’infanterie.

Bien noté par ses supérieurs, occupant surtout des fonctions administratives, il prépare le concours d’entrée à l’École de Guerre de Berlin où il entre  en 1903. A l’issue de celle-ci, ses bons résultats lui permettent d’intégrer le grand état-major général en 1907. Dès lors il va occuper principalement des fonctions d’état-major dans lesquelles il fait preuve d’une redoutable efficacité.

Il entame la Grande Guerre comme chef des opérations de la 22° division d’infanterie de réserve qui combat autour d’Amiens et sur la Marne. A partir d’avril 1915, il rejoint l’état-major de la 86° division d’infanterie engagée sur le front russe. Il reste ensuite sur le front oriental et intègre en 1916 l’état-major du 25° corps de réserve dont il assure même le commandement par intérim durant quelques semaines. Ce qui va se révéler être une de ses rares périodes de commandement opérationnel au front. Il revient à l’ouest en juillet 1918, toujours en état-major, Un parcours qui l’a tenu éloigné du front, à la différence d’autres futurs maréchaux, il n’a pas commandé sur le terrain.

Von Rundstedt fait partie des officiers conservés par la république de Weimar et continue sa progression dans la hiérarchie militaire. Ce sont ses talents d’organisateur plus que ses idées tactiques ou opérationnelles qui sont récompensés. En 1929 il accède au grade de général de division, puis au commandement du district militaire de Berlin en 1932. Un poste stratégique au vu des tensions existants alors en Allemagne et qui va l’amener à se compromettre politiquement, acceptant de jouer le jeu des conservateurs lorsque c’est nécessaire, puis celui des nazis et de leur programme de réarmement.

Un soldat fidèle

Von Rundstedt fait valoir ses droits à la retraite en 1938, mais il n’en profite que quelques mois et dés lors va être de toutes les offensives et commandements importants. Il joue un rôle clé dans l’élaboration du plan d’invasion de la Pologne. Et c’est également au sein de son état-major, que le général Manstein trouve les relais nécessaires pour proposer à Hitler la modification du plan Blanc qui aboutit à l’offensive à travers les Ardennes.

S’il excelle dans le travail d’état-major, Rundstedt répugne à l’étude des détails purement tactiques et brille moins dans la mise en application. A la tête du Groupe d’armée Sud lors de l’invasion de la Pologne, il dirige le plus gros des forces allemandes et accomplit sa mission avec efficacité.

Lors de l’invasion de la France, c’est à son groupe d’armée que revient la mission principale. Mais alors que le plan est l’œuvre de son chef d’état-major, Manstein. Rundstedt va se montrer timoré dans son exécution. Il ne semble pas avoir perçu le caractère révolutionnaire de ce qu’est la Blitzkrieg. L’auteur montre notamment le rôle joué par Rundstedt dans le coup d’arrêt de Dunkerque et ses frayeurs face aux prouesses des panzers.

La partie sur l’invasion de la France est celle qui fait l’objet du plus long développement. Alors qu’en 1941, Rundstedt commande, jusqu’en décembre, le groupe d’armée sud, chargé de l’offensive en Ukraine on ne trouve pas le même souci de précision ou d’analyse dans la présentation de son rôle. Notamment sur son attitude vis-à-vis de la mise en œuvre des ordres criminels dans sa zone d’opération.

1942 voit la nomination de Rundstedt à la tête de l’Ob West, chargé de la défense du front occidental, un poste qu’il va occuper, malgré quelques interruptions, quasiment jusqu’à la fin de la guerre. Le poste oblige a de perpétuelles discussions avec les autres éléments de la chaine de commandement : marine, Luftwaffe, groupes d’armée et OKW…Les pouvoirs réels sont limités et Von Rundstedt semble peu actif dans sa fonction, préférant se distraire en lisant ou buvant. Il est cependant au cœur d’un différend qui l’oppose à Rommel en 1944 sur la disposition des réserves blindées : Von Rundstedt les veut en profondeur alors que Rommel les veut près des plages. Le compromis bancal imposé par Hitler ne les satisfait ni l’un ni l’autre et se révèle une erreur.

L’impression qui se dégage de cette période de commandement est celle d’un officier à qui Hitler confie des postes prestigieux car il ne peut le renvoyer en raison de sa réputation et de sa situation de doyen des officiers. De plus, comme Von Rundstedt  cautionne tout ce qui vient de l’OKW et de Hitler, il se révèle fort utile pour contrôler la Wehrmacht. C’est ainsi qu’il est nommé à la tête de la cour d’honneur militaire chargée de condamner plus que de juger les auteurs de l’attentat du 20 juillet.

Un ouvrage qui retrace donc le parcours de celui qui fut l’un des plus importants militaires du régime nazi. C’est cependant dommage que les cartes présentes soient peu pratiques et que la question des responsabilités de Von Rundstedt dans les crimes nazis ne soit pas plus explorée. Von Rundstedt échappe aux procès pour crimes de guerre en raison de son état de santé et d’une certaine bienveillance à son égard des britanniques.

Von Rundstedt illustre bien la compromission dont firent preuve les dirigeants de la Wehrmacht en se réfugiant derrière le fait d’obéir aux ordres. Une soumission ici portée à l’extrême chez un homme aux compétences militaires reconnues.