Après « Lascaux, Quand émergent les dieux » et « Lascaux, La scène du Puits »1, « Grotte Chauvet, Géants de pierre » est le troisième livre de Marc Bruet. Ce préhistorien autodidacte, bien au fait des dernières découvertes, a enquêté cette fois-ci sur les représentations aurignaciennes qui jalonnent les différentes salles de la grotte ardéchoise (une des trois plus belles représentations du Paléolithique au monde avec Lascaux et Altamira).

L’ouvrage, qui va servir à exposer les interprétations de l’auteur, est décomposé en quatre parties dont le cœur est constitué des chapitres III à V. Ils sont précédés par une longue introduction (Ch.I), un point de vue critique sur les thèses de l’art préhistorique (Ch.II) et suivi d’un curieux chapitre de clôture sur une paréidolie.

Le Chapitre introductif.

L’auteur y expose les méthodes de datation et l’art à la période de l’Aurignacien en Europe puis il décrit la découverte et la datation de Chauvet qui a véritablement remis en cause tout notre savoir sur l’art pariétal. Il mentionne avec raison les contestations de l’époque sur la datation (Pettit, Bahn, Combier, Alcolea, de Balbin) lesquelles ont toutefois permis à cette grotte d’être celle où l’on a pratiqué le plus de mesures. Cependant, l’auteur ne tranche pas vraiment à ce propos.

ll explore par la suite en quelques lignes l’analyse de la thématique de l’art préhistorique (qui peut elle aussi servir pour la datation) et passe tout de go à la grotte en elle-même, à sa localisation pour enfin faire une légère critique du comparatisme ethnographique pour les théories magique, chamanique et totémique.

Ce qui est quand même bizarre, c’est que pour clôturer ce chapitre, il écrit qu’ « en l’absence de connaissance directe de la pensée humaine au paléolithique, notamment dans les domaines que l’on suppose non utilitaires comme l’art, la recherche de sens restera hypothétique sinon spéculative » (p.21) mais c’est pourtant ce qu’il va faire tout au long de l’ouvrage à partir du chapitre III dans l’exposition de ses interprétations lesquelles méritent véritable l’attention.

« thèses de l’art préhistorique. Point de vue critique. »

Le chapitre II est donc consacré aux « thèses de l’art préhistorique. Point de vue critique. » Marc Bruet fait une rapide présentation du bestiaire et des signes pour lesquels les significations, très nombreuses il est vrai, sont survolées. L’absence de ligne de sol et la déformation des images l’incite ensuite « à considérer avec du recul et une certaine circonspection » l’approche naturaliste (qui n’est d’ailleurs plus utilisé depuis longtemps sauf pour quelques rares cas).

Enfin, les pages suivantes exposent une chronologie des interprétations. Hélas, Il ne parle pas de la thèse de la zoocénose –l’espace topographique de la grotte symboliserait en réduction l’espace géographique du territoire- (Djindjan, 2010) ou celle qui allie territoire et société inégalitaire d’Emmanuel Guy (20172)3. S’il a raison de souligner que la thèse de l’art pour l’art a été abandonnée, il n’envisage pas celle de la magie qui a été dépoussiérée il y a quelques années (magie de destruction ; Huy, Le Quellec, 20104). On est donc loin d’une théorie « devenue caduque après la disparition de l’abbé [Breuil] », son inventeur, même s’il est vrai que ce type de magie ne reste explicative que pour une partie des site notamment ceux des Pyrénées. Les hypothèses cynégétiques sont elles aussi non discutées. C’est là aussi écarter une possibilité soutenue par Fritz et Tosselo sur lesquels l’auteur s’appuiera abondamment par la suite pour ces descriptions5. Il n’en reprend que la possibilité d’y voir une vision symbolique, celle des chasseurs représentés en animaux comme l’ont pu le dire Azéma et Clothes (2005)6 et Robert-Lamblin (2005)7.

Est-ce pour mieux faire apparaître dans les chapitres suivants sa proposition d’interprétation à savoir que les animaux sont la représentation d’éléments naturels au cours d’un événement cataclysmique ? (ce ne sont plus des hommes-animaux mais des éléments naturels-animaux). Pourquoi pas.

Vient ensuite le passage sur le totémisme vu par A. Testard8 dont il fait une critique sur plusieurs pages.. On ne sait pas trop pourquoi une telle longueur si ce n’est peut-être de dire à la fin que son auteur « élude (…) la question de l’intentionalité (…) » car c’est bien de l’intentionnalité (et du mythe géographique) dont M. Bruet va parler dans tout son ouvrage. On ne comprend pas aussi la critique lorsqu’il dit que les propositions d’A. Testart « se résument le plus souvent à des affirmations ». Mais c’est quand même bien l’impression qu’on peut avoir lorsqu’on lit la thèse du mythe géographique développée tout au long du chapitre V. Est-ce peut-être parce que la thèse du mythe est à l’opposé de celle du totémisme ?

Le chamanisme est abordé à la suite. Celui-ci a droit à un historique, de sa première version en 1952 à sa critique en 2006, mais il n’en gardera dans les chapitres suivants que la dimension animiste « qui procure une force vitale aux animaux (…)». Est-ce peut-être pour comparer la force vitale et les forces de la nature qui lui sert à sa démonstration ?

Il ajoutera enfin à propos du culte de l’ours (dont il rappelle avec justesse qu’on a pu véritablement le prouver) que la « relation métaphysique de l’homme et l’ours »(p.57) est «  un (…) mode de pensée animiste [qui] n’était pas impossible à l’Aurignacien ». Cette idée est normalement à rattacher aux thèse sur le chamanisme de Clottes et Lewis9 mais il dit se rattacher « à l’histoire de l’homme avec l’ours dans la caverne et au mouvement graduel conduisant les Aurignaciens à investir totalement la grotte au préjudice de l’ours» ; et de prendre la tête d’ours posée sur son socle de pierre dans la salle du Crâne comme « l’exposition d’un trophée destiné à commémorer l’avènement des hommes dans la caverne et leur victoire définitive sur la bête(…) », une alternative au culte de l’ours en somme. Il gardera aussi des Aborigènes leurs mythes (mais non le totémisme) « rare concession à la méthodologie comparatiste que nous ferons à la méthodologie comparatiste »(p.58). Tout n’est donc pas à jeter dans ces différentes thèses.

Enfin, pour en finir avec ce point de vu critique, Marc Bruet ménage quand même Leroi-Gourhan et son « préhistoire de l’art occidental » (1965)10 mais fera quelques considérations générales à partir des écrits Georges Bataille dont le livre « Lascaux ou la naissance de l’art » (1955)11 « échappe aux exigences de la recherche scientifique », « témoigne surtout des idées et des croyances de la société de la première moitié du XXe siècle » et, même si ces « thèses (…) [sont] aujourd’hui (…) dépassées », « il n’en émerge que les idées préconçues de leurs auteurs » comme « les explications généralistes de l’art pariétal les plus récentes ». ça s’appelle terminer un chapitre critique en beauté.

« Considérations générale sur la grotte Chauvet. Premières approches interprétatives. »

Ce troisième chapitre commence par une description du cadre extérieur avec notamment une carte de 1894 et une très intéressante photographie de 1890 qui auront par la suite de l’importance de même que celle montrant un « second profil de mammouth possible dans la pierre en amont de la rivière », exemple parfait de paréidolie et l’auteur de dire à propos du cadre naturel qu’« il n’est pas impossible que les Aurignaciens locaux en aient imaginé une interprétation » (p46) et que « le Pont d’Arc [qui] permet de franchir la rivière [constituait] « le lien entre les deux rives [et] fut certainement mis à profit ; il est même possible qu’il ait favorisé des rencontres entre groupes humains, le passage devait être réputé loin à la ronde » (p.51). Oui certes, mais est-ce que ce ne sont pas des affirmations loin d’être fondées sur des preuves scientifiques ?

On trouvera dans les pages suivantes un plan dessiné de la grotte fort utile car il permettra au lecteur qui ne connaît pas les lieux de s’y repérer. L’auteur l’a colorié de façon a bien dégager les deux grandes parties qui, pour lui, la composent : le secteur rouge et le secteur noir. Il ne garde ainsi que deux couleurs au lieu des trois de Fritz et Tosello (blanc, rouge, noir). Il garde la bi-partition de J.-M. Geneste (rouge et noir)12.

Pour les chapitres suivants, Marc Bruet s’est appuyé sur les descriptions de Fritz et Tosello13 mais laisse de côté le côté structuraliste de leurs interprétations14. Comme nous l’avons compris précédemment ce n’est pas le chemin suivit par l’auteur.

« Le secteur rouge. »

Dans le mythe, le secteur rouge pourrait avoir était consacré comme lieu de prédilection de la naissance des formes animales, l’État du monde à l’origine en somme (la figure du papillon et celle qu’il considère comme une crysalide à l’intérieur de ce secteur, représenteraient une nouvelle naissance après les point-paumes qui ne sont que les embryons d’animaux).

Pour la salle Brunel. L’auteur ne conserve que les points-paume. Curieusement il ne mentionne pas que le grand panneau des points-paume pouvait représenter un rhinocéros ou un bison. Il ne mentionne pas du tout les autres signes (« placard », « claviforme » ou « en P », de même que le surprenant sacré-coeur à droite du grand panneau des point-paumes ou les ombres d’humains (autre phénomène de paréidolie là aussi).

Dans la Galerie des panneaux rouges, il développe une interprétation très intéressante, novatrice, à propos du relief des parois : un premier ensemble graphique complexe se situe en dessous d’un fort encorbellement qu’il considére comme une vague géante et les motifs en forme de vague gravés en hauteur (les « signes chauvet »15) renforce cette idée. Il y voit donc le lien entre la paroi et les œuvres picturales, « une référence à l’eau dans la pensée mythique des Aurignaciens »(p.84) et de poser la question si « l’Ardèche a pu, il y a 35 000 ans être perçue comme un cours d’eau épique par ses riverains ? »… avançant ainsi petit à petit les éléments de sa thèse16.

« Le secteur noir. »

Ce cinquième chapitre présente le cœur de la théorie du mythe géographique présentée par l’auteur. Il s’agirait en fait de l’interprétation d’un événement cataclysmique il y a 35000 ans donnant lieu à des secousses telluriques et à une l’inondation gigantesque, le flot de l’Ardèche étant représenté par les Lions de la salle du fond (p157 et suiv.). Les très importants foyers découverts dans la galerie des Mégacéros ne seraient qu’une recréation du phénomène volcanique.

Il arrive à ainsi dégager une succession de phases : « séquence aérienne : galerie des Mégacéros-phénomène éruptif / séquence souterraine : alcôve du rhinocéros-secousse tellurique ; c’est « l’effet rhinocéros » (sic) / (…) séquence souterraine : alcôve des Lions-source souterraine (reprise du thème de l’eau)17 (…) ».

Le lien entre art pariétal et volcanisme est une idée développée par Frédéric Lavachery à partir de 201518 et en partie seulement démontrée dans un article scientifique paru en 2016 dans PLOS19. Marc Bruet la détaille donc (en n’interprétant quasiment que les représentations des ensembles d’animaux sur les grands panneaux de la grotte20). Pour lui « C’est la force d’animaux puissants et dangereux qui a inspiré les artistes dans la retranscription de phénomènes naturels et de grande envergure. » (p.146). Si la représentation du volcanisme du Bas-Vivarais semble plus que probable, l’hypothèse de l’auteur est séduisante mais hélas invérifiable, comme son interprétation du Pendant de la Vénus où celle-ci serait protégée de ce cataclysme par les animaux qui l’entourent, cette fois-ci représentés de façon pacifiques.

« Une autre image. »

« La fin de l’ouvrage n’entre pas dans le mode interprétatif qui a présidé à la rédaction de nos différentes propositions sur l’art de la grotte ». C’est en fait une curiosité qui a émergé d’une paréidolie : à partir d’un groupement d’animaux situé face au Pendant de la Vénus, le fils ainé de la famille a vu la représentation d’un homme de Néandertal… qui a été à son tour inclus dans le mythe et a été l’occasion d’une digression : Après avoir rappelé toute l’histoire de Néandertal… ce dernier a-t-il pu rencontrer Sapiens à Chauvet ?

Conclusion.

Marc Bruet, à l’aide de ses nombreuses lectures, possède une très bonne connaissance de la topographie et de la géographie de la grotte. Sa thèse du mythe géographique s’inscrit dans la longue suite de tentatives d’interprétation de l’art pariétal paléolithique. Elle est construite sur une bibliographie conséquente et une lecture attentive des auteurs qu’il cite et dont il n’a gardé que ce qui lui a été utile pour sa démonstration comme il n’a quasiment gardé que les grands ensembles figuratifs, la plupart dans le secteur noir (même si le rouge étant plus orienté points-paume a été lié à la pensée mythique).

Des interprétations séduisantes.

Sa thèse explicative des différents panneaux quasiment tous reliés les uns aux autres par un mythe géographique est séduisante notamment si l’on part de la représentation d’une éruption volcanique à l’entrée de la galerie des Mégacéros. Les autres interprétations en lien avec le phénomène sont tout aussi séduisantes mais comme toute interprétation, elles n’engagent que l’imagination de leur auteur et sont hélas invérifiables.

Mais un problème de style et d’organisation.

En outre, dans sa volonté de bien faire, il truffe l’ensemble de synonymes et rajoute à n’en plus finir de longues digressions constituées d’informations complémentaires plus ou moins utiles à sa démonstration. Il cherche à quasiment tout détailler et expliquer. C’est bien dommage car, au final, on s’y perd, on a du mal à suivre son raisonnement, la thèse défendue est moins lisible alors qu’elle méritait d’être mieux mise en valeur.

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2 Guy E. : Ce que l’art préhistorique dit de nos origines, Flamamrion, 2017.

3 Toutes les thèses ne figurent pas. Manque aussi les « systèmes sociaux » d’A. Laming-Emperaire et la « force et agressivité » de Joachim Hahn „Kraft und Aggression. Die Botschaft der Eiszeitkunst im Aurignacien Süddeutschlands?,  7, Tübingen, Archaeologica Venatoria, 1986 ».

4 Huy (d’) Julien, Le Quellec Jean-Loïc : Les animaux fléchés à Lascaux : nouvelle proposition d’interprétation (Bulletin Préhistorique du Sud-Ouest, vol 18, pp. 161-170, 2010.

5 (même si celle-ci concerne une chasse animale). Fritz C., Tosello G. : « Grotte Chauvet Pont d’Arc : Approche structurelle et comparative du panneau des Chevaux » in Actes du colloque 8,2 « L’art pariétal du paléolithique dans son contexte naturel », congrès de l’UISPP, Liège, 2-8 septembre 2001, Liège, ERAUL 107, 2004, p.69 à 86.

6 Azéma M, Clottes J : Les images de félins de la grotte Chauvet (Billetin de la Société préhistorique française, vol. 102, n°1, pp. 173-182, 2005).

7 Robert-Lamblin J. : La symbolique de la Grotte Chauvet-Pont-d’Arc sous le regard de l’anthropologie (Bulletin de la Société préhistorique française, vol. 102, n°1, pp.199-208, 2005).

8 https://clio-cr.clionautes.org/art-et-religion-de-chauvet-a-lascaux.html Testard A. : Art et religion de Chauvet à Lascaux, Gallimard, 2016.

9 Clottes J., Lewis-Williams : Chamanes de la préhistoire, Ed. Du Seuil, 1996 et Ed. Du Seuil, coll. point histoire, 2015.

10 Leroi-Gourhan A. : Préhistoire de l’art occidental, Paris, Éditions Mazenod, 1965, 482 p., 804 fig., 32 cm.

11 Bataillz G. : Lascaux ou la Naissance de l’Art – La Peinture Préhistorique -, Éditions Skira, Relié, 1955.

12 Entretien avec Jean-Michel Geneste. Le Monde, hors-série, 2015.

13 « L’éthologie et la chasse des lions des cavernes tiennent une grande place dans l’inspiration des artistes de la grotte Chauvet ; à travers ces fresques spectaculaires, ils nous donnent accès à leur vision symbolique du monde, une part de leurs mythes. » https://journals.openedition.org/palethnologie/865#authors

14 «L’un des aspects les plus frappants de l’art pariétal de la grotte Chauvet est sans conteste la structuration des figures en compositions complexes, conçues comme des supports de narration en lien avec l’éthologie (Mammouths raclés, Rhinocéros affrontés) ou livrant une signification énigmatique par l’association de plusieurs espèces imbriquées (Panneaux des Chevaux). Cette élaboration complexe nous renvoie aux hypothèses concernant les relations spatiales codées ou les complémentarités symboliques (Leroi-Gourhan, 1958a-c, 1971 ; Sauvet et al., 1977; Sauvet, Sauvet, 1979), avec dans le cas de la caverne ardéchoise, une lisibilité plus évidente que dans la plupart des grottes ornées et surtout une orientation thématique originale.» in https://journals.openedition.org/palethnologie/865#tocto1n3 paragraphe 41

15 Les signes Chauvet sont habituellement considérés comme la simplification des défenses de mammouth vu de face.

16 Il déclinera le thème de l’eau en mouvement dans la caverne lorsqu’il abordera les bassins de rétention de la salle du Cierge.

17 Le thème de l’eau est aussi bien développé que celui du feu (bassins de rétentions dans la salle du Cierge, alcôve du « Lion-source » (sic), surplomb rocheux en forme de vague et signes chauvet).

18 http://tazieff.fr/geologie-et-volcanisme-au-pays-du-geoparc-mondial-des-monts-dardeche-article-de-frederic-lavachery/ et « Le naturalisme comme clé de déverrouillage de l’interprétation des fresques de la grotte Chauvet ». Conférence au festival Nature Ain. Hauteville-Lompnes. 2017.

19 Seule, la représentation d’une éruption, à l’entrée de la galerie des mégacéros est prouvée. Nomade S, Genty D, Sasco R, Scao V, Féruglio V, Baffier D, Guillou H, Bourdier C, Valladas H, Reigner E, Debard E, Pastre J-F, Geneste J-M, « A 36,000-Year-Old Volcanic Eruption Depicted in the Chauvet-Pont d’Arc Cave (Ardèche, France)? » Publié le 8 janvier 2016 https://doi.org/10.1371/journal.pone.0146621 https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0146621#abstract0

20 Il ne mentionne pas par exemple les mammouths raclés de la salle du Crâne.