Sophie Bessis est une historienne et journaliste franco-tunisienne. En tant que journaliste, elle s’est particulièrement intéressée aux problématiques liées au développement entre le Nord et le Sud et à la condition des femmes. Elle a surtout consacré de nombreux ouvrages à l’histoire de la Tunisie, à Bourguiba et aux femmes tunisiennes. Son dernier ouvrage, Histoire de la Tunisie est une remarquable synthèse de 500 pages qui résume 3000 ans d’histoire de manière dense et problématique. Tout au long de ses cinq cent pages, elle s’attache à répondre à une grande question :

Qu’est ce qui fait la singularité de la Tunisie dans son environnement méditerranéen, maghrébin et arabe ?

Elle met ainsi en avant le rôle de la géographie et montre sa place de contact et d’interface à différentes échelles. Elle montre ainsi la place stratégique occupée par la Tunisie entre les bassins orientaux et occidentaux méditerranéens, sa place de pivot au contact entre l’Afrique et l’Europe et ce lieu de contact entre les montagnes du Maghreb et le désert saharien et libyen.  Ainsi, après avoir posé ces bases géographiques, elle traverse l’histoire et explique de manière très claire, synthétique et problématisée comment les bases politiques, sociales, religieuses de la Tunisie ont été posées.

Son ouvrage est divisé en deux parties. La première partie, intitulée « De la déesse Afrique à la Tunisie » traverse les millénaires et se termine en 1830. Sophie Bessis analyse l’apport des civilisations puniques, romaines, byzantines, arabes, ottomanes et l’influence que chacune d’entre elles a eue sur la population berbère autochtone qui progressivement se transforme. Dans cette partie elle montre comment ce pays est régulièrement soumis à des occupations par des populations allogènes et la manière dont s’effectue la synthèse avec la population locale. Elle évoque aussi l’originalité religieuse du pays et montre l’importance des hérésies (donatisme, arianisme, kharijisme) et leur rôle dans les conflits sociaux. Enfin, l’auteur questionne tout au long des différents chapitres les liens entre les espaces ruraux et les espaces urbains et littoraux. Elle met ainsi en évidence la récurrence des conflits qui ont émaillé l’histoire de la Tunisie au cours des millénaires. On peut ici faire un lien avec la configuration actuelle de la géographie de la Révolution de 2011 et les caractéristiques spécifiques de la géographie électorale actuelle de la Tunisie.

Les deux premiers chapitres sont consacrés à l’Antiquité. Le premier porte sur Carthage et le second sur Rome. Dans ces deux chapitres, une attention toute particulière est portée à l’installation de peuples étrangers sur une terre et dans une société numide. Dans les deux cas, les modalités de la colonisation punique puis romaines sont analysées de manière politique, économique et socio-culturelles. Où l’on peut voir la mise en place de structures politiques étrangères qui progressivement s’émancipent de la tutelle de leur métropole, l’importance de l’extraversion de l’économie et l’importance des littoraux pour l’exportation, l’appropriation des terres par des élites urbaines. Cette appropriation foncière a surtout été développée sous Rome, ce qui a provoqué par exemple la révolte de Tacfarinas. Elle a eu pour conséquence l’exploitation des céréales dans le Nord et la plantation d’oliviers dans la région de l’actuelle Sfax. Dans ces deux chapitres sont également étudiés l’urbanisation qui dès l’époque punique s’affirme précoce, puissante et originale dans la région, l’adoption de religions étrangères favorables à l’implantation future du monothéisme (comme le culte de Baal Hamon sous les Puniques) et le syncrétisme culturel et linguistique à l’oeuvre parmi les élites. Une grande attention est portée à la chronologie politique, en particulier celle des guerres puniques opposant Rome à Carthage

Les troisième et quatrième chapitres évoquent la longue période de transition de l’Antiquité à l’époque médiévale mais surtout de la transformation d’une Tunisie romano-berbère chrétienne et juive à un pays arabisé et islamisé. Le chapitre III étudie la fin de l’Empire romain, la présence rapide des Vandales et le royaume byzantin. Il montre aussi l’importance que prend l’arianisme, hérésie qui rencontre un grand succès dans la région et l’installation progressive de nouvelles formes de servage. Il met en évidence le fractionnement en petites structures politiques. Le chapitre IV évoque quatre temps. Dans un premier temps, il s’agit de l’installation des conquérants arabes et musulmans et des résistances berbères avec le développement du kharijisme. Dans un deuxième temps, l’auteur raconte la création d’un « premier état » tunisien sous la dynastie aghlabide entre 800 et 909. Cette époque est considérée par l’historiographie comme une période riche donnant une réelle autonomie à la Tunisie, l’ancrant au sunnisme et marquée par une grande richesse urbaine, intellectuelle et religieuse. Le troisième temps s’attarde sur le « moment chiite de l’Ifriqya » et la  complexité de la période fatimide et ziride. Enfin, le dernier temps évoque l’importance des invasions hilaliennes pour expliquer la profonde arabisation de la société tunisienne pendant cette période. L’arrivée de populations bédouines du Najd ayant le même mode de vie que les populations du Sud et du Centre a achevé l’arabisation des campagnes où l’on parlait encore des langues comme le bas-romain et le berbéro-punique.

Dans le cinquième chapitre consacré à la dynastie hafside (1228-1574), Sophie Bessis montre l’originalité et l’importance de cette période. Alors que la Méditerranée est marquée par de grands bouleversements géopolitiques suite à l’importance qu’y prend l’Europe et que l’Orient est bouleversé par l’arrivée des Turcs, la dynastie hafside pose les bases d’un proto-Etat moderne avec une administration très bien organisée, signe des accords de commerce avec les puissances européennes (Sicile puis Venise, Gênes….), restructure les villes et en particulier la médina de Tunis. La population arabisée se transforme. Les villes littorales deviennent de plus en plus cosmopolites et marquée par la pluralité religieuse tandis que l’Etat travaille en partenariat avec les tribus locales. Religieusement, le sunnisme malékite est restauré et la période est surtout marquée par l’essor des confréries soufies. Le culte des saints prend une grande ampleur comme celui d’Aicha Sayida Manoubia, une Sainte musulmane, de Sidi Ben Arous à Tunis et Sidi ben Makhlouf à Kairouan. Cette période prend fin au XVIème siècle. Les Hafsides sont emportés par la rivalité qui oppose les Ottomans aux Espagnols.

Le sixième et dernier chapitre de cette première partie évoque les trois siècles de Régence ottomane. Il met en évidence la formation d’un Etat aux structures modernes. Ainsi la reconnaissance officielle des frontières, la mise en place d’une administration efficace, une politique séparée des institutions religieuses participent d’un processus de sécularisation et contribue à l’autonomisation progressive de la Régence à l’égard d’Istanbul. Le chapitre évoque également la réactivation de la rupture entre les villes qui accueillent une grande diversité de populations et cumulent les richesses liées à la course et à l’extraversion de l’économie et les campagnes qui s’appauvrissent. Il montre comment les structures sociales, intellectuelles et culturelles sont restées bloquées. Enfin, l’auteur s’attarde sur les différentes dynasties et la guerre civile des années 50. Il se termine sur l’année 1830 et le jeu d’alliances mené par les beys pour détruire la régence ottomane d’Alger.

 

La seconde partie, plus longue, étudie « les quatre temps de la Tunisie contemporaine de 1830 à 2015 ». Une grande importance est donnée à l’étude des transformations politiques, à l’organisation des pouvoirs et à la formation d’une société qui n’a pas connu de structures démocratiques.

Le septième chapitre s’intéresse aux tentatives de réformes et la progressive dépendance de la Tunisie vis-à vis des puissances étrangères et plus particulièrement de la France de 1830 à 1881. Dans le cadre d’un « Grand Jeu » méditerranéen entre puissances européennes et empire ottoman, les beys tunisiens tentent d’affirmer l’autonomie de la Régence tunisienne. De nombreuses pages sont consacrées à l’étude de l’action réformatrice d’Ahmed Bey. Celui-ci entreprend de nombreuses réformes scolaires, culturelles, sociales pour moderniser le pays. Sophie Bessis insiste également sur la Constitution de 1861, le refus qu’elle a pu susciter de la part de la population mais également le rôle symbolique essentiel qu’elle a pu jouer dans la structuration du mouvement nationaliste. Elle évoque également la grande paupérisation de la population tunisienne et insiste sur l’importance de la révolte de 1864. Enfin, tout le chapitre évoque la mainmise grandissante de la France qui incite l’Etat tunisien à s’endetter pour mener les réformes et conserver son train de vie. Ces dépenses provoquent sa mise sous tutelle puis la perte de son autonomie politique avec la signature du traité du Bardo en 1861.

Le huitième chapitre est consacré à l’époque de la colonisation. Il étudie les différentes facettes politique, économique et sociale de la colonisation française. Il met en particulier en avant l’importance démographique et culturelle de la présence italienne et ses conséquences politiques. Mais il s’attarde surtout sur les différentes formes d’opposition qui ont émergé et qui se sont constituées contre cette occupation. Une grande attention est portée aux dilemmes de l’action syndicale : soutenir le mouvement ouvrier quelles que soient les origines des ouvriers ou défendre l’autonomie voire l’indépendance nationale avec des personnes de toutes les classes sociales. Il évoque ainsi les luttes syndicales, les liens entretenus avec les syndicats communistes européens et les syndicats plus attachés à l’indépendance et s’attarde sur la création de l’UGTT par Ferhat Hached.  En parallèle, Sophie Bessis expose la création du parti du Destour et évoque son évolution politique dans un contexte international troublé. La partie évoquant la création du Néo Destour et les désaccords internes sur les alliances éventuelles avec l’Axe est particulièrement intéressante. Enfin, de ce chapitre ressort un portrait très critique du personnage de Bourguiba, fasciné par le culte du chef mais aussi par les idées des Lumières, soutenant toutes les causes en fonction de ses intérêts, refusant de défendre les féministes (Tahar Haddad) pour ne pas s’aliéner une partie des élites mais prônant une politique de modernisation, menant donc plusieurs jeux de front en utilisant au besoin la violence.

L’avant-dernier chapitre, intitulé « De Bourguiba à Ben Ali, les paradoxes tunisiens » s’attarde longtemps sur les réformes et l’action politique menées par Bourguiba. Il en montre les différentes facettes souvent contradictoires. Dans un premier temps il s’attarde à montrer comment la société est puissamment reconfigurée par la constitution, la nouvelle organisation administrative, le code du statut personnel permettant une émancipation de la femme. Le chapitre développe également les ambivalences politiques d’un régime qui se veut réformateur mais qui utilise des méthodes dictatoriales. L’auteur s’attarde longtemps sur les pratiques de répression menées par le régime. Une répression violente s’abat sur les anciens membres de la famille beylicale et l’ancien premier ministre, sur les yousséfistes avec l’assassinat de Ben Youssef, sur les communistes et les baathistes dans les années soixante, sur les dissidents au sein du parti unique, le PSD, sur les islamistes dans les années 80. Le contrôle des organisations féministes et de jeunesse est effectué par le parti qui devient unique. Une autre ambivalence consiste dans la sécularisation de la société et de l’Etat mais dans l’importance accordée à l’islam. Par ailleurs l’auteur montre l’importance des conflits dans le contexte régional et international et la difficulté qu’a Bourguiba à y affirmer et protéger l’indépendance de la Tunisie. Elle évoque ainsi la crise de Bizerte, la position diplomatique dans le conflit israélo palestinien et la difficile affirmation de l’indépendance tunisienne face à deux voisins hégémoniques, l’Algérie et la Libye. Enfin Sophie Bessis évoque les différentes politiques économiques et met en évidence le lien entre les réformes économiques et les révoltes populaires contre le système (69 contre les collectivisations agricoles, 78, 83 révoltes du pain) qui progressivement montrent le délitement du système politique. Dans un second temps, le chapitre évoque les vingt-quatre années de la dictature de Ben Ali. Y sont analysés les mécanismes de la répression des islamistes dans le contexte régional de la guerre civile algérienne, de la mise en place de structures permettant le maintien d’un pouvoir personnel fort et unique et l’enrichissement de la famille du président, de l’appauvrissement économique liés à une crise du modèle d’extraversion mais également à la kleptocratie du régime. Le renforcement des inégalités sociales et surtout territoriales, les transformations sociales et urbaines, la massification de l’accès à l’éducation et aux médias internationaux par le biais des réseaux sociaux et des chaines satellitaires, le verrouillage des structures politiques, la mainmise d’une minorité sur les structures économiques les plus productives ont contribué à l’éclatement de la révolution tunisienne de  décembre-janvier 2011 et à la fin du régime.

Le dernier chapitre est consacré à l’analyse de la révolution tunisienne et porte sur les quatre années séparant 2011 de 2015. L’auteur tente de montrer l’originalité du processus politique de transition à la démocratie qui s’est opéré dans un contexte régional troublé. Elle raconte les différents évènements dans le détail en adoptant une approche très chronologique. Elle décrit ainsi les émeutes et le processus qui a poussé Ben Ali au départ et met en avant le rôle de l’UGTT et de l’armée. Elle évoque enfin toutes les tensions et l’incertitude qu’ont pu provoquer cette transition : réactivation des anciennes révoltes rurales, réapparition des deux Tunisies rurales et urbaine littorale, rôle accru des islamistes dans la vie politique, pratique de la violence politique (assassinat de Chokri Belaid, Mohammed Brahmi), difficulté à concilier des idéaux politiques différents dans la constitution de la seconde république, développement des secteurs informels et de l’inflation…..