Le ton est donné avec le titre de l’ouvrage, la « grande grippe » fut la pire épidémie du siècle qui marque encore les esprits de nos contemporains avec 50 à 100 millions de morts sur l’ensemble de la planète entre avril 1918 à juin 1919. Ce fut une hécatombe foudroyante dont les victimes sont au moins deux fois plus nombreuses que celles des tranchées de la Grande Guerre. Les jeunes adultes sont les plus touchés, entraînant la mort de 2% à 5% de la population mondiale, une épidémie la plus meurtrière depuis la Peste Noire de 1348.

Freddy Vinet, professeur à l’université Paul Valéry, Montpellier 3, cofondateur du Master en gestion des catastrophes et des risques naturels (GCRN), ses dernières recherches portent sur les catastrophes naturelles et l’épidémiologie des désastres. « A l’heure où les épidémies mondiales continuent encore une menace pour l’humanité », Freddy Vinet s’interroge sur quelle leçon à tenir de cet évènement qui reste aujourd’hui la référence en la matière. L’auteur nous propose un livre rigoureux, dense et minutieux et fort agréable à lire sur l’histoire de cette pandémie.

L’ouvrage est composé de huit chapitres. Les quatre premiers débutent par une énonciation de morts célèbres de la grippe dite espagnole, puis un chapitre sur la propagation de la maladie, suivi d’un bilan humain à toutes les échelles et un chapitre s’interrogeant sur les origines encore mystérieuses de cette épidémie. Les quatre autres derniers chapitres fort denses abordent des aspects plus originaux et méconnus sur la prise en charge de l’épidémie dans un contexte difficile celui de la guerre, du conflit mondial, par les autorités civiles et militaires dépassées par l’ampleur et la propagation d’une maladie pourtant bénigne devenue meurtrière. Ainsi un chapitre est consacré au problème de l’évacuation des soldats malades en concurrence avec celle des soldats blessés au front encombrant les routes de l’arrière ou mobilisant les trains et saturant les hôpitaux de proximité réservés aux blessés de guerre montrant la désorganisation des officiers de l’Etat Major désemparés devant les décisions à prendre dans l’urgence au moment de la dernière phase offensive de la guerre. Un avant dernier chapitre est consacré aux conséquences socioéconomiques et les deux derniers chapitres sont centrés sur l’hypermnésie de la grippe dont le souvenir est intimement lié à la Première Guerre mondiale, une réflexion sur la mémoire retenue en France et dans le monde sur cet épisode un des plus meurtriers dans l’histoire des pandémies, un des points le plus intéressant du livre.

Dans l’introduction Freddy Vinet rappelle le contexte général dans lequel la grippe arrive en France en avril 1918 au moment où la plupart des pays européens entament la dernière phase de la guerre, au moment où l’Allemagne rapatrie ses forces vers l’ouest et où les Etats Unis envoient ses soldats sur le front occidental. Tous les pays européens en peu de temps sont touchés par l’épidémie de grippe qui a sévi en trois vagues meurtrières. Déclenchée en mai-juin 1918 la grippe revient en force lors d’une deuxième vague de septembre à décembre 1918, puis de février à mai 1919 avec une extension vers l’été 1919 constituant ainsi la première caractéristique de la grippe, la durée dans le temps. Lors de la deuxième vague la grippe frappe surtout les jeunes adultes, contrairement à la grippe saisonnière et hivernale qui touche habituellement les personnes âgées, deuxième singularité . Or cette pandémie fait remarquer le spécialiste de la gestion des catastrophes reste « un épisode refoulé de l’inconscient collectif français, voire mondial », autre particularité (p.8). Or ce fut une catastrophe sanitaire la plus meurtrière depuis la Peste Noire de 1347-1348. Peu de pays furent épargnés. Autre étrangeté concernant l’épidémie c’est le silence de la presse française en particulier qui effleure le sujet seulement lors de la deuxième vague de l’épidémie à l’inverse de la presse espagnole qui fut l’un de premiers pays à avoir évoqué la présence de la maladie, la censure sévissant dans le reste de l’Europe en est une première explication. Freddy Vinet rappelle qu’au contraire la presse ailleurs comme en inde évoque la maladie et n’est pas tendre avec les autorités. L’universitaire rappelle que la grippe a été bien décrite par les médecins de l’époque avec l’étalement en trois vagues de mai 1918 jusqu’à début 1920 mais l’ampleur de la pandémie n’a pas été mesuré de suite par les contemporains or la grippe a fait plus de morts que de soldats tués lors de ce Premier conflit mondial. « Tout cela fait de la grippe espagnole, un phénomène atypique» (p.9). Depuis les années 1990, grâce au progrès de la génétique , les chercheurs ont pu reconstruire le virus, apparenté à un H1N1 mais cette pandémie les interroge encore sur l’explication à donner sur l’ampleur d’une telle décimation à l’échelle mondiale pour une maladie apriori bénigne.

Le rappel par l’auteur de morts célèbres liés à la grippe montre l’impact qu’elle a eu sur les générations suivantes. Guillaume Apollinaire en meurt le 9 novembre 1918 à quelques jours de l’armistice, un exemple emblématique d’une victime dont la mémoire collective associe son décès à celui de ses blessures de guerre et non pas à la grippe. Picasso a même immortalisé dans un de ses dessins le poète héros de la guerre blessé à la « la tête bandée » et une inscription gravée sur les murs du Panthéon indique que Apollinaire est « mort sous les drapeaux ». Une autre victime non moins célèbre fut le diplomate Mark Sykes, négociateur des accords Sykes-Picot, partage du Moyen Orient entre le Royaume Uni et la France, décède à Paris le 16 février 1919 à 40 ans. Le président brésilien, Francisco Rodrigues Alves, succomba à son tour le 16 janvier 1919. D’autres malades célèbres furent touchés mais purent se rétablir comme le roi d’Espagne, Alphonse XIII, Clémenceau président du conseil ou bien Woodrow Wilson, président américain qui fut touché à son tour par la grippe en avril 1919 l’éloignant un temps des négociations de paix au moment du traité de Versailles. La mort frappe dans toutes les catégories sociales et dans tous les pays du globe avec une rapidité déconcertante, à tel point que les médecins militaires sont surpris par l’ampleur de cette pandémie. L’auteur donne un exemple frappant de celui d’un officier américain, le colonel Charles B. Hagadorn, commandant le camp Grant dans l’Illinois, déprimé qui se suicida le 7 octobre 1918 pour n’avoir pas su stopper l’épidémie.

Dans un deuxième chapitre, l’auteur fait la présentation des nombreuses sources qui ont permis d’appréhender la pandémie. La documentation de l’époque est abondante, liée à l’institution militaire particulièrement en France où les soldats font l’objet d’une surveillance médicale plus importante que celle de la population civile. Les premières sources d’information les plus fiables en France sur la grippe, proviennent du ministère de la guerre, des documentés conservés soit au Musée du service de santé des armées , situé au Val-de-Grâce, soit au Service historique de l’armée de terre, au château de Vincennes VIET.V la santé en guerre, 1914-1918, une politique pionnière en milieu incertain, Paris, Les Presses de Sciences Politiques 2015. Il en va de même aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne les sources militaires sont abondantes, elles ont fait l’objet de publications. Mais Freddy Vinet évoque la difficulté cependant d’estimer le taux de mortalité. Celui-ci peut être reconstitué grâce aux données démographiques et aux registres d’état civil. La grippe apparaissant au printemps en 1918, d’avril à juillet, est hors norme, elle atteint très vite une grande partie de la population française mais la mortalité reste faible et cela n’alerte pas le corps médical dans son ensemble. L’ensemble des sources corrobore la même périodisation. La grippe revient en force en août jusqu’à mi septembre entraînant des affections pulmonaires. Une deuxième vague de septembre à décembre 1918 atteint toute l’Europe et les États-Unis, détectée dès mars 1918, devient meurtrière.

Concernant les sources civiles pour la France, on dispose des fonds déposés aux archives départementales comme les registres des hôpitaux mais aussi des archives des institutions scolaires. Cependant Freddy Vinet fait remarquer la pauvreté des données statistiques concernant la mortalité des civils due à la grippe à l’exception de Paris. L’enregistrement des causes de décès concernant les civils à l’échelle nationale est souvent imprécis. La grippe n’est pas une maladie à déclaration obligatoire. Aussi pour contourner cette difficulté les chercheurs procèdent par surmortalité en calculant le nombre de décès excédentaires par rapport à une mortalité « attendue ».

La presse est aussi une autres source de renseignement sur la grippe, premier vecteur de l’opinion publique. De même les comptes rendus de l’Académie de médecine, les articles dans les revues scientifiques sont autant de sources indispensables pour la connaissance de l’épidémie. La grippe est aussi évoquée dans les comptes rendus de débats parlementaires, dans les rapports d’activité des entreprises comme ceux des compagnies maritimes, les sources dont disposent les chercheurs sont ainsi diverses et nombreuses permettant de reconstituer la chronologie et le bilan de la grippe à toutes les échelles.

La première vague de la grippe débute au printemps 1918. Pour rappel, la grippe apparaît au printemps, entre avril et juillet 1918, puis elle atteint une bonne partie de la population mais la mortalité reste faible et cela n’inquiète pas encore le corps médical dans son ensemble. Une deuxième vague, cette fois-ci meurtrière, concentrant le plus grand nombre de décès, de septembre à décembre 1918 surprend les populations à l’échelle de l’Europe et aux Etats-Unis, suivie par une dernière phase épidémique au printemps 1919.

L’épidémie est détectée dès le mois de mars 1918 aux États-Unis par des médecins militaires. En France c’est un mois suivant, en avril 1918. C’est à l’occasion de la surveillance par les autorités de l’état de santé des ouvriers travaillant dans les usines à vocation militaires que le sous secrétaire d’État du service de santé militaire et informé. Les symptômes sont relevés sont ceux d’une grippe banale, saisonnière, classique mais à l’origine d’un fort absentéisme inhabituel. Par contre on ne sait rien de la progression de la grippe en milieu urbain parmi les populations civiles lors de cette première phase. Ce n’est qu’en juillet que la presse française s’empare du sujet en évoquant l’épidémie chez nos voisins d’Allemagne ! La première vague d’épidémie désorganise toutefois l’armée française sans que la mortalité soit importante.

Freddy Vinet fait ensuite un tour du monde de l’état de la grippe, un passage fort intéressant car moins méconnu du public. Ainsi en Russie, dans les pays africains la grippe est pas signalée à défaut d’enregistrement suppose le géographe. Au Japon, il faut attendre la deuxième vague, octobre 1918, pour qu’il y est fait mention de la grippe, introduite par les navires. Depuis l’été 1918, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les Indes Orientales néerlandaises (Indonésie) sont déjà touchées par l’épidémie. Comme en Espagne, à Madrid, la grippe est signalée en mai 1918 avec plus de 80 000 cas de grippe pour atteindre un pic avec plus de 250 000 malades, à la mi juin. La grippe arrive en Inde, par Bombay courant juin, se propageant ainsi dans toute l’Océanie. Durant l’été, lors de cette première vague de grippe, le nombre de malades en Europe semble diminuer mais celui des cas mortels, en particulier chez les jeunes adultes en bonne santé augmente soudainement. Mais les avis des observateurs européens sont pour l’heure mitigés « entre inquiétudes et propos apaisants, on espère la fin » (p.28).

La deuxième phase de l’épidémie débute en octobre 1918. La grippe se répand dans le monde et atteint un pic en octobre et novembre 1918 avec une augmentation de la mortalité et par la prise de conscience de la gravité de la pandémie. « La presse cesse de la minorer, reconnaît que l’attaque est universelle et que le virus ne fait pas de distinction entre les alliés, les ennemis et les pays neutres (p.28). En France, les armées sont touchées dès le début de septembre. L’épidémie à Paris, le pic culmine vers la fin du mois d’octobre et les parlementaires critiquent à la Chambre des députés la gestion de l’épidémie par le gouvernement.

La troisième vague débute 1919. La grippe ressurgit entre mi février et début avril au lendemain de la signature des armistices et au moment où les négociations de paix débutent à Versailles. Le président américain Woodrow Wilson présent à Paris en avril 1919, est atteint à son tour par la grippe et doit resté alité pendant quelques jours. Puis la pandémie diminue avec quelques répliques entre janvier et mars 1920. Freddy Vinet consacre ensuite quelques passages dans sur l’originalité de la propagation de cette grippe dite espagnole, ce qui le rend atypique. L’épidémie évolue localement par « bouffées » puis surgit soudainement et s’évanouit pour se déplacer ailleurs.

D’où vient le virus s’interroge le géographe. Il viendrait de la mer. En effet la diffusion de la grippe par les moyens de transport maritimes qui sont devenus rapides en est le facteur déterminant. La liaison par bateau se fait en une semaine entre l’Europe et les Etats-Unis, de même les transports en train relient rapidement les différents lieux en Europe. Il faut ajouter la promiscuité dans ces différents transports de masse. Tout cela concourt à la rapidité de la propagation de la maladie à différentes échelles. Freddy Vinet prend pour exemple l’Afrique du sud touchée en peu de temps par le virus de la grippe avec le rapatriement de 3000 soldats venus d’Europe dans deux bateaux arrivant au Cap et introduisant le virus dans tous le sud du continent africain dès septembre 1918. Ce fut le cas lors des transports en haute mer des soldats venus des Etats-Unis envoyés au front en Europe. Freddy Vinet rapporte plusieurs cas significatifs en particulier un témoignage sur l’horreur que pouvait régner sur un navire avec l’exemple du voyage de l’USS Leviathan , du 29 septembre au 7 octobre 1928, entre le New Jersey (port de Hoboken) et Brest qui voyagea pendant la deuxième vague épidémique, avec plus de 600 cas de grippe dont plus d’une soixantaine de décès sur un total de 2000 hommes d’équipage et plus de 9000 soldats et officiers. Ainsi grâce aux navires, le virus « va prendre son tour du monde « en atteignant les grands ports (p.40). Les origines de la 2e vague du virus, automne 1918, viennent probablement des Etats-Unis avec un premier cas recensé près de Boston, provenant des camps d’entraînement militaires « faisant fonction d’incubateur » (p.40) puis généralisant dans tout le pays. L’Amérique du sud semble avoir été moins touchée lors de cette deuxième assaut de l’épidémie. Par contre l’Europe est à nouveau atteint. La dissémination du virus est facile à reconstituer à l’échelle mondiale mais à l’échelle locale, la trace de l’épidémie est difficile à suivre lorsque les réseaux de transport se densifient entre le rail, la route et les chemins, note le chercheur universitaire.

Freddy Vinet propose l’hypothèse d’une souche apparue dans le Middle West, au début de l’année 1918, au Kansas, dans le village de Haskell, non loin du camp militaire de Funston où les rapports des autorités sanitaires militaires relatent un grand nombre de cas courant mars 1918. Le contexte local peut expliquer en partie la propagation rapide du virus car c’est une grande région d’élevage extensif de porcins, de volaille.

Pourquoi espagnole se demande l’auteur ? Ce qualificatif est « injuste et injustifié » (p.57) critiquée par la chercheuse américaine Carol Byerly Carol Byerly, Fever of war, the influenza epidemic in the US army during World War I, New York, University Press, 2005, pp.85-89 qui selon elle, serait du fait « d’une volonté de déresponsabilisation de la part des Etats-Unis ».

Dans un troisième chapitre l’auteur aborde le bilan humain qui est assez connu mais des recherches récentes ont revu à la hausse le bilan mondial initial, de 20 à 25 millions de morts faisant de la grippe espagnole la pandémie la plus meurtrière depuis la Peste noire de 1347-1348, la deuxième grande pandémie avec une morbidité exceptionnelle, une contagion extrême. Plus de 20 à 60% de la population mondiale aurait été touchée. Aux Etats-Unis le chiffre serait autour de 28%. En France les chiffres de morbidité ne sont précis que pour les effectifs militaires, 13% de la population sur plus de 3 à 4 millions de soldats, entre mai 1918 à avril 1919. Au niveau mondial, le chiffre de 33% avancé par certains chercheurs semble correspondre à la réalité. Deuxième caractéristique de cette pandémie c’est la mortalité impressionnante, un bilan est admis autour de 50 millions de morts, le taux de mortalité brut s’élève à 27°%0 pour la seule épidémie.

Deux méthodes permettent d’évaluer le chiffre de morbidité, le nombre de décès avec l’étude des tables de mortalité par type de typologie et l’approche par la surmortalité. Le nombre de décès en France passe de 6000 par an en moyenne à 91 000, 35 000 en 1919, et plus de 10 000 en 1920 au fur et à mesure des différentes vagues de la grippe. Le bilan est meurtrier pour les soldats français et pour l’ensemble de la population française, on compte presque 250 000 morts dus à la grippe entre 1918 et 1919 sur une population totale de 36 637 000. Ce chiffre est considérable, le plus élevé pour une épidémie en France depuis le XIXe siècle.

2,2% des troupes sont mortes de la grippe, soit sur 1,4 millions de soldats français tués sur le front mais l’année 1918 a été la seconde année la plus meurtrière de la guerre en France. A l’échelle locale, la capitale, Paris a été la ville la plus touchée, plus de 8000 décès, soit 3°%0 décès et 4°%0 avec les militaires. Freddy Vinet dresse ensuite une carte mondiale de la mortalité. La population mondiale est estimée à 1,86 milliards en 1918-1920, le taux de mortalité brut lié à la pandémie grippale s’établirait autour de 2,3% de la population mondiale avec un pin de 5%.

C’est l’Asie, le continent qui a été le plus affecté avec l’Inde et l’Indonésie par le virus, des chiffres connus grâce aux données de mortalité collectées par l’administration britannique pour l’Inde en particulier. Les chiffres de décès liés à la grippe pour la chine restent flous à l’exception des villes littorales chinoises. L’Île de Java-Madura, l’île la plus peuplée d’Indonésie, a été très touchée, par contre des données manquent pour l’Empire Ottoman et la Perse. Etats-Unis et Canada réunis, plus d’un million de décès ont été enregistrés. Sur le continent africain, 2,4 millions de personnes sont morts de la grippe sur une population totale de 133 millions d’habitants en 1918, une estimation jugée basse du fait du manque d’enregistrement, une conséquence du virus contracté au contact des colonisateurs venus d’Europe, une contamination venue des transports des troupes débarquées dans les ports africains dès leur retour du front en Europe. Le continent africain est probablement le continent le plus touché par le virus après l’Asie. En Europe ce sont surtout les populations des pays du sud qui ont été les plus vulnérables avec la France, le Portugal, l’Espagne, l’Italie par rapport à l’ensemble des populations des pays nord européens.

Dans le quatrième chapitre, Freddy Vinet rappelle les symptômes connus de la grippe à l’époque mais pas l’origine, connue depuis peu de type H1N1. La grippe dite espagnole se caractérise par les symptômes, manifestations et complications comme la céphalée, la fièvre brutale et forte, des douleurs musculaires et des courbatures sur une durée de plusieurs jours. L’originalité de cette grippe tient à la cible, à une tranche d’âge concernée, les jeunes adultes en particulier davantage que les personnes âgées. Celles-ci ont-elles été plus immunisées que la jeune génération ? Cela reste une énigme pour les virologues qui auraient pu pensé qu’elles seraient protégées du fait d’avoir côtoyé la grippe dite russe de 1889-1890 or ce n’est pas la même souche et les jeunes adultes nés après 1890 auraient pu être protégés. Par contre l’universalité de la contagion est reconnue mais la létalité n’est pas égalitaire. Il y a une forte mortalité parmi les minorités ethniques et chez les peuples isolés. Aux Etats-Unis les Noirs sont plus touchés que les Blancs, mais le taux de mortalité des Blancs est deux fois supérieur par les très pauvres que chez les plus riches. De même les populations récemment immigrées aux Etats-Unis sont les plus vulnérables par rapport à d’autres catégories sociales. Ce sont davantage les conditions sociales qui fragilisent certaines populations par rapport à d’autres et non l’ethnicité qui n’est pas déterminante (p.101). Les beaux quartiers à l’ouest de Paris ne sont pas épargnés par la grippe mais la domesticité est plus durement touchée. Le monde rural n’est pas non plus protégé, exemple aux Etats-Unis la densité de population n’est pas un facteur aggravant puisque les Etats ruraux quasi déserts du Middle West comptabilisent autant de malades que dans les Etats fortement urbanisés de l’Est des Etats-Unis.

Les quatre derniers chapitres du livre offrent une analyse très instructive sur la maîtrise de la gestion du risque à l’époque et sur les raisons de la catastrophe oubliée encore de nos jours. La gestion de l’épidémie se fait dans tous les pays engagés dans le conflit mondial. L’épidémie de grippe est prise au sérieux en automne 1918 ; en France l’Académie de médecine nomme une commission chargée d’examiner les moyens d’enrayer la contagion mais en se contentant de donner des conseils généraux. Par contre la gestion militaire dans la prise en charge de la pandémie parmi les troupes est plus rigoureuse. Un nom de code est donné à la grippe dans la nomenclature sanitaire militaire, maladie 11. Avant tout préserver la santé des soldats, pour cela les médecins sont tenus de signaler le moindre symptôme. Les archives des services de santé des armées françaises, anglaises ou américaines regorgent d’informations.

Mais la gestion reste confuse entre la prise en charge par les autorités civiles et les autorités militaires et voire même à l’intérieur du corps d’armée. On assiste à une impréparation, à une impuissance de l’ensemble des édiles. Exemple aux Etats-Unis, entre les officiers et les médecins du front et l’Etat-major entre le chef des forces américaines en Europe, qui demande une mise en quarantaine d’une semaine avant de faire embarquer les soldats et le chef d’Etat major au secrétariat à la guerre à Washington qui refuse d’appliquer cette mesure de protection sanitaire au motif que rien ne doit retarder les opérations. Le président américain Wilson se range de l’avis de son chef d’Etat major pour finir la guerre au plus vite. Cela eu pour conséquence de « terribles hécatombes émaillant les traversées transatlantiques des navires américains » à cause de l’épidémie de grippe (p.101).

Autre problème auquel fut confronté les différentes armées belligérantes, celui de l’évacuation des soldats malades entre les grippés et les blessés sur la zone du front, pour les soldats malades de la grippe, les transporter dans les hôpitaux les plus proches ou les éloigner de la zone du front. Beaucoup des soldats grippés restèrent à proximité des soldats blessés dans les hôpitaux situés pour la plupart en zone urbaine, aux conséquences désastreuses en terme de contagion sur les populations civiles.

Du côté des civils ce fut l’inertie totale des autorités dans la prise en charge lors de la deuxième vague de la grippe, le contexte de la guerre a joué dans la difficulté pour gérer la crise de l’épidémie. En France il faut attendre le 18 septembre 1918 avec la circulaire qui invite les médecins à considérer la grippe comme une maladie à déclaration obligatoire. Dans les autres pays exceptés l’Allemagne, le Royaume Uni, les Etats-Unis, beaucoup ne purent faire appliquer des mesures d’hygiènes strictes, faute de moyens. La seule forme la plus aboutie de contrôle frontalier est la quarantaine depuis le XIXe siècle, selon les règles internationales, comme moyen de contrôle des épidémies comme le choléra, la peste, le typhus qui sont séveremment surveillées. Quant à l’épidémie de grippe, cela n’a pas été perçu comme une priorité à l’échelle internationale.

L’attitude de la presse face à l’épidémie est la conséquence de la censure mise en place dès le 5 août 1914, elle ne dit mot sur la grippe. En France la presse se focalise sur le premier conflit mondial, c’est par un petit entrefilet paru le 30 mai dans Le Matin qu’il est fait mention pour la première fois de la grippe à Madrid. Concernant le mutisme de la presse française les chercheurs selon Fredddy Vinet pensent que ce serait plutôt une forme d’autocensure qui dictait les journaux pour ne pas saper le moral des Français (p.131). Puis la grippe jusqu’en été 1918 est perçu comme une banalité face aux souffrance endurées par les soldats et les civils.

C’est à partir du début du mois d’octobre 1918 que débute la prose de conscience de l’épidémie par la presse parisienne d’abord puis provinciale. Guillaume Apollinaire, ironise même sur Alphonse XIII, le roi d’Espagne malade de la grippe dans L’Excelsior Excelsior, 1er octobre 1918, p.4 et ceci un mois avant d’être atteint à son tour et d’en mourir ! La presse française ne cherche pas à nier la vérité mais à dédramatiser, à relativiser comme le fait par ailleurs la presse espagnole au moment du pic des décès. Par contre dans d’autres pays, la presse est sévère envers les autorités. Les hôpitaux lors de la seconde vague de l’épidémie sont débordés autant en Europe qu’aux Etats-Unis, par contre la mobilisation des organisations de charité comme aux Etats-Unis, en Angleterre, en Nouvelle-Zélande semble avoir été plus efficace face à la propagation de l’épidémie mais les mesures furent prises lors de la 2e vague du virus.

La difficulté a été de trouver le remède efficace. L’accent est mis sur l’hygiène de l’appareil bucco-pharyngien, badigeonner les amygdales avec des produits antiseptiques, en se brossant les dents avec du dentifrice ou avec seulement du savon de Marseille, en isolant le malade, avec du repos etc. On commence à explorer les sérums et les vaccins mais on ne connaît pas leur réelle efficacité sur les malades. Il faut attendre 1944, avec le premier vaccin composé du virus influenza inactivé développé par Thomas Francis Jr. On prend conscience en France à la fin de la guerre, du manque de médecins, de la rareté des pharmacies.

Y at-il eu des conséquences socioéconomiques liées à l’épidémie de grippe ? Certes l’épidémie s’est accompagnée de taux de morbidité très élevés note l’universitaire mais l’impact réel est difficile à cerner. La pénurie de main-d’œuvre est cependant chronique avec l’entrée en guerre. Par contre les conséquences à court terme de la grippe sur la natalité sont indéniables. En 1918-1919, les pays en guerre et pays neutres connaissent un creux de la vague (p.158), des déficits de natalité apparaissent dans de nombreux pays comme la Suède, la Norvège, le Japon ou le Portugal car « les taux de conception c’est-à-dire en taux de natalité reculés de neuf mois » fait remarquer l’auteur correspondent au pic de l’épidémie (p.158). La grippe aurait eu un effet sur le nombre d’enfants morts nés et les fausses couches, de même sur le recul du nombre des mariages surtout à partir du mois d’octobre 1918 lors de la deuxième vague de l’épidémie. Un autre phénomène imputable peut-être à la grippe est l’augmentation des remariages des veufs en particulier pendant cette période. Les conséquences démographiques de la grippe semblent résorbées dès le milieu des années 1920. Sauf dans les îles Samoa occidentales souligne l’auteur où les populations ayant connu une forte mortalité, il faudra attendre une génération les niveaux démographiques du début du siècle.

L’auteur consacre les deux derniers chapitres du livre sur les raisons de la catastrophe oubliée et sur quel souvenir conservé sur cette épidémie « la pire du siècle ». « La question de la mémoire, ou plutôt du non-souvenir » est essentielle. En France personne ne se souvient de cette catastrophe épidémiologique sauf quelques scientifiques à la fin du XXe siècle. Freddy Vinet a raison de faire remarquer la place réservée à la grippe espagnole dans les manuels scolaires qui est largement réduite voire quasi absente : citée 5 fois sur 10 manuels consultés et toujours en liaison avec le bilan de la guerre. Le grand poète Guillaume Apollinaire est perçu dans l’opinion publique comme une victime de la guerre, tué au champ d’honneur, la faute à Picasso de l’avoir représenté la tête enturbannée dans une toile célèbre. Mourir de la grippe est devenue honteux et stupide. « Cette mise à l’index » de la grippe des manuels scolaires français peut s’expliquer par le fait que la grippe n’est pas considérée comme un phénomène majeur au vue des évènements denses de la période. L’auteur reprend fort à propos une citation de Guillaume Apollinaire « on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité » (p169). Pourtant fait remarque Freddy Vinet la grippe a fait l’objet de nombreuses études internationales. Cela constitue un paradoxe. Plus de 1500 titres en anglais, français, allemands, italien, espagnol etc. C’est à partir de 1975 que la grippe espagnole ressurgit avec la grippe porcine aux Etats-Unis et avec la parution de l’ouvrage « pionnier » de Alfred Crosby CROSBY Afred, Epidemic and peace, 1918, Westport, Greenwood press, 1976 . Un premier colloque pluridisciplinaire consacré à la grippe espagnole est tenu en septembre 1998 en Afrique du Sud. Ce regain d’intérêt dans les années 1990 s’explique par l’attrait des sciences sociales, par la recherche anthropologique, avec l’arrivée des nouvelles pandémies comme le SIDA.

La grippe est minorée car « on ne meurt pas de la grippe », c’est une maladie à l’ordinaire bénigne car l’immense majorité des maladie guérit. Pour l’auteur « la mémoire d’une catastrophe s’ancre sur une matérialité, des objets, des lieux, des paysages. Or avec la grippe rien de tout cela. Les gens sont décédés chez eux ou à l’hôpital, donc pas de lieux de mémoire de la grippe. « La grippe fut un évènement atopique, sans lieu où la mémoire puisse s’ancrer » p. 175). Pour l’auteur la grippe n’a pas marqué les esprits car elle n’interrompt pas un cycle, une césure, une rupture, exemple la peste de 1720 à Marseille qui marqua la fin du cycle des pestes. L’oubli de la grippe résulte en partie d’un silence collectif mais pas dans tous les pays. L’auteur rapporte plusieurs faits qui montre que l’épidémie n’a pas été oubliée comme au Canada où a été érigé des monuments en mémoire de l’évènement, comme à Saint John’s en hommage à Ethel Dickinson, une infirmière d’un hôpital qui contracta la grippe et en mourut rapidement. Guerre et grippe quel lien questionne ensuite le spécialiste. L’affaiblissement des populations a créé sûrement un terrain favorable à la diffusion de l’épidémie. Le manque de médecins, du fait de leurs mobilisations dans le conflit a aussi joué dans la difficulté de prendre en charge les populations civiles malades.

Le virus de la grippe fut identifié chez le porc en 1930 par l’Américain Richard Shope, puis chez l’homme en 1933 par les anglais Smith, Andrewes et Laidlaw. A partir des années cinquante les spécialistes ont cherché à retrouver des traces du virus mais ce sont les tissus de soldats américains conservés à Washington qui ont permis de reconstituer les séquences ADN du virus de type A (H1N1). « Une surréaction immunitaire serait en cause dans le cas sévère d’infection pulmonaire » (p.191). L’association virus de la grippe pneumocoque explique la gravité de cette grippe. Risque-t-on une résurgence de la menace ? Freddy Vinet rappelle que depuis la grippe de 1918-1919, il y a eu trois grandes pandémies grippales : 1957-1958, la grippe dite asiatique puis 1968-1969, la grippe de Hong-Kong puis la dernière celle de 2009. D’autres épidémies comme le SRAS ou la grippe aviaire rappellent la résurgence de la grippe mais sous d’autres formes comme la grippe porcine de 1976 aux Etats-Unis. Mais depuis 1918, de grands progrès ont été faits dans la gestion des épidémies. Un système d’alerte épidémiologique mondial est mis en place et coordonné par l’OMS et semble se révéler assez efficace dans le cas de la grippe saisonnière. Quand aux vaccins cela pose problème depuis une décennie du fait des réticences de la part d’une frange de la population qui voit dans la vaccination l’induction par les adjuvents des effets secondaires parfois graves. Or les vaccins ont prouvé leur efficacité en éliminant de façon quasi définitive certaines maladies endémiques comme la variole ou la poliomyélite.

Au terme de cette synthèse rigoureuse, érudite et agréable à lire, Freddy Vinet nous a proposé une analyse détaillée sur la propagation de l’épidémie à toutes les échelles touchant toutes les régions du monde ainsi que sur les enseignements à prendre sur cette pandémie meurtrière du XXe siècle. L’épidémie de grippe de 1918-1919 ne serait pas possible aujourd’hui avec les connaissances médicales et « les outils thérapeutiques » que nous disposons. Les lieux et les collectivités qui ont su gérer la catastrophe avaient une expérience antérieure.

Freddy Vinet termine son ouvrage sur la mise en garde de la perte de la mémoire des épidémies graves en Occident depuis 1945 amoindrissant la vigilance face à la gestion du risque épidémiologique. La grippe de 1918 a surpris par ses caractéristiques propres, une maladie bénigne et saisonnière et classer loin dans les maladies contagieuses à risque. La grippe a tué mais l’immense majorité des malades s’en est sortie. La Grande Grippe est passée inaperçue dans le contexte de la guerre et elle reste « un angle mort de l’historiographie et de la mémoire collective du XXe siècle. Pour le géographe, il faut plutôt parler de silence que de l’oubli. Il termine sur l’importance de préserver une culture épidémiologique essentielle face « à la perte de confiance en certains moyens de prévention, comme les vaccins, et face à l’émergence inévitable de nouveaux pathogènes ».

Un ouvrage très dense, des exemples choisis avec une grande rigueur scientifique, des références précieuses qui méritent d’être lues avec attention, le tout écrit dans un style alerte accessible à tout public. Une pierre supplémentaire apportée à l’édifice du centenaire de la Grande Guerre.