Cet ouvrage ambitieux se veut à la croisée de deux disciplines, l’histoire et la sociologie. Il a pour ambition de retracer, le parcours des théories racistes scientifiques et médicales depuis le XIXe siècle, mais aussi d’analyser comment ces théories imprègnent un plus large « racisme d’Etat » qui se manifeste sous de multiples formes. Ces théories, caractérisées aujourd’hui de pseudo-scientifiques, ont été portées par des chercheurs et des médecins qui ont longtemps eu des reconnaissances officielles, avant d’être remis en question ces dernières années..
Dans l’introduction, les deux autrices, explique une autre des genèse du projet : le retour, ces dernières années, de discours nauséabonds autour de différentes races humaines, autour de l’infériorité supposée de certaines populations, dans le sillage de la montée de l’extrême droite dans plusieurs pays du monde.
Elle s’appuie également sur plusieurs exemples récents de maltraitance subie, dans les hôpitaux occidentaux, par des femmes et des hommes racisés, dont les souffrances sont méprisés, voire négligées, pour revenir sur un racisme permanent qui a habité les études médicales depuis le XIXe siècle. Il prend particulièrement la forme du syndrome méditerranéen en France.
Les deux autrices définissent le racisme scientifique, comme « l’ensemble des théories et pratiques, se réclamant de différents champ scientifiques, proposant une définition altérisant, et infériorisant, les corps et les esprits des personnes racisés » (p.13). Ces théories sont clairement élaborées au XIXe siècle, dans le contexte, à la fois de la colonisation et des explorations, qui permettent la découverte de nouvelles tribus, de nouvelles civilisations, sur plusieurs continents de la planète. Elles émanent de figures « scientifiques » qui vont tenter de répertorier, classer, hiérarchiser la connaissance de l’autre et de l’humanité (p.15).
Le livre est divisé en 5 grandes parties thématiques. La première revient sur l’idée de « pseudosciences » et montre notamment que ces théories racistes ont eu longtemps la vie dure dans les milieux universitaires. La seconde, « Zombie science » montre comment ces théories reviennent de manière régulière sur le devant de la scène. La troisième s’attarde sur les « circulations internationales » de ces théories. La quatrième sur les liens entre ces théories et le racisme d’Etat/politique dénoncé par les autrices. La dernière sur les combats menés aujourd’hui en sociologie et en épistémologie.
Les apports majeurs d’une telle analysée inédite sur la forme en France sont de montrer d’abord que le racisme scientifique et médical n’est ni un accident ni une erreur isolée, mais un phénomène durable, historiquement construit, qui est à la fois produit et instrument des rapports sociaux et politiques. Si la science n’est pas extérieure au racisme, elle a parfois contribué à le produire, le légitimer et le diffuser.
Une autre des avancées majeures de cet ouvrage est de montrer qu’au XIXe siècle racisme devient un savoir savant légitime, avec le développement de disciplines comme l’anthropologie physique ou la médecine coloniale. Elles produisent des « preuves » pseudo-scientifiques, avec la craniométrie ou la pathologisation des populations non blanches. Le racisme est intégré dans les institutions scientifiques et médicales et les porteurs de ces théories font des carrières admirables, leurs livres, leurs cours, leurs noms étant longtemps associés à de prestigieuses universités américaines.
Ce que les auteurs démontrent, c’est que, si les théories raciales sont scientifiquement réfutées grâce aux apports de la biologie ou de la génétique), si l’on déconstruit progressivement de la notion biologique de race, la disparition scientifique ne signifie pas disparition sociale. Ces théories remontent de manière régulière, surtout récemment, portées par certains intellectuels, des acteurs médiatiques ou réseaux politiques, à l’instar du nouveau secrétaire d’état à la santé Robert Kennedy et des réseaux sociaux comme X/Twitter ou Truth d’Elon Musk et Donald Trump. Ainsi, la caisse de résonance qu’offrent ces plateformes légitiment à nouveau ces pensées archaïques et servent un discours politique assumé.
Personnellement, le livre est marquant car il permet de se décentrer sur des clichés supposés. On assimile souvent ces pensées raciales la colonisation, à l’apartheid ou au nazisme et aux applications dramatiques de ces idéologies sur les populations qui les ont subies. Les autrices apportent une vision bien plus large et bien plus globale de ces théories racistes et montrent la quasi impossibilité de les voir réduire à néant de part leur utilisation politique actuelle. Il en ressort un livre édifiant et prenant, majeur dans les réflexions auxquelles il pousse le lecteur.



