Jean-Noël Jeanneney a publié aux éditions du Seuil en 2016 cet ouvrage qui est aujourd’hui proposé dans la collection « Points-histoire », en édition de poche. Jean-Noël Jeanneney est un historien auteur de nombreux ouvrages assez connu et reconnu pour que sa présentation puisse se limiter aux quelques lignes de la 4e de couverture : Professeur émérite à Sciences Po, il a été président de Radio France et de la Bibliothèque nationale de France. Il produit l’émission « Concordance des temps » sur France Culture.

Une belle leçon d’histoire

L’ouvrage est tout entier consacré à un événement de très courte durée (le premier chapitre a pour titre «  45 secondes »), l’attentat manqué préparé par un commando proche de l’OAS, contre le général de Gaulle, président de la République, le soir du 22 août 1962 dans la proche banlieue parisienne, sur la commune du Petit-Clamart. « Temporalité minuscule aux yeux de cette « histoire longue » dont ma génération avait entendu, sur les bancs de l’université, célébrer la prééminence » observe l’auteur. Réhabilitation absolue de l’histoire événementielle pourrait-on croire avant d’avoir lu ce livre. Qu’on se détrompe ! L’ayant refermé, le lecteur saura tout sur la préparation et le déroulement de l’attentat, sur ses organisateurs, leurs motivations et leurs objectifs, sur les débats auxquels donnèrent lieu leur procès, sur les conséquences politiques de l’événement. Mais il aura aussi pris une magistrale leçon d’histoire, tant est grand le talent de l’auteur pour replacer l’événement dans sa profondeur historique et pour approfondir la réflexion dans diverses dimensions culturelles et idéologiques : de Gaulle et la mort, contingence et hasard, influence des croyances religieuses, la justice d’exception en régime démocratique, obéissance et désobéissance, histoire du tyrannicide. Il aura ainsi beaucoup appris aussi sur Saint Thomas d’Aquin et sur Lucrèce, et il pourra réfléchir (et sourire) à la lecture du dernier chapitre où l’auteur se livre à sa passion pour l’uchronie, nous proposant un solide récit des semaines qui suivirent l’assassinat du général de Gaulle au soir du 22 août 1962.

Structure de l’ouvrage

L’étude est menée en 17 chapitres. Le premier chapitre est un récit minutieux de l’attentat auquel le général échappe de justesse. Viennent ensuite la présentation de Bastien-Thiry, le chef du commando, de ses acolytes, des conditions dans lesquelles se constitua le groupe, de l’idéologie qui les rassemble et de leurs objectifs (chapitres 2 à 7). Viennent ensuite le récit de la traque du commando (chapitre 9), du procès (chapitre 11) et du « châtiment (chapitre 12). Les derniers chapitres (13 à 17) sont consacrés à une réflexion historique sur la chrétienté et le tyrannicide, la désobéissance, la contingence et le hasard, l’exploitation politique de l’événement par de Gaulle, et enfin un essai d’uchronie. Le texte est doté d’un appareil de notes, d’un index et d’une quinzaine de pages de « notes sur les sources » qui font entrer le lecteur dans l’atelier de l’historien. L’auteur a travaillé dans différents dépôts d’archives : présidence de la République, justice militaire, Cour de sûreté de l’Etat, préfecture de police de Paris, ministère de l’Intérieur. A ces sources primaires s’ajoutent de nombreuses références bibliographiques accompagnées de leur critique historique.

« Cette fois, c’était tangent » (de Gaulle)

Dans la banlieue sud de Paris, le 22 août 1962 à la tombée de la nuit, un commando de 13 personnes que dirige le lieutenant-colonel Jean-Marie Bastien-Thiry, attend le passage du petit convoi (la DS Citroën présidentielle, un seul véhicule d’escorte et deux motocyclistes de la gendarmerie) qui amène le général de Gaulle vers l’aéroport de Villacoublay, d’où il doit s’envoler vers la base militaire de Saint-Dizier puis, de là, gagner sa demeure de la Boisserie, à Colombey-les-deux-Eglises. La route est rectiligne et le convoi roule à 90 ou 95 km/h. Bastien-Thiry se contente de donner le signal en levant un journal. Les conjurés ouvrent le feu au fusil-mitrailleur depuis une estafette garée sur le bord droit de la route. Mais le convoi est arrivé plus vite que prévu, l’obscurité qui vient les a fait réagir avec un peu de retard, une arme s’enraye et un tireur ne sait pas bien utiliser la sienne…Les pneus sont crevés. Alain de Boissieu, gendre et aide de camp du général, ordonne au chauffeur  de foncer. Il accélère et aperçoit 100 mètres plus loin sur la gauche un second véhicule duquel un tireur ouvre le feu au fusil-mitrailleur. De Boissieu crie à de Gaulle de se baisser quand une balle pulvérise la fenêtre arrière gauche (c’est la place de De Gaulle). Le couple présidentiel qui a obéi à l’injonction de leur gendre n’a pas été touché. Le véhicule ne roule plus que sur deux jantes et deux pneus. Les conjurés tirent encore plusieurs rafales, une balle entrant dans un véhicule venant en sens inverse dans lequel ont pris place un couple et leurs trois enfants (une balle entrée sous le pare brise a ricoché sur le volant, blessé le conducteur à la main et est ressortie par le toit). Les conjurés d’un troisième véhicule n’ont pas bougé car ils devaient refermer la nasse si le véhicule présidentiel avait été bloqué. Plus de 150 douilles gisent sur le terrain, la voiture présidentielle porte huit impacts, trois balles ont traversé l’habitacle. De Gaulle et son épouse sont couverts d’éclats de verre mais ils sont indemnes. Arrivé à l’aéroport le président tient à passer en revue les soldats du piquet d’honneur comme le veut le rituel. Dans l’avion de Gaulle est impassible et semble de bonne humeur, il confie néanmoins à son gendre que « cette fois c’était tangent » (car il a échappé à plusieurs attentats dont celui de Pont-sur-Seine), et à Pompidou auquel il téléphone le soir « « Ah ! cher ami, ils tirent comme des cochons ».

Jean-Marie Bastien-Thiry, Alain de Bougrenet de La Tocnaye, et les autres

Le chef du commando a 35 ans, il est polytechnicien, fils de polytechnicien (mais son père est gaulliste),  ingénieur militaire, avec rang de lieutenant-colonel de l’Armée de l’air. Il a épousé la fille de Georges Lamirand qui a été secrétaire d’Etat à la Jeunesse dans les gouvernements de Pierre Laval et est resté un admirateur de Pétain, de même que sa fille, et bientôt que son gendre, en rupture avec l’héritage paternel. C’est un catholique fervent, un anticommuniste absolu, un antigaulliste forcené, sous des dehors de froideur. Il n’est militaire que par assimilation, il n’a aucune expérience directe de la guerre en Algérie. Vers la fin de 1960 il est entré en contact avec le général Zeller, l’un des acteurs du putsch des généraux d’avril 1961, qui l’a introduit dans les milieux de l’activisme de l’OAS naissante. Bastien-Thiry organise son premier attentat contre de Gaulle, à Pont-sur-Seine, le 8 septembre 1961. Une charge de 10 kilos de plastic est cachée dans un tas de  sable au bord de la route mais n’explose pas. Bastien-Thiry ne fut pas identifié.

Au printemps 1962, dans les milieux activistes de l’OAS se constitue un Conseil national de la résistance qui « prétend sans vergogne se situer dans la ligne de 1943-1945 (…), présidé (comme l’autre !) par Georges Bidault et illustré par Jacques Soustelle, avec aussi le colonel Argoud (…) et Pierre Sergent ». Ce CNR décide à main levée et à l’unanimité de tuer de Gaulle à tout prix. Bastien-Thiry affirmera qu’il a agi sur les ordres du « comité exécutif » du CNR, auquel il se serait rallié en avril 1962, donc après l’attentat manqué de Pont-sur-Seine, et juste après les accords d’Evian. Tuer de Gaulle ne peut donc plus servir à garder l’Algérie française, il s’agit « de haine brute, de vengeance passionnelle ».

L’auteur reconstitue les circonstances dans lesquelles s’est constitué le commando et en présente les acteurs. Alain de Bougrenet de La Tocnaye, né dans une famille de la petite noblesse bretonne « inscrit dans ses gènes la haine de la République et les ardeurs d’un catholicisme intégriste (…) irréductiblement fidèle à Vichy, adversaire de toujours du général (…) mû par deux obsessions : le communisme marxiste et « la haute finance internationale ». Autant dire que l’antisémitisme n’est pas loin. Proche des putschistes de 1961, il a été emprisonné et s’est évadé. Il estime devoir être l’adjoint de Bastien-Thiry, mais Armand Belvisi lui dispute ce rôle. Il fréquente les milieux de l’OAS. Il en va de même pour les autres membres du groupe au sein duquel arrivent trois exilés hongrois, convaincus que de Gaulle est inféodé au communisme auquel il veut livrer l’Algérie.

Des branquignols ?

On est surpris des faiblesses internes du groupe, voire de leur niveau d’incompétence parfois : « pour tout dire, il arrive qu’on éprouve le sentiment que le polytechnicien Bastien-Thiry travaille avec des branquignols. Alain de Boissieu parle avec mépris de « bricoleurs ». A Pont-sur-Seine, l’incompétence est patente. Le matériel explosif a été laissé à l’air libre pendant huit jours à proximité du tas de sable ; de toute manière le fabricant de la bombe ignorait les règles de l’art. Les participants se firent prendre dans des conditions qui font sourire. Par manque d’argent, et Bastien-Thiry refuse les hold-up pour une raison d’éthique ( !), les armes sont de mauvaise qualité et, au Petit-Clamart, la moitié des armes automatiques s’est enrayée.

L’auteur soulève un point de grand intérêt, et tout à fait contemporain : aucun des conjurés n’est prêt à mourir pour que meurt de Gaulle. Leur obsession est d’organiser leur fuite après leur forfait. Il démontre qu’à plusieurs reprises, dont une tentative d’attentat à Paris le 8 août 1962, ils auraient certainement réussi s’ils avaient pris le risque d’être abattus. Ajoutons les dissensions internes, qui sont profondes et que Bastien-Thiry ne sait pas faire taire. C’est la haine qui fait tenir ensemble et qui les pousse à l’action.

« Le ciment de la haine »

Bastien-Thiry a choisi pour son entreprise le nom de code « Opération Charlotte Corday ». Jean-Noël Jeanneney nous propose de le suivre dans une réflexion sur le tyrannicide et la conception religieuse du pouvoir. Comme Charlotte Corday, Bastien-Thiry entend délivrer la France d’un tyran. Dans sa vision du monde, que partagent ses acolytes, de Gaulle est à la fois l’agent du communisme et « l’incarnation d’un capitalisme désincarné ». Il s’agit aussi de sauver la civilisation chrétienne, et grand fut le soutien accordé à Bastien-Thiry par tout un ensemble de prêtres et de clercs. L’auteur nous rappelle, ou nous apprend, que Charlotte Corday fut louée par Robert Brasillach et par Drieu la Rochelle qui voyaient en Marat un Juif. La Rocnaye est antisémite.

On est stupéfait des élucubrations idéologiques qui constituent les motivations des conjurés, qu’ils développèrent longuement au cours de leur procès. Bastien-Thiry et La Trocnaye se réfèrent à la doctrine de l’Eglise légitimant le tyrannicide, « bonne conscience fondée sur une lecture personnelle des textes sacrés ». Plusieurs ecclésiastiques l’ont conforté dans son projet et au cours du procès les milieux intégristes se déchaînent pour le soutenir. Bastien-Thiry compare de Gaulle à Hitler. Il se compare lui-même à Claus von Stauffenberg qui a voulu tuer le tyran le 10 juillet 1944. « On pourrait écarter d’un geste méprisant ces élucubrations. Ce ne serait ni sagace, ni prudent. Car l’idéologie qu’elles expriment circule, en profondeur, chez des minorités qui ne sont pas infimes. »

La traque et le procès

La chance fit tomber la police sur le maillon faible du groupe, Pierre Magade, qui cherchait à passer en Espagne avec un autre conjuré, mais qui était fiché comme déserteur. « Poussé dans ses retranchements, il dit soudain qu’il appartenait au commando du Petit-Clamart et qu’il est prêt à tout révéler. Ce qu’il fait, avec tous les détails possibles ». 16 jours après l’attentat le commissaire Bouvier dispose de la liste des conjurés, pas encore tous identifiés néanmoins. Magade et son collègue identifient Bastien-Thiry sur les photos qu’on leur présente. Arrêté, il nie pendant deux jours, puis, deux heures durant, il raconte à peu près tout. Huit hommes sont alors arrêtés. Leur procès s’ouvre devant la Cour militaire de Justice, la Cour de sûreté de l’Etat n’étant pas encore en activité. Les débats durent du 28 janvier au 4 mars 1963. La Cour est présidée par le général Gardet, compagnon de la Libération ; à ses côtés trois officiers et un sous-officier, dont un autre compagnon de la Libération. Il leur faut du courage car ils sont, ainsi que leurs familles, accablés de menaces anonymes et de lettres de haine. Les accusés ont toute liberté de s’expliquer à loisir, et ils ne s’en privent pas. Ils sont défendus par 19 avocats, dont Jacques Isorni, qui fut l’avocat de Pétain, et Jean-Louis Tixier Vignancourt, figure de l’extrême droite. Les accusés tentent de faire croire qu’ils ont eu des informateurs au plus haut niveau de l’Etat, alors qu’il suffisait de guetteurs placés aux bons endroits pour indiquer par téléphone la route choisie à Bastien-Thiry qui attendait dans un café. Bastien-Thiry et ses avocats tentent d’impliquer Valéry Giscard d’Estaing, le présentant comme un complice membre de l’OAS. Ils tentent aussi, contre toute évidence, de faire croire que leur véritable objectif était d’enlever de Gaulle pour le juger, et non pas de le tuer.

Faute de circonstances atténuantes, Bastien-Thiry, La Tocnaye et Prévost furent condamnés à mort. Les autres conjurés (y compris les contumaces) étaient condamnés à des peines allant de la réclusion criminelle à perpétuité à des peines de prison de durée variable, selon leur degré d’implication. De Gaulle gracia deux condamnés à mort, mais refusa de gracier Bastien-Thiry. Pour diverses raisons qu’il n’a pas exprimé et que l’auteur passe en revue : le refus de toute contrition de la part de Bastien-Thiry qui de surcroît a comparé de Gaulle à Hitler, les risques mortels qu’il a accepté de faire courir à Yvonne de Gaulle et aux automobilistes qui passaient par là, le fait qu’il n’a lui-même pris aucun risque au cours de l’opération, à la différence des deux autres condamnés à mort. Bastien-Thiry fut fusillé au fort d’Ivry le 11 mars 1963.

Le Général stratège 

Jean-Noël Jeanneney consacre un chapitre qu’il a intitulé « Le Général stratège » à montrer comment de Gaulle, a utilisé l’émotion déclenchée par l’événement, pour accélérer la procédure visant à modifier la constitution pour faire élire le président de la République au suffrage universel : « C’est un homme joyeux que trouve Alain Peyrefitte, lorsqu’il le rejoint dans son bureau après le conseil des ministres du 29 août. Il lui dit, à propos de l’attentat : « Il tombe à pic ! » Et le 3 septembre, il ajoute, non moins allègrement : « Cette année, les choses s’accélèrent. Nous vivons un précipité d’Histoire ». Il y songeait depuis longtemps et l’opération « se déroula comme un exercice réussi de l’école de guerre ». Bastien-Thiry vécut assez longtemps pour « constater que l’affaire du Petit-Clamart, au lieu d’abattre de Gaulle, avait permis au contraire à celui-ci, amertume suprême, de renforcer son pouvoir ».

« Quelques-uns des questionnements majeurs d’aujourd’hui »

Jean-Noël Jeanneney a publié en 1977 une étude consacrée au Cartel des gauches, La faillite du Cartel 1924-1926, sur-titré Leçon d’histoire pour une gauche au pouvoir, réédité en 1982, après que la gauche soit revenue au pouvoir après 23 ans d’opposition. Cette étude rigoureuse des raisons de l’échec du Cartel montre combien les problèmes rencontrés en 1924-1926 rencontrent ceux qu’il faut résoudre en 1981-1982. L’historien ne prétend pas s’ériger en donneur de leçons, mais montrer en quoi la connaissance de l’histoire peut servir d’aide à la prise de décision en évitant de suivre des chemins dont on sait où ils conduisent.

Il ya dans ce livre consacré à l’attentat du Petit-Clamart quelque chose comme une leçon d’histoire pour une démocratie au péril du terrorisme. On est en effet frappé de l’actualité des questions que soulève ce sujet : les démonstrations théologiques qui justifient le crime, la réponse à donner en démocratie à une violence politique et religieuse, les concessions qu’elle peut consentir dans la pratique de l’état d’urgence, la question des moyens donnés à la police, celle de la justice d’exception, celle des limites de l’obéissance et de la légitimité de la résistance. L’auteur observe à juste titre que « tout en restant en méfiance envers l’anachronisme, fléau de l’histoire et ennemi de l’historien, l’ouvrage que voici se veut pleinement de son temps : car le récit qu’il porte conduit à retrouver quelques-uns des questionnements majeurs d’aujourd’hui ». Ce n’est pas la moindre des qualités du livre.

© Joël Drogland pour les Clionautes