Le devoir de mémoire - Une formule et son histoire
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Sébastien Ledoux

Le devoir de mémoire - Une formule et son histoire

Préface de Pascal Ory - CNRS Editions - 367 p., 25€

Laurent Bensaid
vendredi 29 juillet 2016

Une fois n’est pas coutume, la Cliothèque est en retard. Publié au début de l’année 2016, l’ouvrage de Sébastien Ledoux a fait l’objet de nombreux Compte-rendus. L’auteur lui-même s’est exprimé sur le sens de sa démarche. Un compte–rendu de l’ouvrage nous a paru malgré tout utile parce qu’il rejoint nos réflexions sur les rapports entre l’histoire et la mémoire et parce qu’il peut être utile pour la préparation de nos cours.

L’ouvrage [1], issu d’une thèse de doctorat se caractérise par l’ampleur de son travail de recherche (archives, enquête auprès de ministères « stratégiques » comme les Anciens combattants ou l’ Éducation nationale), mais aussi par l’ampleur de sa réflexion théorique.
A l’image des philosophes des sciences qui étudient l’évolution d’un concept , Sébastien Ledoux montre comment la notion de devoir de mémoire d’abord limitée au domaine de la psychanalyse et de la littérature, devient le symbole d’un nouveau rapport de la société à son passé, ainsi qu’un enjeu politique essentiel. A une lecture « glorieuse » du passé se substitue une lecture « morale » du passé qui met l’accent sur les « fautes » de l’ Etat et sur la nécessité de les reconnaître pour s’en libérer. On reprendra la définition du Petit Larousse illustré où le terme est apparu en 2003 :« l’obligation morale de témoigner, individuellement ou collectivement, d’événements dont la connaissance et la transmission sont jugées nécessaires pour tirer les leçons du passé ( la Résistance ou la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale par exemple) ».

1 ) Archéologie du devoir de mémoire .

Le terme de devoir de mémoire apparaît au début des années 1970. Il appartient d’abord au champ psychanalytique et littéraire. Au milieu des années 1970 et au début des années 1980, l gagne le champ social, historiographique et politique. La crise économique des années 1970, l’épuisement des dynamiques des Trente Glorieuses, ce que Pascal Ory nomme « la Révolution de 1975 », s’accompagnent d’une réflexion sur le patrimoine et l’identité. Loin d’être conservatrice, cette mémoire peut être celle d’une mémoire populaire ou régionale ( on songe au « Cheval d’orgueil » de Pierre Jakez-Hélias ) que l’on accuse l’histoire officielle d’avoir occultée. Dès cette époque, les ouvrages ou les émissions de télévision accordent une large place aux témoins situés à la charnière du passé et du présent. C’est aussi l’époque où le contexte intellectuel change. La critique des régimes communistes après la publication en France de « l’ Archipel du Goulag » conduit à une remise en cause de l’eschatologie révolutionnaire et à une vision morale de l’histoire et de la politique. La crise des « grands récits » ( le « roman national », le projet communiste) s’accompagne d’une nouvelle réflexion historique symbolisée par « Les lieux de mémoire » dirigés par Pierre Nora. Celui ci dresse le constat d’une société hantée par le risque de perdre son histoire ,ce « qui fait de chacun l’historien de soi (et) nous soumet tous au devoir de mémoire ». Nora est également soucieux de la perte d’une certaine identité de la France, inquiétude qui le conduisit à la mise en oeuvre de l’ouvrage. La fin des années 1970 et le début des années 1980 marquent le début de l’utilisation de la notion de devoir de mémoire pour évoquer le génocide des Juifs. Les survivants, les enfants des victimes accordent une grande importance à la transmission du passé. Il s’agit à la fois d’un impératif moral, d’une reconstruction identitaire et d’une lutte contre le négationnisme dont on a oublié la violence au début des années 1980. Enfin, la décennie 1980 est marquée par l’introduction de la notion de devoir de mémoire dans le domaine politique et institutionnel. Le souci du devoir de mémoire est porté par des hommes comme Jean Laurain , ministre des Anciens combattants de François Mitterrand, Louis Mexandeau, Jean Le Garrec ou Michel Noir qui sont souvent d’anciens Résistants ou des enfants de Résistants/Déportés et de ce fait très sensibles à la transmission du souvenir de la Résistance.
Sébastien Ledoux utilise à leur propos le terme original de « pollinisateurs » de la notion de devoir de mémoire. Au delà des hommes, Sébastien Ledoux souligne une évolution de la politique mémorielle de l’ Etat à partir de l’élection de François Mitterrand en 1981. Après Giscard d’ Estaing, accusé d’avoir été oublieux du passé, le nouveau pouvoir entend reconstruire une mémoire nationale afin de donner aux concitoyens une image de la nation qui soit cohérente et gratifiante. Cette politique se traduit par une valorisation de l’enseignement de l’histoire ( « un engourdissement de notre mémoire serait un véritable danger national « déclare Pierre Mauroy en 1984), mais aussi par une politique menée au sein du ministère des Anciens combattants. Au vocabulaire traditionnel du « souvenir » en usage depuis la fin de la première guerre mondiale, le Ministère substitue celui de mémoire, moyen de préserver la « conservation de la mémoire collective de la France combattante », mémoire incarnée par les souvenirs des combattants, par des monuments, des lieux ou des archives, et de la transmettre aux jeunes générations avec un objectif éducatif et moral.
A titre d’exemple, les nécropoles, les cimetières militaires ne sont plus présentés comme des « lieux de mort exigeant un travail d’entretien », mais comme des « témoins de l’histoire ».

2 )La cristallisation de la notion de devoir de mémoire.

La fin des années 1980 et le début des années 1990 voient la cristallisation de la notion de devoir de mémoire qui occupe alors une place importante dans l’espace public .Plusieurs éléments se conjuguent pour l’expliquer : le développement du négationnisme, la montée du Front national et les déclarations provocatrices de son président sur les chambrez à gaz « point de détail de la Seconde guerre mondiale « , les procès pour crimes contre l’humanité de Barbie et de Touvier, enfin l’attitude ambiguë de François Mitterrand lors de la commémoration du cinquantenaire de la rafle du Vel d’ Hiv en 1992, qui refuse de reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, mais qui, l’année suivante, instaure une journée de commémoration de la rafle. Plusieurs éléments témoignent de l’importance prise par la notion. En juin 1993 ,l’un des sujets de philosophie proposés aux candidats au baccalauréat de la série littéraire était : « Pourquoi y a-t-il un devoir de mémoire ? », signe que le terme est légitimé par l’institution scolaire comme « une notion commune de notre horizon temporel tendu entre l’expérience ( le passé) et l’attente (futur) ».
Autre signe, ce sont les émissions télévisées « La marche du siècle » ,crée par le journaliste Jean-Marie Cavada (lui-même enfant à l’histoire complexe pendant la deuxième guerre mondiale) et qui connaissaient un grand succès. En juin 1992 l’une des émissions était consacrée à la rafle du Vel d’ Hiv , et en juin 1993 l’émission était intitulée « Le devoir de mémoire ». Sébastien Ledoux considère que ces émissions contiennent les principaux éléments qui constituent le devoir de mémoire : dénonciation de l’occultation de la complicité de Vichy dans la déportation des Juifs , critique d’un silence qui « rend malade « la société française ( en 1987, Henry Rousso avait publié « Le syndrome de Vichy » qui empruntait de façon métaphorique à la psychanalyse les termes de « refoulement » ou de « névrose »), mise en valeur du témoignage et de la souffrance des témoins, indignation morale . Lors de l’émission de 1993 sont invités le philosophe Paul Ricoeur, le procureur Pierre Truche ( procureur lors du procès Barbie) et l’historien Pierre Nora. Ainsi, à partir du début des années 1990, la notion de devoir de mémoire est-elle devenue un « référent social » « un projet collectif dans l’espace public »(au sens où l’entend le philosophe Habermas). L’importance du devoir de mémoire va se cristalliser autour d’une « crise de mémoire », celle de la responsabilité de l’ Etat français dans le génocide des Juifs. L »amnésie », l’attitude ambiguë de François Mitterrand apparaissent comme un scandale, c’est à dire comme un moment de transformation où la société affirme son attachement à des nouvelles normes telles que la défense des droits de l’homme ou de soupçon à l’égard de la parole officielle de l’Etat. Les années 1990 marquent l’apogée de la notion de devoir de mémoire liée à la responsabilité de Vichy dans le génocide : émissions télévisées, commémorations, discours d’hommes politiques, politiques éducatives, telles que les voyages scolaires à Auschwitz, actions éducatives à l’échelle européenne, prise de position de l’ Eglise. Le discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995 s’inscrit dans ce courant et en constitue l’événement le plus emblématique. Sébastien Ledoux y voit « la conversion de l’ Etat français à un nouveau régime mémoriel ». On le sait, la reconnaissance de la responsabilité de la France dans le génocide juif marque une rupture de Jacques Chirac par rapport à l’attitude adoptée par ses prédécesseurs. Le discours marque un relatif effacement du rôle des Résistants, une préoccupation pour les droits de l’ Homme à travers l’évocation du génocide et de l’hommage rendu aux Justes, mais aussi hommage « rendus aux morts à cause de la France » et non plus aux « morts pour la France ». La mise en cause de la France suscita du reste l’opposition de Républicains et de gaullistes comme Jean-Pierre Chevènement ou Pierre Juillet, mais aussi de Robert Badinter.
A partir de cette période, la notion de devoir de mémoire devient un outil de mobilisation pour les autres mémoires. Les Résistants comme Madeleine Riffaud ou Lucie Aubrac plaident pour le maintien du souvenir de la Résistance. Le devoir de mémoire devient un outil privilégié dans la lutte pour la reconnaissance des mémoires postcoloniales. Deux faits historiques sont « évoqués : la traite transatlantique et l’esclavage, et la guerre d’ Algérie. Il s’agit à la fois de pointer les crimes commis par la France envers des populations, mais aussi de signaler le traitement discriminant que connaissent leurs descendants ultramarins et nord-africains dans un contexte de ségrégation socio-ethnique. La mémoire de la période coloniale et de la décolonisation présente des points communs avec celle de la mémoire de la Shoah. Les commémorations jouent un rôle pour dénoncer le silence et l’amnésie de la France sur la période coloniale et la guerre d’ Algérie, tels que les massacres de Sétif ou du 17 octobre 1961 ou la pratique de la torture dans l’armée française. L’année 1998 qui marque le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage est marquée par la référence au devoir de mémoire. Les autorités officielles souhaitent avant tout mettre en valeur le rôle des abolitionnistes et célébrer l’unité républicaine , mais des écrivains antillais comme Edouard Glissant élaborent un discours alternatif qui dénonce l’amnésie
collective du passé esclavagiste et évoque l’affirmation d’une nouvelle identité créole à travers la remémoration du passé douloureux de l’esclavage. Christiane Taubira évoque une « souffrance muette, enfouie ». La valeur thérapeutique de la reconnaissance de la souffrance passée par la parole publique est ainsi soulignée. Ces nouveaux enjeux se traduisent par l’adoption par le Parlement de ce que l’on nomme souvent des lois mémorielles, mais que Sébastien Ledoux préfère nommer « lois de reconnaissance » c’est à dire reconnaissance du préjudice subi dans le passé par un groupe historique dont les descendants souffrent eux aussi de ce préjudice ouvrant droit à des réparations matérielles et/ou symboliques. « Dire l’histoire « n’est plus réservé au Président de la République, mais échoit parfois au Parlement. Plusieurs lois illustrent cette politique. La loi de 1998-1999 sur la reconnaissance de la « guerre d’ Algérie » ( jusqu’alors on parlait d » opérations effectuées en Afrique du Nord »), la reconnaissance du génocide des Arméniens, reconnaissance des Justes de France reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité , et reconnaissance des Français rapatriés d’ Algérie.

Ces lois provoquent parfois de vifs débats, en particulier la loi de 2004-2005 qui prévoyait que les programmes scolaires devaient reconnaître le rôle positif de la présence française Outre-mer. Ces lois provoquent par réaction la création en 2005 de l’ association « Liberté pour l’histoire » qui demande l‘abrogation des lois mémorielles. De son côté l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, mis en cause pour avoir déclaré que les traites négrières étaient un crime contre l’humanité mais non un génocide, rappelle que l’historien n’est pas un juge « et qu’il « n’appartient pas à l’Etat de dire l’histoire au risque de confondre histoire, mémoire et morale. Plus que d’un devoir de mémoire, on a besoin d’un souci de vérité et d’analyse critique ». De fait, à partir de la fin des années 2000, on assiste à un diminution de l’évocation du devoir de mémoire de la part des dirigeants politiques et des journalistes. De leur côté, les « cercles dirigeants » au sein du ministère de l’Education nationale privilégient la notion de « devoir d’histoire essentielle pour pacifier les conflits de mémoire et prônent la mise en application d’une « juste mémoire ». Ce recul institutionnel n’empêche nullement la présence de nombreuses associations évoquant le devoir de mémoire. Avec humour l’auteur signale qu’un cheval de course fut même nommé « Devoir de mémoire »……

3 ) Un Bilan critique nuancé.

Le bilan est nécessairement nuancé. Le devoir de mémoire a permis à des groupes dont l’histoire n’avait pas été suffisamment prise en compte de faire entendre leur voix et de voir leur histoire mieux reconnue. En même temps l’histoire du devoir de mémoire montre une inflexion de la politique commémorative de l’Etat. Face à la crise économique et faute de pouvoir proposer un projet d’avenir identifiable, l‘Etat a parfois tendance à faire de la mémoire un élément majeur de la cohésion nationale.
Surtout, la formule du devoir de mémoire favorise un régime mémoriel inédit dans l’histoire qui voit les représentants de la nation célébrer au nom des droits de l’homme « des morts à cause de la France ». Enfin le devoir de mémoire suscite les critiques d’historiens comme Annette Wieviorka , Henry Rousso, Antoine Prost ou Olivier Lalieu qui critiquent les « dérives » d’un devoir de mémoire qui privilégie une référence obsessionnelle au passé au détriment de l’analyse historique. L’auteur accorde un place importante à la réflexion du philosophe Paul Ricoeur qui tout en soulignant la nécessité de se souvenir du passé, privilégie le terme, emprunté à Freud de « travail de mémoire » pour « ouvrir un futur au passé ». Toutefois, malgré ces critiques, à la fin de sa conclusion Sébastien Ledoux met l’accent sur les mérites du devoir de mémoire.
Le devoir de mémoire apparaît comme un moyen de « rester en lien avec. Avec ses souvenirs individuels, avec la communauté des siens disparus, avec un passé recomposé collectivement selon les sensibilités du présent, avec un présent privé de promesses d’avenir pour le rendre supportable ».

Laurent Bensaïd

Par Laurent Bensaid

[1à noter une recension de ce même titre par Joël Drogland https://clio-cr.clionautes.org/le-devoir-de-memoire-une-formule-et-son-histoire.html

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