Au cours du XXe siècle, les politiques coloniales, puis postcoloniales ont encouragé la migration comme solution pour la majorité des ménages burkinabès face à des conditions de vie difficiles tant à la campagne qu’à la ville.

La migration est un phénomène circulaire et articule la mobilité interne et la migration internationale, Ghana et Côte d’Ivoire surtout. La comparaison des mobilités féminine et masculine montre un ensemble indissociable.

Les auteurs, Victor Piché et Dennis Cordell, se sont appuyés sur les enquêtes nationales (1974-1975 et 2000). Ces enquêtes par sondage ont questionné plus de 20 000 migrants. Si la migration des Mossi est bien documentée, les auteurs montrent que le phénomène migratoire touche tous les peuples présents au Burkina Faso.

La migration en Afrique d’hier à aujourd’hui

Il s’agit d’abord de situer la migration burkinabée dans le contexte plus général de la migration en Afrique de l’Ouest, un phénomène, à la fois important et historique.

Les déplacements vont de l’intérieur vers la côte. Dans les années 1920, la population intérieure est majoritaire, depuis les années 1970, la population s’est déplacée vers le sud. Ce sont des migrations de travail entre régions intérieures peu développées et zones côtières productrices des cultures pour l’exportation, comme la Gambie, le Sénégal, le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire. Ces mouvements de population sont aussi associés à l’exode rural.

Au cours de la période coloniale, la construction du chemin de fer et le travail forcé jouent un grand rôle dans ces déplacements de population. Depuis les indépendances, les migrations ont perduré, c’est un fait historique en Afrique de l’Ouest, les traditions orales sont souvent des récits de migrations, comme l’odyssée de Sunjata ou la migration des Lobi ou celle des Soninke. Les auteurs rappellent brièvement les traites négrières. Traditionnellement, il existait des migrations matrimoniales.

Un paragraphe est consacré aux approches théoriques et aux concepts utilisés pour cette étude qui privilégie une approche plurielle. Le concept de migration circulaire met en évidence les allers et retours des travailleurs migrants temporaires entre deux modes de production, deux espaces.

Les deux enquêtes nationales burninabées sur la migration sont présentées, ainsi que les ressources des recensements et des données fiscales. Les sources orales ne sont pas négligées.

Une mise en contexte de la migration burkinabé

Ce chapitre décrit le contexte colonial à la fin du XIXe siècle et les politiques à la base de la création du système de migrations circulaires.

Dans cet espace, de nombreuses populations coexistent, mobilisant le travail des hommes dans une agriculture vivrière dominante comme dans les cas des populations Birifor. La question de l’accès à la terre a depuis très longtemps influencé la migration. Un paragraphe est consacré à l’histoire des Mossi et met en évidence leur mobilité liée au mariage et au commerce et la place de l’esclavage traditionnel.

Après un rappel des étapes de la conquête colonialeVoir notamment : Résistances à la colonisation dans la région de la boucle du Mouhoun (Haute-Volta), 1885-1935, Bernard Souyris, Dakar, Panafrika, 2011, la description des politiques coloniales de main-d’œuvre (1900-1946) montre le besoin croissant de travailleurs et la difficulté à les recruter. Le premier temps est celui de l’abolition de l’esclavage domestique, il prend plusieurs formes qui favorisent la migration : création de nouveaux villages pour les anciens esclaves (villages de liberté), recrutement pour les régiments de tirailleurs sénégalaisVoir Les tirailleurs sénégalais – de l’indigène au soldat de 1857 à nos jours, Anthony Guyon, Perrin / Ministère des Armées, 2022 ou Les Tirailleurs sénégalais en Afrique Occidentale Française (1857-1960), Myron Echenberg, Karthala, 2009.

Le travail forcé, pour la création de routes, de puits, fut d’abord local : « L’entrée en vigueur de la législation, rapportée dans plusieurs journaux officiels de la fédération et de la colonie en 1912, 1919, 1924, 1930 et 1937, précise que les prestataires (les travailleurs mobilisés par la prestation) doivent être affectés dans les environs de leur village. Avec le temps, toutefois, les autorités relâchent ces restrictions.[…] De plus, l’autorité en chef de la colonie (un lieutenant-­ gouverneur ou un gouverneur, selon l’époque) pourra autoriser l’affectation de travailleurs sur des sites encore plus éloignés » (p.64), il favorisa ensuite la mobilité.

Le recrutement militaire favorise la migration circulaire : « Sur 10 000 Africains de l’Ouest recrutés annuellement comme tirailleurs, environ 8 400 retourneront dans leur village ».

Les besoins en main-d’œuvre étant énormes, les autorités coloniales développent le travail contractuel pour des entreprises publiques ou privées, mais la faiblesse des salaires n’attirent que ceux qui ne peuvent faire autrement. La construction des chemins de ferComme le chemin de fer Thiès-Kaye : « Ces chantiers parfaitement organisés comptent actuellement plus de 2.000 travailleurs dont le nombre va pouvoir être porté à environ 4.000 car les récoltes sont partout terminées et la bonne saison s’est définitivement établie. La direction des chantiers est confiée à des officiers et à des sous-officiers du génie qui, pour la plupart, servent depuis plusieurs années en Afrique, sont rompus au maniement des indigènes et ont acquis la technicité spéciale aux travaux dans les régions traversées. » Extrait d’un recueil de textes datés de 1896 à 1938, p.19/43 éloigne les travailleurs, femmes comme hommes pour des périodes longues et des territoires éloignés.

Cette recherche de travailleurs n’est pas sans contradictions, notamment, elle favorise le départ de Haute-Volta d’une main-d’œuvre par ailleurs recherchée localement. Le rattachement à la Côte d’Ivoire, en 1933, va accentuer la migration vers le sud.

La politique fiscale de l’impôt par tête, particulièrement lourd en Haute-Volta qui n’a pas de culture de rente, favorise elle aussi les départs, situation renforcée lors du second conflit mondial.

Enfin, il faut évoquer la fuite, la désertion face aux exigences coloniales, en particulier vers le Ghana.

La genèse des migrations de travail des hommes 1900-1946

Le système migratoire masculin connaît deux époques : de 1900 à 1931 et de 1932 à 1946.

Le premier temps débute avec la conquête par les Français jusqu’au démantèlement de la colonie en 1931. La seconde époque correspond à la fusion avec la Côte d’Ivoire jusqu’à la reconstitution de la colonie.

L’analyse de la première enquête montre l’existence de plusieurs courants migratoires majeurs. La migration internationale (40 % des déplacements masculins vers l’étranger et 30 % de retours) relie le Burkina rural au Ghana colonial, à la Côte d’Ivoire. Un petit nombre d’entre eux s’installent à l’étranger. La migration connaît une hausse vers la fin des années 1920, et les destinations autres sont importantes, en relation avec le service militaire et les travaux pour l’État colonial .

La situation n’évolue guère dans la période suivante, avec un virage vers la Côte d’Ivoire, surtout pour les non-Mossi.

Les auteurs étudient les motifs de la migration : départ pour le travail et retour pour travailler leurs propres terres.

flux migratoires
Extrait page 88

Partis pour le travail, leur statut est très majoritairement celui de journalier. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, on voit le rôle des planteurs avec la mise en place par les autorités de colonies agricoles pour les migrants burkinabé autour de Bouaflé. Entre les deux périodes le constat est celui d’une continuité des modalités, des motifs de départ, du type d’emploi. Les motifs de migration vers les destinations « autres » évoluent d’une période à l’autre et les emplois de bureau se développent.

L’étude des caractéristiques sociales des migrants montre que c’est une affaire de jeunes, même si les Mossi sont 4 à 5 ans plus âgés que les non-Mossi. La migration vers le Ghana attire même des Mossi plus âgés (un tiers a entre 30 et 44 ans) et ils gardent un lien avec leur territoire d’origine, les retours sont plus fréquents. Les durées de séjour sont majoritairement inférieures à 4 ans. Pour les auteurs, les différences entre Mossi et non-Mossi mettent en évidence un contrôle du groupe sur la mobilité dans cette société centralisée.

Les migrants sont des célibataires, ils retournent pour se marier. Enfin, on constate que les Mossi partent plus souvent en groupe que les autres et ils se regroupent pour se loger. Le retour au pays est souvent définitif.

Les auteurs analysent ensuite les migrations internes. Elles représentent 2 % de tous les déplacements et concernent aussi bien les déplacements de zone rurale à zone rurale que l’exode vers la ville. La encore les migrants mossis se distinguent par un plus fort attrait de Ouagadougou ou Bobo-Dioulasso et contribuent au développement de ces villes.

Les motifs de migration sont le travail forcé et le travail domestique. La migration vers la ville s’accompagne d’un changement de métier : emplois de bureau. Les Européens sont les principaux employeurs. Quelques-uns migrent pour étudier ou pour enseigner, mais la différence au cours de la période tient au développement des migrations comme travailleurs autonomes. Si les caractéristiques d’âge et de situation maritale sont les mêmes que pour la migration externe, la circularité est plus grande et les migrants trouvent à se loger dans la famille.

Du Ghana colonial à la Côte d’Ivoire : L’émergence de la migration de travail « volontaire », 1947-1973

Une première période va de l’abolition officielle du travail forcé (1946) et la reconstitution du Burkina Faso colonial (en 1947) jusqu’à l’indépendance. La détérioration de la situation économique au Ghana s’accompagne d’un essor économique en Côte d’Ivoire, alors que le Burkina colonial ne décolle pas. La colonie continue d’être perçue comme un réservoir de main-d’œuvre pour les plantations ivoiriennes

La seconde période concerne la Haute-Volta indépendante jusqu’en 1973, au moment de l’enquête.

Les auteurs rappellent, à grands traits, les réalités et choix politiques d’un pays qui accède à l’indépendance.

Les migrations internationales perdurent, comme à la période précédente, la Côte d’Ivoire devient la principale destination. Les flux représentent en moyenne, pour les années 1950, 25 000 hommes/an.

Pour les années 1970, les départs sont estimés à 70 000/an par rapport à 37 000 retours. Les Mossi sont les plus nombreux. Les motifs invoqués sont la recherche d’un travail salarié, pour payer l’impôt, la migration est donc une stratégie économique collective, au sein de la famille. La migration internationale des hommes est donc liée au travail salarié non qualifié. Quand la destination est plus lointaine (hors Ghana et Côte d’Ivoire) les emplois de bureau dominent. On assiste à une prolongation des tendances antérieures, même si le pouvoir burkinabé, conscient de cette fuite de main-d’œuvre, tente de contrôler l’émigration. Les politiques de développement rural sont peu efficaces et la migration de travail reste leur seule option pour de nombreux ruraux.

Les migrations internes demeurent marginales même si l’exode rural se développe et permet la croissance urbaine. Les migrants sont plus âgés qu’à la période précédente et les hommes mariés plus nombreux. On peut parler de migration familiale et les réseaux familiaux jouent un grand rôle.

Une nouvelle forme se développe avec les plans de colonisation à partir du plateau central mossi, avec comme objectif d’approvisionner la population en riz, blé, sucre et légumes (projets AVV : Aménagement des vallées des Volta).

Au-delà de la houe : La migration 1974-2000

Le dernier quart du XXe siècle est marqué par des perturbations dans le système migratoire burkinabé, même si la migration reste fondamentalement circulaire.

La situation politique très troublée, la succession de changements de régime« le gouvernement du renouveau (février 1974–février 1976) ; le gouvernement d’union nationale (février 1976–juin 1978) ; la Troisième République (juin 1978–novembre 1980) ; la présidence du colonel Sayè Zerbo (novembre 1980–novembre 1982) ; la présidence de Jean-Baptiste Ouédraogo (novembre 1982–août 1983) ; la présidence du capitaine Thomas Sankara (août 1983–octobre 1987) ; et finalement, la présidence du capitaine Blaise Compaoré d’octobre 1987 à octobre 2014 » (p. 202) et les programmes d’ajustement structurel ont contribué à la détérioration des conditions économiques. D’autre part, la situation des migrants burkinabé en Côte d’Ivoire est devenue problématique avec le concept d’ivoirité qui les privent du droit de vote.

Si le solde migratoire reste négatif (en nombre absolu, il a été multiplié entre 1973 et 1999, le taux de migration annuelle reste stable à 10 ‰ et les retours ont augmenté parallèlement aux départs. La migration internationale est presque exclusivement vers et depuis la Côte d’Ivoire. L’émigration, de ruraux comme d’urbains, est motivée par la recherche d’un travail, la diversification des emplois disponibles en Côte d’Ivoire favorise les départs depuis les villes burkinabé. Les migrations de retour ont des motifs familiaux. Les jeunes sont toujours majoritaires et pour de courtes durées, un peu plus longues pour les Mossi. Les hommes mariés sont plus nombreux que par le passé.

Les flux des migrations internes ont connu une forte augmentation. 23 % des migrations sont internes en 1995-1999. La part de l’exode rural diminue au profit des migrations de ville à ville. La migration scolaire augmente et des mutations de fonctionnaires. Le phénomène le plus marquant est la place des villes secondaires, comme Koudougou ou Banfora, et du secteur informel qui se développe en temps de crise. A noter que 20 % des migrations internes concernent des retours vers la campagne, souvent pour motif familial.

« Les hommes suivent l’argent, et les femmes suivent les hommes » : Les migrations féminines 1900-1973

Les migrations féminines ont, jusqu’alors, peu été étudiées. Si elles migrent moins que les hommes, leur mobilité s’accroît au cours de la période.

La migration interne est dominante, de zone rurale à zone rurale.

De 1900 à 1931, 75 % des migrantes se rendent dans une destination rurale Voir le tableau 6.1, page 248. Pour les Mossi, la mobilité demeure entre campagnes mossi. L’exode rural prend de l’importance dans la période 1947 – 1959.

Dans les années 1960-1973, la migration internationale augmente, sans devenir majoritaire.

Pour les migrations internes, le premier motif est le mariage, même si elles sont présentes sur les chantiers du travail forcé. À partir des années 1930, la recherche de travail apparaît dans les motivations, surtout pour l’exode rural. Les auteurs notent, qu’après-guerre, les migrantes diversifient leurs activités économiques, la part de travail domestique non rémunéré recule.

Les migrantes, comme les hommes sont jeunes, 96 % d’entre elles ont entre 15 et 19 ans. Cette réalité évolue au cours de la période, des femmes, issues de petites villes et plus âgées migrent.

Autre caractéristique, le taux de retour est faible puisque le mariage est le motif principal. Elles voyagent rarement seules, en particulier dans le cas de femmes mossi. La durée de séjour est plus courte en zone urbaine.

La mobilité internationale est faible. De 1932 à 1946, dans le cadre du travail forcé ces femmes travaillent comme cuisinières pour les travailleurs, les conscrits ou les recrues militaires. Si elles restent moins longtemps que les migrantes intérieures, la durée de leur séjour à l’étranger est plus longues que celle des hommes.

L’émergence d’une migration féminine autonome 1974-2000

Le premier fait marquant de cette période est l’augmentation importante des migrations internationales (47 % pour la dernière période 1974-2000) et des migrations de retour. La recherche d’un travail devient plus importante. Les migrantes en Côte d’Ivoire se déclarent agricultrices 40 % , vendeuses 28 % et 21 % sont inactives. Elles ont très majoritairement entre 19 et 25 ans, car elles migrent après le mariage, même si 40 % d’entre elles se déclarent célibataires. La part des femmes urbaines augmente au cours de la période. L’augmentation de la pauvreté conduit les femmes à envisager la mobilité comme une solution, d’autant que la migration est associée à l’idée d’autonomie, voire d’émancipation féminine.

La migration interne évolue parallèlement à celle des hommes et les statuts, âge, situation maritale, cadre familial, évoluent peu par rapport à la période précédente.

La migration féminine est globalement liée à celle des hommes. La division sexuelle et sociale du travail demeure importante.

Les migrations circulaires et le développement : « Oui, mais… »

Ce chapitre vise à analyser les liens entre migration et développement. Après quelques références théoriques sur cette question (analyse macro et micro-économique), les auteurs montrent le poids des aspects monétaires dans la décision individuelle et collective de partir. Ils montrent la complexité de la mobilité migratoire. Si la perte d’une partie de la main-d’œuvre masculine a eu des répercussions négatives sur la production agricole, elle s’est accompagnée de transferts monétaires avec la migration internationale et d’épargne à investir au retour.

Par exemple, on a évalué pour 1968, ces transferts à 3,3 % du produit intérieur brut et 3,5 % des revenus du ménage.

Toutefois, la migration internationale a, sans doute, été plus profitable à la Côte d’Ivoire qu’au Burkina Faso.

D’après les enquêtes, pour les individus eux-mêmes et les familles, la migration apparaît comme une stratégie de survie, et au-delà pour payer les impôts et de se procurer des articles de consommation durables. Le retour de l’étranger est, pour certains, marqué par une augmentation des compétences et une occasion de mobilité sociale.

La migration circulaire : genèse, fondements et impasse

Dans cette conclusion, les auteurs montrent que la migration circulaire est un mécanisme né de la colonisation par l’introduction du monde capitaliste dans des sociétés non-marchandes. Les retours sont alors une forme de résilience des sociétés africaines.

Les évolutions récentes sont en relation avec les troubles politiques burkinabés comme ivoiriens. Les migrations internes et internationales, s’expliquent par des contextes politiques et économiques peu favorables à la redistribution de la richesse et à l’échec des politiques de développement.

Le transnationalisme et la mondialisation des flux migratoires burkinabés face aux crises identitaires en Côte d’Ivoire de 1990 à nos jours

Cette postfaceD’Issiaka Mandé, professeur à l’Université du Québec à Montréal prolonge l’étude en rappelant la crise identitaire ivoirienne et ses conséquences pour les migrants. Les retours d’hommes jeunes ont des conséquences démographiques dans les deux pays. On assiste, comme dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest à la création de communautés transnationales, un éclatement des familles sur trois espaces : le village d’origine au Burkina, le village ivoirien et le lieu d’installation au retour.

Les migrations burkinabé s’effectuent vers d’autres pays, comme le Gabon et aussi vers l’Europe.

 

Un ouvrage passionnant, très documenté qui couvre à la fois l’histoire avec la période coloniale et la question très actuelle des migrations internationales.

L’ouvrage peut être téléchargé gratuitement sur le site des Presses de l’Université de Québec.